Dupond-Moretti : " Et si Cahuzac se flingue en taule ? "

, par  DMigneau , popularité : 65%

Dupond-Moretti : " Et si Cahuzac se flingue en taule ? "

L’avocat Eric Dupond-Moretti a conclu le second procès de l’ancien ministre, qui craint la confirmation de sa peine de 3 ans de prison ferme.

" Faut-il aimer l’araignée et l’ortie pour défendre Jérôme Cahuzac ? "

C’est au tour de Me Eric Dupond-Moretti de se lever pour conclure les six jours de procès en appel. Et parce qu’une plaidoirie est d’abord une performance oratoire, il choisit à son tour la littérature pour répondre à « l’avocat général » qui, la veille, comparait l’ancien ministre à un Rastignac ou aux Thénardier.

Ses premiers mots invoquent donc Victor Hugo, une référence aux " Contemplations " que Dupond-Moretti a déjà utilisée (" J’aime l’araignée. J’aime l’araignée et j’aime l’ortie, Parce qu’on les hait ; Et que rien n’exauce et que tout châtie leur morne souhait ; […] Parce qu’elles sont maudites, chétives […] Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre. ").

Par moments, Dupond-Moretti moque directement « l’avocat général » et " votre bibliothèque que vous avez passée en revue " : « Je ne vois pas trop le rapport entre la fraude fiscale et " Madame Bovary ", vous seriez bien avisé de le relire », glisse-t-il.

Il réplique aussi en quelques mots à la principale attaque de Jean-Christophe Muller ("Votre plus grande contribution à la lutte contre la fraude fiscale aura été votre procès […]. Vous pensiez incarner la loi, en définitive, vous serez une jurisprudence", avait-il lancé) :

" Je vous ai trouvé inutilement méchant. "

Avant lui, Me Jean-Alain Michel, qui défend également Jérôme Cahuzac, a pris soin de rappeler que l’ancien élu de 65 ans a contribué à la rédaction de la loi " Evin ", à l’encadrement de la rémunération des pharmaciens et des labos, au développement de sa ville de Villeneuve-sur-Lot…

" Le Jérôme que je connais travaille, travaille, travaille pour le bien commun ", a-t-il lancé. Eric Dupond-Moretti reprend l’argument. " Non, Cahuzac, ce ne sera pas qu’un mensonge. C’est aussi un certain nombre de réformes ". Et de souligner " les milliards qu’il a fait gagner " à l’Etat :

" Personne ne critique son action politique ", ose-t-il.

Face à ces milliards, que pèsent les 453 000 euros soustraits au fisc par le couple arachnéen Cahuzac ?

Mérite-t-il la prison ferme ?

L’avocat égrène des exemples récents de jurisprudence pour des fraudes fiscales d’un montant équivalent : un an de prison avec sursis pour l’un ; huit mois avec sursis pour un autre... au maximum, deux ans de prison avec sursis.

" Il n’y a pas une seule décision condamnant à trois ans ferme ", la peine prononcée en première instance à l’encontre de Jérôme Cahuzac et dont l’avocat général a demandé la confirmation.

Pas même pour des élus.

Le sénateur LR de Marseille Dominique Tian ne vient-il pas d’être condamné à 12 mois de prison avec sursis pour son compte à l’étranger non déclaré ?

3 ans ferme requis contre Cahuzac, l’homme qui " veut tout et son contraire "

" Nous savons que ce n’est pas pour cela [la fraude] qu’est envisagée la prison ", en déduit Dupond-Moretti. Mais pour avoir " rompu l’équilibre social ".

" On est dans une époque où l’on a besoin de héros mais aussi une époque où l’on veut donner des coups de pied à ceux qui incarnent le mal absolu. "

La voix de l’avocat enfle, mais elle retrouve le volume de la confidence quand il décrit " un homme à terre ", " humilié " :

" Jérôme Cahuzac n’est pas mon ami. La première fois que je l’ai rencontré, il était dans un appartement parisien, avachi, honteux. Il m’a dit :

– Je n’ai aucune excuse.

– Vous n’avez tué personne !

– Si, ma famille et moi-même. "

Tout au long de ce second procès, l’ancien chirurgien a reconnu sa faute et a expliqué que sa vie était " détruite ". Pour Dupond-Moretti, " la sanction sociale répond à la perte de l’équilibre social. Ce n’est pas la peine d’en rajouter. Il faut que cela s’arrête, maintenant. "

" Je ne demande pas la lune, je suggère même d’aggraver la peine. Mais je vous supplie juste de ne pas l’envoyer en prison ! "

Cela signifie, dans son esprit, une peine plus longue mais assortie d’un sursis.

Pourquoi ce calcul ?

Parce que si la peine est ramenée à deux ans, comme pour son ex-épouse Patricia, elle peut être " aménagée " par un dispositif de bracelet électronique.

Par moment, sa plaidoirie prend des allures de marchandage :

" J’ai besoin de gagner quelques mois de détention en moins. "

Chantage au suicide

Le marchand Dupond-Moretti manie aussi la prétérition : " Et s’il se flingue en taule ? Je ne veux pas faire ce chantage mais c’est tout de même un risque ". Il rappelle « l’expertise psychologique » produite la semaine dernière par Daniel Zagury.

" Cahuzac en prison, ce n’est pas une décision de justice ", insiste l’avocat. " La juste peine c’est celle qui [...] n’accable pas plus que nécessaire un homme cassé, fracassé, celle qui permet le rachat, celle qui autorise un avenir. "

" On rend un hommage national à une de nos vedettes qui a cherché toute sa vie à changer de pays pour payer moins d’impôts ", glisse-t-il aussi, en référence à Johnny Hallyday.

Dupont-Moretti rappelle qu’en tout état de cause, une peine de prison ferme ne peut être prononcée en correctionnelle qu’ " en dernier recours ".

Rivalisant une dernière fois avec l’avocat général, il conclut en citant comme lui Bernanos :

" La liberté est partout en péril, et je l’aime. Je me demande parfois si je ne suis pas l’un des derniers à l’aimer, à l’aimer au point qu’elle ne me paraît pas seulement indispensable pour moi, car la liberté d’autrui m’est aussi nécessaire. "

La décision sera rendue le 15 mai à 13h30.

Baptiste Legrand

Le nouvel Obs