Dernières nouvelles d’Algérie : de l’insurrection civique à la révolution citoyenne ?

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Dernières nouvelles d’Algérie : de l’insurrection civique à la révolution citoyenne ?

Des manifestants arborent le drapeau algérien ©Edern Hirstein

Le 4 mai dernier, Said Bouteflika, le frère de l’ex-président algérien considéré par beaucoup d’observateurs comme le réel " homme fort " du régime, a été arrêté.

Avec lui, sont également mis aux arrêts deux anciens patrons du puissant « Département du Renseignement et de la Sécurité » (DRS), Mohamed Mediene dit « Toufik », et Athmane Bachit Tertag.

Ces arrestations marquent un tournant dur dans la vague de purges, avatar d’une « guerre des clans » au sommet des structures du pouvoir politico-militaire.

Et ce à la veille du Ramadan, que d’aucuns à la tête de l’État-Major de « l’Armée nationale populaire » (ANP) espèrent qu’il aura un effet démobilisateur sur la mobilisation citoyenne massive que connait le pays.

Gaid Salah, chef d’État-Major et de facto garant du régime, parie sur l’essoufflement du mouvement en donnant " en pâture " à la rue de grands noms d’oligarques et " d’affairistes " qui représente le système honni.

Peut-il gagner ?

Le caractère exceptionnel des manifestations en Algérie a été perçu par les grands médias nationaux français.

Le renoncement d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel et le report du scrutin, obtenus par la mobilisation des Algériens et Algériennes dans les rues du pays, ont focalisé l’attention des médias et des observateurs internationaux sur les actions du pouvoir en réponse aux demandes de la rue.

Il semble pourtant difficile aux journalistes de relayer le sentiment et l’esprit de ce mouvement " hors-norme ", transversal et déjà historique selon les acteurs locaux.

« Il y aura un avant et un après 22 février  » (Nabil Ferguenis, membre d’un syndicat autonome)

Le mouvement de contestation a obtenu gain de cause sur certaines de ses revendications premières, et l’opposition entre le gouvernement et le mouvement s’est installée dans une temporalité singulière, elle aussi enjeu de la lutte pour la démocratie du peuple algérien qui " communie " dans les rues tous les vendredis depuis le 22 février.

Retour sur un mouvement citoyen et éclairage sur la situation du pays pour " Le Vent Se Lève ", fondé sur des entretiens et un séjour sur place du 18 au 26 avril.

Par Edern Hirstein.

[Merci à Djamal Kloufhi, Nabil Ferguenis, Ahmed Meliani pour leur temps et pour leur éclairage sur la nature du mouvement, et merci à Mourad Taghzout pour son entregent efficace.]

Des milliers de citoyens de la « République démocratique et populaire d’Algérie » dans les rues tous les vendredis contre le gouvernement, contre « l’État » présidé par Abdelaziz Bouteflika, contre l’emprise des militaires sur le pouvoir civil et le général Gaid Ahmed Salah, contre un système représenté par ses principaux profiteurs, " hommes d’affaires " militaires, politiciens vieillissants : tel est le portrait esquissé par un survol des " brèves journalistiques " et de courts reportages des " chaines internationales " dévolues à la couverture des manifestations à Alger.

Il s’agit de plus que cela pourtant : c’est « un Hirak », un soulèvement.

Les slogans entendus lors des marches, vus sur les murs des villes ou confiés ouvertement par les citoyens, laissent entrevoir au visiteur l’étendue de l’impact des dernières semaines sur la vie quotidienne des Algériens et l’indéniable éveil de la conscience civique de ces citoyens qui refusent l’humiliation symbolique de voir un homme " au crépuscule de sa vie " être poussé à se représenter par ce qu’ils nomment " la clique ", " le système " ou l’oligarchie.

« Yatnahaw ga’ !! » - « Qu’ils s’en aillent tous » - est le mot d’ordre central et l’élément fédérateur primordial.

Un mouvement " dégagiste " en lame de fond

Alors que des prémices de la contestation sont observées dès décembre au moment de l’annonce de la candidature du Président en exercice à un autre mandat, dans le quartier de Bab-El-Oued à Alger, c’est à Kherrata, près de Béjaia en Kabylie, région avec une conscience contestataire historiquement forte, que la première manifestation d’ampleur a lieu le 16 février.

Le 22, en réponse à des appels relayés sur les « réseaux sociaux », la mobilisation s’avère inédite et se propage dans toutes les grandes villes du pays.

Le mouvement est lancé.

Celui-ci est massif.

Selon diverses estimations :

- le 1er mars réunit près d’un million de personnes,

- le 8 mars, cinq millions et le 15 mars, après l’annonce confirmée de la candidature de Bouteflika à la présidence, ce sont près de quatorze millions d’Algériens qui sortent dans les rues du pays.

Celle-ci est multiforme ; si les vendredis permettent une mobilisation populaire très large, les étudiants se sont appropriés les mardis, en réponse aux annonces du Général Salah dans l’après-midi.

Le dimanche est - quant à lui - dévolu aux marches des Algériens de l’étranger et notamment de Paris à la Place de la République.

La prise de conscience citoyenne sur fond d’opposition au « système » a permis de fédérer certains " corps intermédiaires " autour du peuple réuni dans les rues, tels les avocats et les magistrats, certains journalistes, quelques cadres moyens de l’armée.

Fait important, la mobilisation des femmes est sans précédent.

Le pouvoir d’Alger, représenté par le chef d’État-Major, est entré dans une dynamique directe avec le mouvement de mobilisation citoyen.

Les annonces du général, le mardi, se font en réaction aux mobilisations du vendredi.

Les étudiants répondent aux annonces du pouvoir le soir même, puis le vendredi suivant la mobilisation dans les rues " donne le ton " pour la suite de cette relation particulière.

Plusieurs journées de mobilisation plus ponctuelles ont également rythmé la confrontation hebdomadaire.

Ce sont des " journées-symboles " :

- celle du 19 mars, date de célébration des « Accords d’Évian » ;

- ou le 20 avril, journée de commémoration des victimes des massacres perpétrés par l’armée en Kabylie en 1980 et en 2001.

« son mot d’ordre toujours en bandoulière, le drapeau national aux cotés de l’emblème berbère »

(mot d’un éditorialiste du " Soir d’Alger ")

L’appropriation des symboles nationaux est un élément constitutif du mouvement citoyen.

Les marches ont des couleurs : celle du drapeau national, héritage de la lutte pour l’indépendance – le vert, le rouge et le blanc -, mais également celle du drapeau " amazigh ", symbole de l’identité et de la culture berbère – le bleu, le vert clair et le jaune.

Portés ensemble par les manifestants comme étendards, ces drapeaux témoignent de la volonté des citoyens d’apparaître comme « l’ensemble du peuple », dans toutes ses composantes, face à un pouvoir qui a usurpé son droit à représenter la nation algérienne.

Certes " transversal ", le mouvement prend soin de se présenter comme ayant une " assise historique ". Outre l’utilisation des symboles nationaux issus de la guerre d’indépendance, les références à la période révolutionnaire sont très présentes.

C’est à travers ses mots d’ordres, tels « Algérie des Martyrs », ou « Algérie Libre et Démocratique », que le mouvement s’inscrit dans une période longue ; celle de la lutte pour la liberté contre l’occupant colonial avec la référence aux héros de la guerre d’indépendance, mais aussi celle de la lutte pour la démocratie qui - elle, plus récente - est l’apanage de mouvements démocrates et socialistes des années 80 et 90.

Consciemment - ou non - la jeunesse mobilisée invoque les combats des anciens afin de terminer, selon elle, la libération du peuple et la construction d’une nation algérienne affranchie des affres de la période " postcoloniale " dominée par des élites directement issues, pour l’essentiel, du « Front de Libération National ».

« En 1962, a été déclarée l’indépendance de la Patrie ; En 2019, a été déclarée la liberté du peuple »

(vu dans les marches)

Si le FLN « historique », celui qui a arraché l’indépendance à la France, n’est pas mis en cause, le FLN " post-indépendance " est largement rejeté en tant qu’institution politique.

Coupable d’avoir confisqué la liberté acquise en 1962 avec la complicité de l’armée – putsch mené par Houari Boumediene en 1965, prise de pouvoir de « l’armée des frontières » – la " mise au musée " du FLN est l’une des revendications principales des citoyens en vue de la mise à bas du système dénoncé.

Le principal syndicat historique, l’UGTA (" Union Générale des Travailleurs Algériens ") souffre du même déficit de légitimité.

Alors que la Constitution du pluralisme de 1989 prévoyait l’interdiction de l’utilisation des sigles historiques, l’illégalité des partis fondés sur le racisme, sur la religion, présentant des revendications sexistes, nombreux sont les citoyens qui demandent l’application stricte de ces mesures toujours présentes dans la constitution actuelle (Article 42).

©Edern Hirstein

Le discrédit envers la classe politique est général et ne se limite pas au FLN.

Du fait du fonctionnement des élections algériennes depuis l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, et des nombreuses affaires de corruption, les principaux partis d’opposition sont considérés comme " partie prenante " du système rejeté par la rue.

Ces partis d’opposition systémique (selon Ahmed Melinia) obtiennent des sièges à « l’Assemblée Populaire Nationale », aux « Assemblées Populaires Communales », prennent en charge des mairies et présentent des candidats aux élections présidentielles.

La cooptation de ceux-ci par le FLN, ex-parti unique, est un processus organisé qui a fonctionné depuis la fin de la « Décennie Noire » et l’élection de Bouteflika rendue possible grâce au retrait coordonné de sept des candidats à l’élection de 1999 face à des suspicions de fraude.

Rongée par son image de " deuxième jambe " – branlante – du système, « l’opposition » n’est pas en mesure d’influencer le mouvement de contestation qui, d’ailleurs, semble imperméable aux récupérations.

Unis par l’unanimité rendue possible par le rejet du système et par des revendications " calibrées " aux réponses du régime (retrait de Bouteflika, report des élections, rejet du Président en intérim Bensalah, rejet des élections prévues le 4 juillet), ce mouvement transversal à la société algérienne, marqué par l’implication de la jeunesse, résiste pour l’instant aux tentatives de récupérations politiques et idéologiques.

Alors que de nombreux militants politiques sont présents dans les marches, l’imperméabilité du mouvement à certains mots d’ordres lancés de façon intempestive est notable.

Les tentatives diverses " d’idéologiser " le mouvement ne rencontrent pas l’adhésion. C’est le cas, par exemple, de slogans qui insistent sur la « marocanité » du Président par intérim Bensalah et plus généralement sur l’illégitimité – car étrangers – du « clan d’Oujda » (ville marocaine proche de la frontière) responsable de la confiscation de l’indépendance et du putsch de Houari Boumediene de 1965, dont a fait partie Bouteflika.

Le mouvement est l’acteur même de sa centralité et son imperméabilité face aux tentatives de récupération assure sa pérennité.

« La cible du mouvement qui demeure le démantèlement du système est à la fois stratégiquement pertinente, elle soulève le vrai problème du pays, et tactiquement efficace puisqu’elle fédère le plus grand nombre. C’est d’ailleurs ce qui lui a permis, jusque-là, de déjouer toutes les manœuvres de provocation et de division. »

Said Sadi, 09/05/2019

Une double rupture

Peut-être plus important encore que ce refus d’adopter des mots d’ordres à caractère nationaliste ou partisan, l’une des volontés manifestes des citoyens engagés est leur refus sans équivoque de « l’entrisme islamiste » afin de préserver la nature transversale du mouvement.

La guerre civile entre les islamistes du « Front Islamique du Salut » (FIS), ses branches terroristes (GIA, etc), et l’armée, est dans toutes les mémoires, et dans les esprits de la jeunesse nombreuse qui n’a pourtant pas connu les morts, les attentats et cette décennie perdue.

Sortis d’une guerre civile entre l’armée et le « Front Islamique du Salut », 15 ans avant même le début des " Printemps Arabes ", les Algériens connaissent le prix de l’irruption de l’islam dans la politique : 150 000 morts et " un hiver " interminable des libertés civiles.

La société algérienne peut ainsi apparaître " vaccinée " contre la perspective d’une prise de pouvoir des héritiers du FIS. Le mouvement apporte une réponse à l’une des questions centrale de l’Histoire politique récente du pays : sus au système et rejet de l’alternative « islamiste ».

Cela peut apparaître comme la double rupture prônée et attendue par les militants de la gauche laïque du " Mouvement Démocratique et Social " en l’occurrence.

La libération de la parole est palpable depuis le 22 février. Le rejet des militants de l’islam politique est physique. L’un des fondateurs du FIS, Ali Belhadj, a été frappé à Bab El-Oued lors des premières marches. Un autre est écarté manu militari des rassemblements place de la République à Paris. Leur influence politique est très faible et très surveillée, pourtant la peur qu’ils inspirent est bien présente.

Elle est utilisée par le pouvoir depuis la défaire militaire des groupes islamistes et la tentative de réconciliation nationale amorcée lors du premier mandat de Bouteflika.

Le spectre du retour de « l’islamisme » est " la pierre d’achoppement " du mécanisme de confiscation de la démocratie par le système politico-militaire mis en place lors de « la décennie noire ».

Il permet la légitimation du régime aux yeux des capitales occidentales, mais surtout il commande la convalescence des partis de l’opposition systémique autour de la défense du statu quo face au risque de la résurgence islamiste.

Mais plus qu’un risque putatif, plusieurs acteurs locaux témoignent de leur inquiétude que ces groupes d’oppositions, tel le FFS, agissent comme des « sherpas de l’islamisme ». Ils ont en tête la lutte pour le moins confuse du régime contre les groupes armés durant les années 90 (le « qui-tue-qui ? ») ses manipulations et connivences.

Les partis d’opposition vont chercher la parole des fondateurs du FIS, « les prêcheurs de mort », afin de mettre en avant leur opposition et in fine leur importance face à une menace virtuellement renforcée.

Le second écueil que le mouvement est parvenu à éviter est, d’évidence, le recours à la violence.

Nourri des expériences des soulèvements kabyles de 1980 et de 2001, mais également de la révolte d’octobre 1988, les manifestants fédérés connaissent les dangers directement liés à l’utilisation de la violence contre les représentants du régime.

Les marches sont ainsi assez strictement encadrées par des bénévoles qui font office de " service d’ordre ". Le mot d’ordre « pacifique » est ainsi le signe d’une certaine maturité politique de la " société civile " engagée dans un " bras de fer " contre le système qui est pour l’instant défendu par l’armée algérienne.

Et puisque son État-Major a reconnu la gravité de la situation et la nature profondément civique de la mobilisation de la population, force est de reconnaitre avec Benjamin Stora (Interview pour " Le Soir d’Algérie " du 20 avril) qu’un modus vivendi fondé sur une certaine maturité de part et d’autre s’est installé au sein de cette relation dynamique entre les citoyens en lutte et l’armée.

Un pouvoir qui navigue à vue

Face à cette mobilisation à l’assise transversale, " apartisane " et pacifique, les structures du pouvoir algérien sont aux abois. Les révélations, rendues possibles par l’arrestation de Said Bouteflika et des généraux Toufik et Tertag, laissent entrevoir l’option prétendument sur la table au début du " Hirak " : décréter l’État d’urgence et amorcer la répression du mouvement, telle était la voie préconisée par les membres principaux du « clan Bouteflika ».

L’annonce de ces arrestations permet cependant à l’armée d’apparaitre comme une force " modérée ", ce qui renforce sa légitimité en tant que garante de la transition.

La situation n’est pas aussi simple.

Selon les acteurs de la mobilisation, le pouvoir, à défaut d’avoir su adopter une stratégie politique de " sortie de crise " acceptable pour les citoyens mobilisés, a développé et entretenu des tactiques classiques afin d’enrayer la mobilisation citoyenne.

Remobiliser les islamistes a traditionnellement été une des cartes à disposition des militaires pour assurer la pérennité de leur emprise.

Cette tactique échoue pour le moment face à la vigilance des citoyens. La question " autonomiste " et identitaire est - elle aussi - une technique de division traditionnelle, qui remonte à l’époque coloniale et à la guerre d’indépendance.

À ce titre, la persistance de la présence du drapeau " amazigh " au sein des marches est la preuve que cette « question du drapeau », c’est-à-dire la tentative de discréditer le mouvement en l’assimilant à une révolte identitaire des seules populations " berbérophones " (Kabyles, Mozabites, Touaregs), indique que cela n’a pas l’effet escompté.

La mobilisation du « péril extérieur », ou de " la main de l’Occident " (voire de la France) dans le déclenchement des mobilisations a été utilisée pour décrédibiliser le mouvement, avec peu de succès.

Autre point, face à la mobilisation inédite des femmes, les forces de sécurité ont tenté de montrer à celles-ci que marcher dans la rue n’était pas sans risque : l’arrestation et l’humiliation de quatre femmes du " Mouvement Démocratique et Social " (MDS) en marge des manifestations à Alger mi-avril, forcées de se dénuder au poste de police, illustre par leur arbitraire la volonté des forces sécuritaires de dissuader les femmes de participer.

Avec l’intimidation, reste alors le blocage physique des marches : ce que Said Sadi (homme politique et défenseur des droits de l’Homme) nomme « les batailles d’Alger ».

Dès le jeudi soir, des barrages filtrants sont installés sur les grands axes autoroutiers qui mènent à la métropole. Les embouteillages sont massifs et dissuasifs pour les nombreux algériens qui vivent dans les régions avoisinant la capitale.

Règlements de compte au sommet de l’État

Ahmed Gaid Salah, « plus vieux soldat en activité du monde » comme le surnomment avec ironie les manifestants, semble être bien seul aux commandes du pays.

La fin de la mainmise du « clan d’Oujda » sur le pôle politique de la structure duale du pouvoir à Alger a considérablement réduit le pouvoir de nuisance de ceux que Mohamed Boudiaf appelait « les décideurs » (militant historique du FLN, « celui qui a allumé l’étincelle du 1er novembre 1954 » et président assassiné en 1992).

Quatre pôles historiques ont en effet longtemps structuré le pouvoir :

- l’État-Major de l’ANP,

- les chefs des services de renseignement,

- les « politiques » issus généralement du FLN et plus récemment les « hommes d’affaires » liés de près à Said Bouteflika, bénéficiaires du partage de la rente pétrolière et de l’ouverture contrôlée de l’économie.

Les récentes arrestations des derniers directeurs des puissants services de renseignements algériens, les généraux Toufik et Tertag, accréditent la thèse d’une suprématie encore plus grande du « militaire sur le politique » à travers la figure de Ahmed Gaid Salah, général octogénaire.

La mise sous " coupe réglée " du régime par le pôle militaire apparait comme l’issue naturelle des purges. Or, c’est précisément la fin de cette suprématie du militaire sur le politique que demandent les citoyens rassemblés dans les rues.

La vague d’arrestations qui alimentent les brèves médiatiques depuis le mois de mars est dénoncée par les militants de la démocratie comme " de la poudre aux yeux ".

Si elles peuvent répondre à un sentiment bien présent d’injustice, la mise aux arrêts des " affairistes " et des anciens " décideurs " répond à une réalité, celle d’une lutte des clans au sommet des structures du pouvoir à Alger.

Celle-ci ne ne doit pas être confondue avec la nécessaire mise en place d’une justice transitoire.

Entretemps, l’ANP maintient son inflexibilité vis-à-vis des élections prévues le 4 juillet, tout en entretenant un discours de séduction mêlé de " complotisme ", destiné à lui assurer le soutien de la population.

Par cette opération " mains propres " à l’œuvre depuis le mois de mars, elle prétend lutter contre leur « vaine tentative de porter atteinte au lien existentiel et étroit qui unit le peuple à son armée, d’ébranler sa cohésion et la confiance mutuelle qui les anime ».

Dans l’esprit des acteurs locaux de la mobilisation, le précédent égyptien fait figure d’épouvantail. Selon eux, Gaid Salah se verrait bien comme le pendant algérien du Maréchal Al-Sissi. Il reste à espérer qu’il ne soit pas aussi " jusque-boutiste " que le Maréchal Haftar.

Un exercice intéressant de « transitologie » (néologisme de Djamal Kloufhi)

L’irruption du " Hirak " qui a recentré le débat politique, pourrait à terme se transformer en force de changement démocratique, de stabilité et de progrès social.

Pour les acteurs du mouvement, la condition sine qua non est que la transition revendiquée soit assurée par des personnalités réellement indépendantes et sans attaches partisanes ou politico-idéologiques.

La question de l’instauration d’une « commission indépendante », voire d’une « présidence collégiale », semble faire consensus. Elle serait composée de personnalités publiques respectées en vue de l’organisation d’une élection à l’automne, alors que des « techniciens » se chargeraient de la conduite des affaires courantes.

Le rejet des élections prévues le 4 juillet et organisées selon la Constitution par le président en intérim Bensalah fait lui l’unanimité parmi les manifestants.

Le général Gaid Salah, en ne prenant pas en compte ces demandes, concentre de ce fait le mouvement " dégagiste " contre sa propre personne.

Une différence de vue existe cependant entre les partisans de l’organisation d’une élection générale pour le renouvellement d’un corps législatif avec des pouvoirs constituants, et les partisans de l’élection d’un président nécessairement investi d’un mandat transitoire, chargé d’organiser les changements institutionnels et politiques attendus par le mouvement citoyen.

« Constituante » ou « présidentielle » ?

Dans un cas comme dans l’autre, les différents enjeux thématiques marquent le pas face à la question des personnalités et du renouvellement de la classe politique.

Qui pour assurer une transition si délicate ?

Quel homme seul pourrait aujourd’hui prétendre " mettre sur les rails " la nouvelle république et la nouvelle Algérie que les citoyens appellent de leurs vœux ?

Les médias algériens et les médias internationaux se sont naturellement saisis de cette question.

Dés le début du " Hirak ", certains médias français ont donné un relais et une voix à Rachid Nekkaz, entrepreneur et homme d’affaire franco-algérien, connu en France pour assurer le paiement des amendes des femmes sanctionnées pour le port de la burka.

En Algérie, bien que ce ne soit pas la seule personnalité mise en avant, ce choix interroge et dérange. Pour les Algériens au fait de l’existence de cet individu, sa candidature revêt un caractère clownesque qui n’est pas d’un bon souvenir.

Dans les années 90, et la fin du système du parti unique, ils se rappellent généralement tous de ce candidat qui promettait la création d’une " mer intérieure " dans le sud du pays.

Pour eux, le clown fait apparaitre les islamistes comme des gens sérieux.

L’organisation de l’élection législative doit permettre de faire émerger une nouvelle génération de responsables publics, issus de la formidable mobilisation citoyenne à l’œuvre aujourd’hui. Elle doit pérenniser le réinvestissement de « la chose publique » par les citoyens du pays.

Certaines garanties sont jugées nécessaires par les Algériens telle l’application stricte de l’interdiction des sigles historiques et des critères établis dans la constitution.

Les personnalités engagées et les jeunes avides de changement sont " la colonne vertébrale " du mouvement citoyen. Afin de passer de l’insurrection civique à la « révolution citoyenne », il faut permettre l’éclosion d’une génération capable de " tourner la page " de l’après-guerre et d’amorcer une phase plus avancée dans la construction de la nation algérienne.

La vraie révolution

Malgré le contexte historiquement répressif du régime, l’exemple des précédents soulèvements réprimés dans le sang n’a pas empêché les Algériens d’investir les rues et les débats.

Des mots des acteurs locaux, militants et syndicalistes, la période que connait le pays est sans précédent. Tous s’accordent pour reconnaitre qu’il n’y aura pas " de retour en arrière " car la parole est désormais libre.

Les rouages institutionnels, les pratiques politiques et économiques sont sommés de s’adapter à cette nouvelle donne.

Face au réinvestissement de la vie publique par le peuple, l’armée doit prendre ses responsabilités, assumer cette relation particulière qu’elle prétend entretenir avec lui, faire honneur à sa maturité et laisser le pole civile du pouvoir renaitre de sa démocratie renouvelée.

Le " Hirak " du 22 février a déjà des effets concrets.

L’expérience de la mobilisation réactive comme d’ailleurs l’évidence du lien qui unit ceux qui partagent entre eux la souveraineté sur tous.

En Algérie, elle met fin à des décennies de censure et " d’auto-censure ", fruit de la guerre civile entre l’armée et les islamistes.

Sur le terrain, la jeunesse nombreuse du pays se sent investie d’une mission qui ressemble à celle de leurs pères et grands-pères : faire vivre l’indépendance du pays et du peuple.

Les manifestants ramassent les ordures dans les rues, adoptent cette posture pacifique qui fait la force du mouvement, établissent des " zones tampons " entre les forces de l’ordre et leurs camarades.

Ailleurs, ce sont des jeunes qui détournent les barques, traditionnellement utilisées pour l’émigration, en véhicule pour contourner les barrages filtrants mis en place autour de la capitale.

La meilleure expression de ce réinvestissement démocratique est sûrement celle-ci : ces esquifs ne sont plus utiles car l’émigration est " en chute libre ".

« Si le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté »

Alain (Ahmed Méliani)

La réussite de la transition démocratique en Algérie apparait comme un élément axiomatique pour l’ensemble de la région, pour la France, et pour tous les pays qui regardent aujourd’hui l’Algérie.

Longtemps à l’avant-garde de la décolonisation et du mouvement des pays " non-alignés ", elle a la possibilité aujourd’hui de renouer avec la mission que lui donnèrent les martyrs de la révolution : rendre leur fierté aux opprimés.

Ayant connu un « printemps arabe » dés 1988, suivi d’un « hiver islamiste » de plus d’une décennie et de vingt années de stagnation sous un régime autoritaire, l’importance historique du " Hirak " du 22 février mérite l’attention et l’intérêt des militants du progrès.

Il est capital que les amis de la liberté expriment leur confiance dans le peuple d’Algérie et dans son mouvement démocratique, " apartisan " et pacifique tel qu’il est aujourd’hui : imperméable aux tentatives d’influences partisanes, irrécupérable par certaines personnalités intéressées, transversal en ce qu’il dépasse les divisions et déterminé dans ses revendications.

Trop souvent en France et en Europe, les nouvelles d’Algérie sont reçues avec fatalité voire avec cynisme. Aujourd’hui, le temps est venu de réinvestir l’Histoire particulière qui lie les peuples des deux côtés de la mer commune et de parfaire ces liens car les conditions sont réunies pour qu’advienne « l’Algérie ouverte et tolérante » qu’abhorrent les islamistes et les oligarques d’Algérie mais aussi d’ailleurs.

- Djamal Kloufhi est militant laïque indépendant

- Nabil Ferguenis est syndicaliste autonome au SNAPAP, Béjaia

- Ahmed Meliani est professeur à la retraite, ancien secrétaire général du " Mouvement Démocratique et Social "

Edern Hirstein

LeVentseLève.fr