Destitution d’Imran Khan : la démocratie pakistanaise n’en sort pas victorieuse

, par  DMigneau , popularité : 0%

Destitution d’Imran Khan : la démocratie pakistanaise n’en sort pas victorieuse

Après plusieurs semaines mouvementées, le « Premier ministre » du Pakistan, Imran Khan, a finalement été destitué par une " motion de défiance ". Que lui reprochait-on ? Les États-Unis sont-ils impliqués ? Le Pakistan va-t-il devenir plus stable à présent ? L’analyse de Saqib Sheikh.

Le 10 avril, Imran Khan, joueur de cricket devenu " homme politique ", a été démis de ses fonctions de « Premier ministre » lors d’un vote de défiance au Parlement pakistanais, par une faible marge de 174 voix sur les 342 membres de l’organe législatif.

Ce vote est intervenu après une semaine mouvementée au cours de laquelle la « Cour suprême » du Pakistan a jugé inconstitutionnelle la tentative du vice-président du Parlement, membre du parti de Khan, de bloquer la motion de défiance.

Khan est le premier « Premier ministre » à être destitué de cette manière par le Parlement. Mais sa destitution s’inscrit dans la tradition. Plus de 19 « Premiers ministres » n’ont pas terminé leur mandat au Pakistan.

Les partisans de « l’opposition » et la plupart des médias internationaux présentent la destitution de Khan comme une victoire pour la démocratie et « l’État de droit ». En réalité, cette action est susceptible d’avoir des effets délétères sur la fragile " démocratie " pakistanaise, des effets qui seront plus apparents dans les mois et les années à venir.

Qui est Khan ?

Imran Khan était déjà une célébrité nationale au Pakistan avant d’entrer en politique en 1996. Il avait mené une carrière " glamour " de vingt-ans dans le cricket, carrière qui s’est terminée par la première victoire du Pakistan à la « Coupe du Monde » de cricket, alors que Khan était " capitaine ".

Khan a passé les 15 années suivantes en marge de la scène politique pakistanaise, avant d’émerger comme une troisième et puissante force politique en 2011.

Son parti, le " Tehreek-e-Insaaf " (" Mouvement pour la justice "), est devenu une entité électorale crédible en compétition avec les deux principaux partis, le " PPP " et le " PMLN ", tous deux dirigés de manière dynastique et dominés par des membres féodaux.

Khan est connu pour sa politique de rue " populiste ", sa rhétorique " anti-corruption " et ses messages publics à tonalité " islamique ".

Il a critiqué de manière tranchante l’implication du Pakistan dans la guerre des Etats-Unis contre le terrorisme et l’occupation de l’Afghanistan.

Il a régulièrement tenu des rassemblements condamnant les frappes de drones par le gouvernement Obama dans les zones tribales du Pakistan comme une violation de la souveraineté et des « droits humains ».

En 2018, Khan a accédé au poste de « Premier ministre » après que son parti a formé un gouvernement de coalition lors d’une élection contestée par « l’opposition » comme ayant été truquée.

La réalité est qu’aucun gouvernement civil ne peut prendre le pouvoir dans le pays sans la main active de " l’establishment militaire " et du " renseignement " pakistanais, l’institution la plus puissante du pays.

Mission improbable

Dès son arrivée au pouvoir, Khan a été confronté à une campagne de délégitimation sans précédent dans la presse occidentale qui l’accusait d’être imprévisible et à la botte des militaires.

Affirmant qu’il allait inaugurer une ère " progressiste " dans un " nouveau Pakistan ", Khan a été confronté à une série de défis sans précédent au cours de ses trois ans et demi de mandat. Sa propre inexpérience, un gouvernement de coalition faible, une opposition farouche et une corruption systémique bien ancrée ont fait que ses chances de tenir ses nobles promesses de campagne étaient minces dès le départ.

Le problème le plus immédiat était la crise monétaire, les réserves en devises du Pakistan ayant été tellement épuisées que Khan a été contraint de faire appel à des États alliés et au FMI pour obtenir des ressources destinées à stabiliser l’économie du pays.

Sur le plan politique, son mandat a été mitigé.

Le gouvernement de Khan a mis en place des programmes indispensables en matière d’aide sociale et d’environnement. Sa réponse mesurée à la pandémie a - par ailleurs - été saluée par la " communauté internationale ". Mais il a été critiqué pour avoir réprimé la " liberté de la presse ", pour certains choix ministériels, ainsi que pour son silence sur la persécution des " Ouïghours "en Chine.

L’incapacité à juguler l’inflation rapide et la hausse des prix des denrées alimentaires et des produits de première nécessité - un phénomène mondial, mais particulièrement aigu au Pakistan - est l’élément sur lequel la coalition des partis « d’opposition » s’est appuyée à la fin de l’année dernière pour lancer sa campagne de destitution contre M. Khan.

Changement de régime " made in USA " ?

Le spectre des relations avec les États-Unis plane sur la politique pakistanaise. À l’approche du scrutin, fin mars, Khan a annoncé lors d’un rassemblement public qu’une " main étrangère " était à l’origine de la campagne de « l’opposition ».

Il a affirmé que l’administration Biden menaçait directement le Pakistan de conséquences désastreuses si le vote de défiance n’était pas adopté.

Il a évoqué une réunion avec le « secrétaire d’État adjoint » aux affaires d’Asie centrale et du Sud, Donald Lu. Réunion au cours de laquelle cette menace a été communiquée à son gouvernement par voie officielle.

Les partisans de Khan mentionnent aussi à l’ambassade étasunienne une série de réunions auxquelles ont participé des membres du parti Khan ayant fait défection peu après l’annonce du vote de défiance. Ce qui constitue une preuve supplémentaire de conspiration, conspiration que le gouvernement Biden nie et que « l’opposition » réfute.

Khan entretenait des relations très amicales avec le gouvernement Trump. Le bureau de Biden ne s’est pas montré aussi accommodant. Il n’a même pas échangé " un coup de fil " avec le « Premier ministre » pakistanais. Les relations sont restées glaciales, même lorsque les États-Unis se sont retirés d’Afghanistan.

Khan a effectué une visite inopportune en Russie afin de rencontrer Poutine ; c’était la veille du lancement de l’invasion de l’Ukraine.

Selon Khan, cette visite et les efforts précédents de son gouvernement pour impulser une politique étrangère en dehors de l’orbite des Etats-Unis ont tellement irrité le gouvernement Biden que ce dernier a exercé des pressions diplomatiques pour garantir le vote de défiance.

En arrière-plan, " l’establishment militaire " pakistanais semble avoir pris ses distances avec Khan et tente de sauver sa relation stratégique avec les États-Unis.

Il est difficile de prouver une conspiration aussi poussée, mais la possibilité d’une ingérence étrangère ne peut être écartée.

Les États-Unis s’impliquent depuis longtemps dans les affaires intérieures du Pakistan, qu’il s’agisse du soutien constant apporté à ses généraux militaires, des frappes de drones dans ses zones tribales ou de l’opération " Abbottabad ".

On pense notamment que les États-Unis ont soutenu activement le mouvement « d’opposition » au « Premier ministre » Zulfiqar Ali Bhutto, pourtant très populaire, ce qui a conduit à sa destitution par l’armée en 1977 et à son exécution.

Un avenir incertain

Bien que Khan ne soit plus « Premier ministre », son récit d’une conspiration étrangère semble avoir trouvé un écho auprès d’une grande partie de l’opinion publique et la base qui le soutient ne cesse de croître.

Désormais aux commandes, « l’opposition » est confrontée à la tâche peu enviable de stabiliser le " navire économique " du Pakistan tout en étant accusée par Khan d’être un " gouvernement importé ".

Plutôt que ce statu quo déstabilisateur, il aurait été préférable pour la " démocratie " pakistanaise que Khan termine son mandat de « Premier ministre » avant sa fin prévue en octobre 2023. Le peuple aurait pu ensuite déterminer son sort lors d’élections législatives. La confiance fondamentale dans la continuité du processus " démocratique " aurait au moins pu être établie.

Son éviction sous le prétexte peu convaincant de mauvaises performances économiques est un nouveau coup bas. De plus, elle signifie que les futurs dirigeants seront toujours sur un terrain glissant, à la merci d’un renversement par une constellation de forces, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, comme cela a été le cas dans l’histoire du Pakistan.

Qui plus est, la dynamique fragmentée de la représentation des partis politiques pakistanais signifie qu’il est peu probable qu’à l’avenir, un parti, que ce soit le parti de Khan ou ses rivaux, soit en mesure de former une majorité parlementaire forte, sauf en cas de lourdes manipulations.

On peut donc s’attendre à des coalitions précaires dirigées par des " leaders " qui risquent constamment d’être écartés.

Les accords politiques conclus dans les coulisses ont remplacé les choix des citoyens et ont réduit les élections à une " insignifiance parlementaire ". La motion de censure, plutôt que de permettre le contrôle de représentants " non performants ", ne fait qu’affaiblir la démocratie pakistanaise.

Saqib SHEIKH

Source originale : " Counter Punch "

Traduit de l’anglais par GL pour " Investig’Action "

Source : https://www.investigaction.net/fr/destitution-dimran-khan-la-democrati...

Le grand Soir.fr