Derrière l’opération « semblant de justice », le Procureur de Paris légitime les violences policières

, par  DMigneau , popularité : 0%

Derrière l’opération « semblant de justice », le Procureur de Paris légitime les violences policières

Crédits : Révolution Permanente Bordeaux

Dans une interview accordée au journal " Le Parisien ", le procureur de Paris, Rémi Heitz, a affirmé que « des policiers seront renvoyés en correctionnelle » pour certaines violences « illégitimes » commises à l’égard des " gilets jaunes " depuis le début du mouvement.

Si l’opération de communication vise à véhiculer un semblant de « justice » et à démontrer " l’impartialité " du magistrat à ce sujet, c’est avant tout pour lui une manière de réaffirmer le caractère légitime des violences policières, partie prenante de l’appareil répressif de l’Etat bourgeois.

Mutilations, gardes à vue, prison : cette répression que le procureur juge légitime

Lorsque le Procureur de Paris parle de " violences illégitimes " de la part des policiers, il vise « notamment des dossiers où les préjudices sont les plus lourds, avec des infirmités permanentes, par exemple ».

À ce titre, seulement 174 enquêtes ont été ouvertes, dont 171 confiées à « l’Inspection générale de la police nationale » (IGPN).

Déjà que la formule était indécente tant elle normalise voir invisibilise les centaines de blessés graves et de mutilés par la police, elle l’est d’autant plus lorsque la compétence pour statuer sur ces violences policières est donnée à l’institution qui a classé " sans suite " l’affaire Adama Traoré ou plus récemment celle des lycéens de Mantes La Jolie, agenouillés et menottés pendant plusieurs heures pour avoir bloqué leur lycée.

Si l’objectif de cette interview octroyée au " Parisien " était, en principe, de démontrer une " discipline de fer " dans les rangs de la Justice, y compris à l’égard des exactions de la police, le discours central vise surtout à normaliser les violences policières, notamment en déplaçant le débat sur le terrain de la légitimité.

Le Procureur de Paris préfère ainsi parler de « violences illégitimes, car c’est bien la question de la proportionnalité qui est posée ». Autrement dit, les actes policiers ayant blessé voire mutilé plus de 2 000 personnes en six mois relèvent d’une utilisation légitime du recours à la force, c’est-à-dire une violence qui s’inscrit dans le cadre du " maintien de l’ordre ".

Pour le Procureur, « La République leur doit une reconnaissance toute particulière ».

En centrant le débat sur la question de la légitimité, le Procureur tente de crédibiliser la coercition opérée par les forces de l’ordre à l’égard des manifestants alors même que ceux-ci bénéficiaient d’un soutien massif de la part de la population.

Depuis le 17 novembre, ce sont 2 907 personnes qui ont été placées en « garde à vue » dans le cadre du mouvement, 1357 déferrements et plusieurs centaines de condamnations allant du " rappel à la loi " et " l’interdiction de paraitre " jusqu’à la prison ferme.

Affirmer renvoyer " en correctionnelle " les policiers auteurs de violences disproportionnées, c’est donc légitimer de concert les violences policières, d’une part, et les violences judiciaires de l’autre.

Le faux-semblant " d’impartialité " de Rémi Heitz, protégé de " la Macronie "

L’interview octroyée par Rémi Heitz au journal " Le Parisien " visait également à redorer l’image du nouveau Procureur de Paris, dont l’indépendance et l’impartialité à l’égard du pouvoir avait déjà été mise à mal dès sa nomination par la Ministre de la Justice à l’automne dernier.

Entre autres détaché au cabinet du Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, en 2002 ou " délégué interministériel à la sécurité routière " pendant le second mandat du Président Chirac, Rémy Heitz est un Procureur qui « rassure le pouvoir » selon le journaliste de " l’Express ", François Koch.

À peine nommé par la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, il ordonnait - par exemple - en février, la perquisition des locaux de " Médiapart " après que le site ait publié l’enregistrement des conversations de Vincent Crase et Alexandre Benalla, preuve de la violation par ces derniers de leur contrôle judiciaire.

Cette tentative de perquisition témoigne, en effet, de la proximité de Rémi Heitz avec " la Macronie ", puisque " l’affaire Benalla " que " Mediapart " a largement contribué à médiatiser est un des plus grands scandales politiques de la Ve République et a alimenté la crise de la Présidence Macron.

L’affirmation du magistrat de poursuivre " en correctionnelle " les policiers auteurs de violences « illégitimes » à l’égard des " gilets jaunes " est donc une manière de se positionner en extériorité des débats menés sur les violences policières et de démontrer un " professionnalisme " supposant de ne prendre aucun parti pris politique.

Cependant, il est nécessaire de rappeler que « le Parquet » est intrinsèquement lié au pouvoir.

Depuis sa nomination par la Garde des Sceaux jusqu’aux fonctions qu’il exerce, le Procureur est un des acteurs principaux de la Justice, faisant le lien entre les intérêts de la République dont il est le représentant et ses fonctions de magistrat qui sont, en principe, soumises aux garanties d’impartialité et d’indépendance.

Le « Syndicat de la magistrature » avait ainsi dénoncé la nomination de Rémi Heitz, affirmant que la démocratie « était ici mise en oeuvre, de manière décomplexée, pour exiger une allégeance personnelle, par un exécutif qui n’ignore pas que le nouveau procureur de Paris devra suivre de nombreuses procédures sensibles impliquant des proches du pouvoir ».

Si la nomination de Rémi Heitz dérange, c’est donc parce qu’elle est « décomplexée ». Mais à l’image de son prédécesseur, François Molins, qui quittait la direction du cabinet de Michèle Alliot-Marie puis de Michel Mercier place Vendôme pour « le parquet de Paris » après sa nomination sur conseil du président Nicolas Sarkozy, la collusion avec le gouvernement est une des conditions préalables au statut de Procureur.

Répression policière et répression judiciaire, les piliers de l’Etat bourgeois

Le discours de Rémi Heitz dans les colonnes du " Parisien " n’est pas sans rappeler celui d’autres figures politiques de la bourgeoisie.

En effet, la dichotomie opérée entre violence " légitime " et violence " illégitime " a été avancée de nombreuses fois ces derniers mois pour normaliser la répression policière à l’égard des " gilets jaunes " en la caractérisant de " maintien de l’ordre " nécessaire à la protection de « la République ».

Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, le disait en ces termes : « Dans notre système institutionnel, dans notre démocratie, [policiers et gendarmes] sont ceux qui ont l’autorisation d’user de la violence de manière légitime ».

En réalité, l’usage de la force est une caractéristique centrale de « l’Etat bourgeois » qui permet de réprimer sous couvert de légalité toute contestation sociale et politique dont la forme, l’importance ou la radicalité empêcherait qu’elle soit anéantie via les instruments classiques « de consentement » comme le sont, par exemple, les médias ou les élections.

Si le Procureur tente d’individualiser la coercition en revendiquant « une approche personnalisée (…) en dépit d’un contentieux de masse », le traitement policier et judiciaire du mouvement des " gilets jaunes " s’inscrit donc dans un appareil d’Etat qui organise la pérennité d’un système capitaliste qui exploite et opprime la majorité de la population, et que le mouvement des " gilets jaunes " a particulièrement ébranlé.

Irena Serge

revolutionpermanente.fr