Duterte, permis de tuer

, par  DMigneau , popularité : 64%

Duterte, permis de tuer

Il est d’une vulgarité crasse, a une conception bien à lui de la justice et n’hésite pas à s’arranger avec la vérité : Mediatrap se penche sur le cas du président philippin Rodrigo Duterte, qui vient de jeter en prison sa principale opposante, la sénatrice Leila de Lima.

Philippines : le président Duterte jette en prison son opposante

Pour faire taire sa principale opposante, le président Rodrigo Duterte l’a fait jeter en prison sous l’accusation de complicité avec des trafiquants de drogue. La sénatrice Leila de Lima a révélé le rôle du président dans la création d’un escadron de la mort à ses ordres, puis a dénoncé la dérive sanglante de sa « guerre à la drogue » qui a déjà fait plus de sept mille morts, délinquants ou non, depuis juillet dernier.

« Je la détruirai publiquement », avait prévenu, en août dernier, le nouveau président philippin, Rodrigo Duterte, à l’adresse de sa principale opposante, Leila de Lima, présidente de la commission de la justice du Sénat.

Témoignages à l’appui, la sénatrice l’accusait d’avoir ordonné, lorsqu’il était maire de Davao, la liquidation d’un millier de personnes par un escadron de la mort à sa solde.

Elle l’accusait aussi, comme Amnesty international et Human Rights Watch, d’avoir lancé dès son arrivée au pouvoir, le 30 juin 2016, une « guerre à la drogue » au nom de laquelle plus de sept mille Philippins des quartiers pauvres - délinquants ou non - ont été liquidés en quelques mois par des policiers ou des « vigiles » dans une impunité totale.

Huit mois après son arrivée au pouvoir, Rodrigo Duterte, qui a promis de liquider 100 000 délinquants pendant son mandat et d’« engraisser les poissons de la baie de Manille avec leurs cadavres », est plus connu pour ces massacres que pour son programme de lutte contre la pauvreté qui touche un Philippin sur quatre. Sa popularité est au zénith. Et la destruction publique de Leila de Lima est en bonne voie.

La sénatrice Leila de Lima, ancienne présidente de la Commission nationale des droits de l’homme. © Reuters

Le contentieux entre Duterte et la sénatrice de Lima n’est pas récent. Il remonte à 2008, lorsque cette brillante juriste et ancienne conseillère d’un juge de la Cour suprême a accepté de présider la Commission nationale des droits de l’Homme, organisme indépendant créé en 1987 après le renversement de la dictature par le « pouvoir du peuple » de Corazon Aquino.

À la tête de sa petite équipe, elle s’attaque d’abord aux multiples violations des droits de l’Homme imputées aux forces de police depuis longtemps gangrénées par la corruption.

Puis elle travaille sur Davao, principale ville de l’île méridionale de Mindanao, où un « escadron de la mort » est accusé d’avoir liquidé des milliers de personnes. Considérée comme la ville la plus dangereuse des Philippines, Davao est alors dirigée depuis près de vingt ans par Rodrigo Duterte, juriste de formation mais praticien revendiqué d’une justice expéditive confiée à des tueurs - en civil ou en uniforme - à ses ordres.

Selon les témoignages rassemblés par la Commission des droits de l’Homme, plusieurs milliers de personnes ont été liquidés dans une impunité totale par les tueurs aux ordres du maire. Parfois en sa présence, parfois - comme il l’admettra fièrement pendant sa campagne électorale - avec sa participation.

Inefficace contre les gangs organisés et les parrains du trafic de drogue, cette forme de « justice » n’a évidemment pas ramené l’ordre et la paix civile à Davao. Mais elle a largement contribué à la popularité de l’ancien maire de Davao et à son élection triomphale à la présidence en 2016.

L’enquête de la Commission des droits de l’Homme sur l’escadron de la mort de Davao et l’implication de Duterte est loin d’être bouclée lorsqu’en 2010, Leila de Lima est nommée ministre de la justice par le nouveau président, Benigno Aquino III.

Fils de Benigno Aquino II, opposant historique à Marcos assassiné à son retour d’exil aux États-Unis en 1983, et de Corazon Aquino, victorieuse en 1986 du dictateur, Benigno Aquino III entend faire de la lutte contre la corruption l’une de ses priorités. Et il estime que l’inflexible Leila de Lima aura l’autorité et le courage nécessaires pour s’attaquer à cette tâche.

En effet, elle n’hésite pas à s’en prendre à quelques puissants notables ou parlementaires, impliqués dans des affaires de clientélisme et de détournement de fonds. Et surtout à se lancer dans une offensive résolue contre la corruption dans la police et les services pénitentiaires.

Elle ordonne, par exemple, une trentaine de perquisitions surprises dans la principale prison du pays, New Bilibid, où les gros trafiquants de drogue détenus disposent d’armes à feu, de téléphones mobiles, de téléviseurs à écrans plats, d’ordinateurs connectés en wifi et de saunas, vivant dans des conditions quasi hôtelières de VIP grâce à la complicité généreusement rémunérée de membres de l’administration.

En octobre 2015, tandis que Duterte, porté par une vague de popularité qu’il entretient en multipliant les promesses d’éradication de la délinquance, poursuit sa campagne pour l’élection présidentielle de mai 2016, Leila de Lima quitte ses fonctions pour tenter d’enlever l’un des douze sièges de sénateurs en compétition. Avec l’intention de poursuivre depuis la chambre haute son combat contre Duterte qu’elle considère comme un danger pour la démocratie.

« Notre boulot était de tuer »

À peine élu, le nouveau président, transposant ses habitudes de Davao à la capitale et à l’ensemble du pays, encourage policiers, miliciens, vigiles et simples citoyens en colère à liquider les délinquants.

En deux mois, plus de trois mille délinquants présumés – vrais ou faux dealers, enfants des rues, marginaux – sont éliminés sans enquête ni procès. Présidente de la commission de la justice et des droits de l’Homme du Sénat, l’ancienne ministre de la justice condamne les incitations à l’assassinat venues de la présidence et rouvre le dossier de Davao.

Elle dispose pour cela d’un atout de poids. Sept ans plus tôt, la Commission nationale des droits de l’Homme avait obtenu la reddition d’un ancien membre de l’escadron de la mort de Davao, Edgar Matobato, qui avait bénéficié d’un programme de protection des témoins, mais avait préféré rester silencieux et caché.

Le 15 septembre 2016, au terme d’une laborieuse négociation, Matobato accepte de livrer son témoignage devant les sénateurs.

Dans un pays massivement catholique, le nouveau président traite le pape de « fils de pute ». © Reuters

Confirmant avoir appartenu à un escadron composé de policiers et d’anciens rebelles communistes, il révèle qu’en près de vingt ans, un millier de personnes ont été éliminées sur l’ordre de Duterte à Davao et dans la région, précisant même que l’une d’elles a été jetée vivante aux crocodiles. « Notre boulot, confesse-t-il, était de tuer des criminels, des violeurs, des dealers et des voleurs. C’est ce que nous faisions. » « C’est bien Duterte qui a fondé l’escadron de Davao », confirme ce jour-là Matobato dans une interview au " New York Times ".

Fort de sa popularité qui frôle les 80 %, le président philippin se contente alors d’affirmer que Matobato ment et de conseiller à Leila de Lima « d’aller se pendre ». Ses amis et les médias qui le soutiennent commencent à accuser la sénatrice d’être à la solde des cartels de la drogue et à évoquer l’existence de mystérieuses vidéos secrètes témoignant d’une vie sexuelle tumultueuse.

Pour Duterte et ses conseillers, si Leila de Lima persiste dans son projet de joindre les investigations sur l’escadron de la mort de Davao à l’enquête sénatoriale en cours sur les dérives criminelles de la « guerre à la drogue » menée par le président, la discréditer ne suffira pas. Il faudra, comme le proclame Duterte, la « détruire ».

Quelques jours après l’audition de Matobato, Leila de Lima est donc écartée de la présidence de la commission sénatoriale et remplacée par un sénateur docile.

Duterte est-il sorti d’affaire ?

Non. Car en plus des ONG spécialisées, plusieurs capitales étrangères observent désormais de près sa « guerre à la drogue » ou plutôt ce que cache cette campagne d’assassinats qui semble échapper à tout contrôle.

Constatant qu’en sept mois, 2 555 toxicomanes ou trafiquants présumés ont été tués par des policiers alors que 3 930 autres personnes sont mortes dans des conditions non élucidées, Amnesty International affirme que « les policiers se comportent comme les criminels des bas-fonds auxquels ils sont censés faire respecter la loi ».

Procureure générale de la Cour pénale internationale, Fatou Bensouda se déclare « profondément préoccupée » par les rapports sur ces « exécutions extrajudiciaires » et fait observer que ces exécutions pourraient relever de la juridiction de sa Cour.

Duterte affecte alors de découvrir ces accusations et de partager l’indignation des ONG et de Fatou Bensouda en admettant que « 40 % des policiers se livrent à des activités illégales ». « Vous les policiers, vous êtes les plus corrompus. Vous êtes corrompus jusqu’à la moelle. C’est dans votre sang », accuse-t-il, avant d’annoncer qu’il retire la police de la lutte antidrogue et la remplace par l’armée.

Décision qu’il annulera un mois plus tard en prévenant les policiers qu’il sera impitoyable : « Si vous faites une erreur, vous mourrez. C’est certain. »

Manœuvre inutile.

Malgré la mise à l’écart de la sénatrice, de nouveaux éléments viennent alourdir le dossier de l’ancien maire de Davao. Le 20 février 2017, cinq mois après l’audition de Matobato au Sénat, le témoignage d’un autre membre de l’escadron de la mort de Davao accable Duterte.

Ancien policier désormais à la retraite, Arthur Lascanas, que Matobato avait désigné comme son chef, mais qui avait jusqu’alors refusé de répondre à la Commission des droits de l’Homme comme à la commission sénatoriale, accepte de parler.

Escorté de trois avocats, il énumère lors d’une conférence de presse une série d’assassinats commis à Davao sur l’ordre de Duterte, soit pour éliminer des opposants, soit pour combattre des délinquants présumés. Et révèle qu’il a lui-même abattu ses deux frères, impliqués dans le trafic de drogue « par loyauté aveugle envers Duterte ».

« Qu’on les enterre ou qu’on les jette à la mer, on était toujours payés par le maire », confie-t-il. L’ancien policier-exécuteur raconte aussi avoir touché l’équivalent de 56 000 euros pour tuer en 2003 un journaliste de radio, Jun Pala, qui déplaisait au maire.

« Une manipulation politique »

Le corps d’un dealer présumé tué par la police en septembre 2016 à Manille. © Carlo Gabuco Human Rights Watch

La riposte de Duterte arrive trois jours plus tard. Le 23 février, Leila de Lima annonce qu’un mandat d’arrêt a été émis à son encontre pour avoir orchestré, lorsqu’elle était ministre de la justice, un réseau de trafic de drogue destiné à financer ses activités politiques.

Le lendemain, elle est arrêtée dans son bureau du Sénat et transférée sous bonne garde au Camp Crame, quartier général de la police.

Les accusations, selon les déclarations du ministre de la justice à la presse, seraient fondées sur les témoignages de plusieurs parrains du trafic de drogue, détenus à la prison de New Bilibid.

Ils auraient admis avoir versé des dizaines de milliers de dollars à Leila de Lima en échange d’améliorations substantielles de leur sort en prison. Version jugée « honteuse » et « extravagante » par les familiers de la sénatrice et les organisations de défense des droits de l’Homme. Surtout pour ceux qui ont en mémoire la campagne qu’elle avait conduite contre la corruption dans cette même prison et qui connaissent son mode de vie assez modeste. « Elle n’est même pas propriétaire de son appartement », constate un journaliste de ses amis.

« L’arrestation de la sénatrice de Lima est à la fois une attaque politique contre elle et un avertissement pour tous ceux qui critiquent la “ guerre à la drogue ” de Duterte, déclare le directeur pour l’Asie de Human Rights Watch, Phelim Kine.

« En arrêtant Leila de Lima, le président Duterte étend sa “ guerre à la drogue ’’ des pauvres des villes vers le législatif. Ce n’est pas seulement le Congrès, mais les autres piliers de la démocratie philippine, depuis la presse jusqu’au pouvoir judiciaire, qui doivent aujourd’hui s’inquiéter. »

Selon les journaux philippins critiques à l’égard de Duterte, le « dossier » destiné à détruire Leila de Lima a été échafaudé depuis des mois avec la complicité de plusieurs barons de la drogue actuellement détenus à qui l’on a promis une réduction de peine ou la restauration de leurs anciens privilèges de « prisonniers VIP » en échange de « témoignages » accablants contre la sénatrice.

Le quotidien " Inquirer " a ainsi publié, au lendemain de l’arrestation de la sénatrice, le contenu d’un mémo confidentiel adressé le 9 décembre 2016 au directeur général des services pénitentiaires par le conseiller juridique de cette administration.

Le haut fonctionnaire y explique que des policiers et des agents des services pénitentiaires ont avoué avoir laissé entrer des téléphones, des téléviseurs, des climatiseurs, des ordinateurs dans la prison sur l’ordre du ministre de la justice Vitaliano Aguirre II en personne, en récompense des témoignages que les détenus avaient fournis à des enquêteurs du Congrès…

La manœuvre de Duterte est si grossière qu’elle ne trompe personne. « Il s’agit d’évidence d’une manipulation politique », constate dans un communiqué Amnesty International, qui se demande ironiquement pourquoi le chef de l’État a attendu d’être directement mis en cause par Leila de Lima pour lui reprocher des turpitudes qui dateraient de plusieurs années.

« L’état de grâce de Duterte est peut-être en train de s’achever », estime un éditorialiste d’ " Inquirer ".

Deux rapports, qui viennent d’être rendus publics, sont en tout cas accablants pour le mode de gouvernement du chef de l’État philippin.

Dans le premier, l’Organe international de contrôle des stupéfiants de l’ONU (INCB) constate que « des meurtres qui semblent avoir été encouragés ou acceptés par des membres du gouvernement ont été commis aux Philippines, depuis juillet 2016, contre des personnes suspectes d’implication dans le trafic de drogue. Nous demandons au gouvernement de condamner et dénoncer ces exécutions extrajudiciaires et de déférer les responsables devant la justice ».

L’autre rapport, publié le 2 mars par Human Rights Watch et titré « Permis de tuer » démonte en détail la « guerre à la drogue » de Duterte qui a fait, depuis juillet 2016, plus de sept mille morts.

Constatant que la police n’hésite pas à falsifier des preuves pour justifier des exécutions illégales, le document estime que cette « guerre à la drogue pourrait plus justement être qualifiée de crime contre l’humanité dont la cible sont les pauvres des villes ».

« Que ce soit à la suite d’une révolte, par l’effet des pressions extérieures ou d’une enquête internationale, ces meurtres doivent cesser, écrit l’auteur du rapport, Peter Bouckaert, directeur des urgences à HRW. Et ceux qui en sont responsables doivent en répondre devant la justice. Aux Philippines ou à l’étranger. »

René Backmann

MediaPart