Démontage salutaire de l’analyse néolibérale de la dette publique

, par  DMigneau , popularité : 66%

Démontage salutaire de l’analyse néolibérale de la dette publique

S’il y a bien un domaine, en économie politique, où le néolibéralisme se livre à une véritable guerre idéologique et à une campagne permanente de désinformation, c’est bien à propos de la dette publique. Bruno Tinel nous propose, dans son dernier ouvrage, de tordre le cou aux grandes inepties sur le sujet que nous servent quotidiennement les contempteurs de la dette publique.

S’il y a bien un domaine, en économie politique, où le néolibéralisme se livre à une véritable guerre idéologique et à une campagne permanente de désinformation, c’est bien à propos de la dette publique. Bruno Tinel, maître de conférences en économie à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, se propose dans son dernier ouvrage " Dette publique : pas de panique ! ", avec la rigueur et la clarté qui s’imposent, de tordre le cou aux grandes inepties sur le sujet que nous servent quotidiennement les contempteurs de la dette publique, sérieusement aidés en cela par les médias dominants.

Après avoir démonté l’erreur première du moins naïve sinon niaise, d’envisager des analogies pertinentes entre la dette publique et celle d’un ménage, l’économiste nous rappelle les vertus des deniers publics empruntés.

D’une part, à court terme, en finançant les dépenses publiques, ils soutiennent la demande intérieure, ce qui stimule l’activité économique et donc l’emploi. Voilà pour l’effet contra-cyclique via les stabilisateurs automatiques de la dépense publique financée par l’emprunt, plus élevé - d’ailleurs - que si celle-ci est financée par l’impôt.

C’est le traditionnel effet multiplicateur keynésien, systématiquement dénigré par les libéraux et dont les études empiriques, pourtant, même celles du Fonds monétaire international qui ne passe pas pour une antenne du keynésianisme, attestent de son effectivité, même si en économie ouverte, on le sait plus faible qu’en économie fermée.

Dans ces conditions, en situation de crise, nous rappelle Bruno Tinel, bien légitimement, la stratégie de réduction du poids de la dette publique par la diminution des dépenses publiques est vaine : en ralentissant la croissance économique, celle-ci freine les rentrées fiscales et parafiscales, ce qui maintient le niveau du déficit public à défaut de l’aggraver, tout en impactant négativement l‘emploi.

On mesure mieux, dans ces conditions - s’il en était besoin - le degré d’incohérence et d’imposture des politiques d’austérité menées au sein de la zone euro, ces dernières années, au lourd fardeau porté par les seuls chômeurs et travailleurs précaires !

D’autre part, à long terme, en finançant des dépenses publiques d’investissement, notamment dans les infrastructures, à la source d‘externalités positives pour les entreprises et d‘une attractivité territoriale accrue pour les investissements étrangers, ou des dépenses dans des services publics fondamentaux comme l’éducation et la santé, l’emprunt public va jouer un rôle décisif dans l’augmentation de la capacité productive du pays via une hausse de l’efficacité productive des facteurs de production.

L’amélioration de la croissance potentielle permet donc à long terme plus d’emplois et moins de chômage,… et moins de déficit et de dette publics.

On retiendra également dans ce travail de remise des pendules à l’heure sur les vérités de la mécanique de l’endettement public, la mise en pièces des arguments libéraux traditionnels critiques à l’encontre des politiques budgétaires de relance. En particulier - il est important de souligner, comme le fait l’auteur - que le fameux effet d’éviction sur l’investissement privé que provoquerait le déficit public selon lequel l’État serait ainsi responsable, par ses emprunts sur les marchés de capitaux, d’une hausse des taux d’intérêt à long terme, ce qui découragerait l’investissement privé, ne relève que du fantasme des détracteurs de la dette publique, dans la mesure où aucune étude empirique n’a pu valider pareil effet pervers supposé.

L’analyse menée, dans cet ouvrage, des évolutions de long terme des dettes publiques, au cours des dernières décennies, dans les pays du G7 - elle aussi - met bien en lumière le discours fallacieux des néolibéraux sur le sujet.

La montée du poids de l’endettement public n’a rien à voir avec un hypothétique emballement de la dépense publique, comme ces derniers ne cessent d’essayer de le faire croire car, bien au contraire, on observe une décélération du rythme de la progression des dépenses publiques.

Bruno Tinel met en évidence les deux rouages essentiels prévalant à l’accroissement observé du poids de la dette publique.

D’une part, le triomphe d’un capitalisme actionnarial à partir du début des années 80, en privilégiant la rémunération des actionnaires au détriment de l’investissement productif, a pénalisé la productivité et donc la croissance économique.

D’autre part, les déficits publics se sont accrus sous l’effet des baisses récurrentes d’impôts ayant profité, au passage, relativement plus aux revenus élevés qu’aux foyers modestes.

Enfin, le démontage des idées-reçues, distillées par les néolibéraux, est également très instructif sur la question de l’hypothétique fardeau transféré aux générations futures que constituerait la dette publique.

En effet, comme l’auteur le rappelle très justement, à chaque fois qu’il y a une dette, il y a - comme contrepartie - une créance.

La dette publique se traduit donc aussi par un transfert intergénérationnel de créances, d’où l’escroquerie intellectuelle qui consiste à la présenter, de façon simpliste, comme un transfert de richesse négatif au détriment des générations futures et - ainsi - éluder la vraie question de fond à son propos en matière de transfert de richesses ; celle des rapports de force sociaux inter générationnels, c’est-à-dire entre les classes sociales.

Un éclairage de Bruno Tinel, ici, ô combien salutaire face à la fable néolibérale du conflit intergénérationnel de la dette publique, reprise en cœur à longueur de journée, par toutes les forces politiques de droite, des représentants politiques jusqu’aux journaleux des médias dominants,………pour le plus grand malheur de l’information du citoyen !

Yves Besançon

Remercions Bruno Tinel pour son remarquable travail d’analyse passionnant et didactique de 234 pages. Et pour seulement huit euros ! C’est aux Éditions Raisons d’Agir.

MediaPart