Démission de Shinzō Abe : " Il n’y aura pas de tournant fondamental "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Démission de Shinzō Abe : " Il n’y aura pas de tournant fondamental "

Shinzō Abe lors de l’annonce de sa démission le 28 août 2020 - POOL FOR YOMIURI / YOMIURI / THE YOMIURI SHIMBUN VIA AFP

Shinzō Abe, le Premier ministre japonais, a annoncé ce vendredi 28 août sa démission pour des raisons de santé. Une annonce très inattendue qui résonne comme un " coup de tonnerre " au Japon, la succession n’étant pas assurée.

L’histoire se répète pour Shinzō Abe. Alors qu’il venait d’entrer dans l’Histoire en devenant le « Premier ministre » japonais resté le plus longtemps en poste avec 2 887 jours au total, il a choisi de démissionner à cause de sa santé ce vendredi 28 août.

Souffrant de " colite ulcéreuse ", une maladie inflammatoire de l’intestin, Abe avait déjà dû quitter son poste de « Premier ministre » en 2007, seulement un an après son élection.

Ces dernières semaines, les rumeurs sur son état filaient bon train. Les médias japonais sont même allés jusqu’à calculer le temps pris pour traverser le couloir de son bureau jusqu’à l’extérieur. Trois secondes de plus depuis avril, il n’en fallait pas plus pour spéculer.

Spéculations confirmées par le « Premier ministre » lors d’une conférence de presse. Bien qu’il ait défendu son bilan, il a surtout mis l’accent sur les points qu’il aurait aimé conclure.

En septembre, des élections internes au " Parti Libéral-Démocrate " (PLD, parti de Shinzō Abe) auront lieu pour choisir le remplaçant de Shinzō Abe en tant que « Premier ministre ».

Il aura en vue les élections législatives d’octobre 2021 qui devaient initialement signifier le départ de Abe qui a atteint la limite de deux mandats.

Décryptage de la situation avec Céline Pajon, chercheuse spécialiste du Japon à « l’Institut Français des Relations Internationales » (IFRI) depuis 2008.

Marianne : On a appris aujourd’hui la démission du Premier ministre Shinzō Abe. Quel bilan laisse-t-il derrière lui ?

Céline Pajon : Il est certainement l’un des plus importants chefs d’État de " l’après-guerre ". Une de ses grandes réussites est d’avoir réussi à modifier la perception du Japon par la scène internationale.

Avant lui, le pays a vécu une longue période d’instabilité gouvernementale. Après avoir connu son " heure de gloire " au cours des années 80 et 90, le Japon fait face à un certain déclin.

Crise démographique, " suivisme " sur le terrain international, mais lorsqu’il redevient « Premier ministre » en 2012, il a un mot d’ordre : " Japan is Back ".

Il est revenu avec une vision, les " Abenomics " (contraction de " Abe economics "), visant à remettre sur pied une économie mal en point. Il se base sur trois flèches :

- une politique fiscale flexible,

- une relance monétaire

- et des réformes structurelles.

Bien que l’efficacité réelle soit débattue, il y a quand même eu des " effets d’annonce " pour l’économie et la confiance des Japonais est revenue.

Sur le plan stratégique, le Japon apparaît désormais comme un des piliers de " l’ordre international ". Pour la région, Shinzō Abe a eu pour stratégie de remettre au goût du jour une alliance " indo-pacifique " et ce, bien avant l’arrivée de Trump.

L’idée était également de faire face à l’émergence de la Chine, l’une des priorités structurantes de la politique nippone. Bien que la coopération économique entre les deux soit vitale, il a permis au Japon de " se reprendre en main " et de rester ferme sur la question des territoires disputés en mer de Chine, sans jamais aller à la confrontation directe.

Marianne : Fait surprenant, lors de la conférence de presse, il a plus mis l’accent sur ses regrets que ses réussites, un certain goût d’inachevé ?

Céline Pajon : Effectivement, le « Premier ministre » part alors qu’il lui restait des projets à mener à terme. Il a beaucoup œuvré pour aboutir à un accord de paix avec la Russie, sans y parvenir [les deux pays n’ont jamais signé de trêve depuis la « Seconde Guerre mondiale » à cause d’un contentieux non réglé autour des Îles Kouriles, ndlr].

Il est également dépité de ne pas avoir pu régler la question des citoyens japonais enlevés par la Corée du Nord et enfin, il n’a pas réussi à faire sa réforme de la constitution visant à revenir sur le renoncement à la guerre.

Autant de sujets à régler pour son successeur.

Marianne : Des successeurs crédibles ?

Céline Pajon : Quatre noms circulent actuellement. Le député Shigeru Ishiba, rival historique d’Abe est de la partie. Ils ont des divergences économiques : Ishiba souhaite mettre l’accent sur des grands projets de construction, il est plutôt populaire auprès de la base du parti mais moins auprès des parlementaires.

Son bras droit, Yoshihide Suga, secrétaire général du cabinet [numéro 2 du gouvernement, ndlr] est également pressenti comme candidat. Il est " un peu âgé ", mais ce sera la pure ligne Abe.

Le " fils spirituel " du Premier ministre, Fumio Kishida, ministre des Affaires étrangères de 2012 à 2017, devrait se présenter mais il est moins populaire que les autres et manque de charisme.

Enfin, Taro Kono, ministre de la Défense, semble aussi décidé à y aller. Il s’est notamment fait remarquer en juin dernier par sa décision d’abandonner un système de défense antimissile trop coûteux.

Aucun ne se détache vraiment du lot. Il n’y aura pas de " tournant fondamental ", c’est certain.

En ce qui concerne 2021, il faudra aussi attendre la position du Kōmeitō, le partenaire traditionnel du LDP pour les coalitions qui a su modérer les ardeurs de Shinzō Abe par le passé.

D’ailleurs, pendant son mandat, Abe a modifié l’administration afin de pouvoir directement nommer des hauts fonctionnaires. Il s’est assuré de placer des fidèles à des postes clés tout en neutralisant ceux qui le critiquaient.

Marianne : N’y a-t-il pas un problème de renouvellement de la classe politique ?

Céline Pajon : La politique japonaise est occupée par des grandes dynasties. Abe est le fils d’un ancien membre important du LDP qui était ministre des Affaires étrangères. Son grand-père était même « Premier ministre » dans les années 50.

Même constat pour Shinjirō Koizumi, l’actuel ministre de l’environnement. Son père était « Premier ministre » du Japon de 2001 à 2006.

Il y a un certain nombre de nouveaux politiques au niveau local mais ils ont du mal à percer. Il y a comme une " chape de plomb " à l’échelle nationale.

Yuriko Koike, gouverneure de Tokyo et fidèle d’Abe a monté son parti en 2017 mais elle a raté son pari en arrivant troisième au scrutin avec 17 % des voix.

Marianne : Quelles implications pour la vie politique japonaise ?

Céline Pajon : La démission d’Abe ne change pas grand-chose finalement. L’échéance d’octobre 2021 était déjà dans toutes les têtes de l’opposition.

En revanche, la question était de savoir s’il n’allait pas convoquer des élections anticipées cet automne pour " couper l’herbe sous le pied " d’une opposition qui cherche à présenter un front commun. Peut-être que selon la personnalité du prochain « Premier ministre », l’opposition retrouvera " de l’air ".

C’est un peu tôt pour le dire.

Les Japonais gardent un mauvais souvenir de l’alternance de 2009 à 2012. Ils ont assisté à un certain nombre d’expériences catastrophiques.

À cette période, le gouvernement a tenté un rapprochement avec la Chine ce qui a été très mal perçu par les Japonais. L’idée était de créer une « communauté asiatique » sur le modèle de « l’Union Européenne ». Ils ont enchaîné les maladresses et les mauvaises décisions jusqu’à Fukushima en 2012 qui n’a rien arrangé.

Marianne : Quelle est la suite des opérations pour le Japon ? Comment va se dérouler la relève ?

Céline Pajon : Lors de sa conférence de presse, il a annoncé rester en place jusqu’à ce qu’un successeur soit désigné. Il y aura des élections internes au LDP en septembre. Elles désigneront le nouveau chef du parti qui prendra le poste de « Premier ministre ».

Il peut décider de rester jusqu’aux législatives d’octobre 2021 ou organiser des élections anticipées. Pour le moment nous n’avons pas encore de détails. Il faut attendre les élections de septembre pour en savoir plus.

Propos recueillis par Vincent Geny

Marianne