" Deliveroo " ou la tarification de la honte

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Deliveroo " ou la tarification de la honte

Mourad, un jeune coursier pour " Deliveroo " à Mulhouse, a fait une sérieuse chute lors de la livraison d’une commande ce 8 août 2019. Résultat, le jeune homme de 24 ans est tombé dans le coma.

Heureusement pour lui, alors que les livreurs " Deliveroo " sont des « indépendants », la plateforme a eu l’âme charitable et a décidé de prendre en charge l’intégralité de l’hospitalisation de Mourad.

" Deliveroo ", pour ceux qui ne la connaissent pas, est une application permettant de relier des restaurants et des livreurs via la plateforme.

Un modèle similaire à celui du très célèbre " Uber " (concurrent de " Deliveroo " avec " UberEats ") où les travailleurs de la plateforme sont des « auto-entrepreneurs » passant une sorte de " contrat de prestation de service " avec l’application.

Ce modèle économique que nous appellerons " capitalisme de plateforme " se caractérise selon l’économiste Emmanuel Reich « par le fait qu’il y ait un investissement initial pour développer une plateforme logicielle, en revanche, le gros des investissements n’est pas réalisé par l’entreprise, c’est-à-dire les plateformes. » (1)

En résumé : ces entreprises se font beaucoup d’argent en investissant très peu par la suite, ce dont nous avons un exemple avec " Uber " et " Deliveroo ", chacun de leurs « utilisateurs » étant indépendant et devant se charger eux-mêmes de la plupart des coûts, entre autres celui d’entretenir le moyen de production.

Ce genre de " travail " est majoritairement " jeune ". Ce n’est pas spécialement étonnant quand on sait que 75 % des jeunes sont obligés de commencer avec ce genre de contrat " atypique " comme les CDD, les " contrats de mission " ou « l’intérim ».

Depuis le début du mois d’août, il y a un vaste mouvement de « grève perlée » qui a pris chez les livreurs " Deliveroo ", où ces travailleurs à vélo se réunissent, refusent collectivement des commandes et vont devant les restaurants pour que les chefs d’établissements éteignent l’application (2).

La raison de la colère ?

La tarification pour les courses " rapides " (qui représentent la majorité des courses) a diminué, tandis que les courses " longues " ont un peu augmenté en revenu.

Le tarif minimum qui était fixé à 4,70 disparaît et est désormais aux alentours de 2 euros, ce qui fait une perte non négligeable pour certains livreurs travaillant durement durant la journée (3).

Un changement que la plateforme impute aux livreurs eux-mêmes...

Ce n’est pas la première fois que " Deliveroo " baisse ses tarifs.

En 2017, l’entreprise avait décidé de mettre fin aux contrats des livreurs payés à l’heure, c’est-à-dire 7,5 euros l’heure plus 2 à 4 euros par commande, afin d’obliger les livreurs à prendre un contrat payé « à la commande ».

À l’époque, c’était déjà un tarif qui passait à 5,75 euros.

En 2018, un nouveau système de tarification « à la distance » se met en place.

Cette tarification prenait en compte les éléments suivants : frais pris en charge de 2 euros ainsi qu’une " part variable " calculée en prenant en compte la distance horaire, le nombre de livreurs " connectés " et... un certain nombre de paramètres inconnus de l’équipe " Deliveroo France " même !

Cette tarification était, au départ, plus avantageuse pour les livreurs jusqu’à ce qu’en octobre 2018 le tarif minimum passe de 5,7 euros à 4,7 euros.

Cela eut pour résultat de créer un mouvement de grève national, de moindre ampleur par rapport à celle que nous connaissons actuellement.

Revenons un instant sur l’obscur algorithme qui sert souvent de " patron " aux livreurs et qui filtre toutes les données.

En effet, la question de l’algorithme est importante pour les livreurs en grève, l’explication de son fonctionnement faisant même partie des revendications de la grève actuelle, car c’est cet algorithme qui fixe les tarifications.

Alors, sur quoi se base-t-il ?

Nous savons que des éléments utiles à la livraison sont pris en compte comme le temps d’attente aux restaurants ou l’adresse de la livraison, mais pour le reste c’est un système d’une forte opacité, permettant surtout à " Deliveroo " de baisser comme il l’entend la rémunération de ses « travailleurs », sans doute à chaque fois dans la perspective d’accroître les bénéfices que l’entreprise peut faire sur leur dos.

Il est vrai que ce tarif s’accompagne tout de même de « bonus » comme le " bonus intempéries ", les primes " week-ends " et la " prime de paliers ", mais ils tendent à disparaître peu à peu, quand ils ne sont pas spécialement impossibles à atteindre.

Par exemple, certains bonus ne sont pas réalisables quand il existe un excédent de livreurs sur un territoire pour un nombre limités de commandes (4).

L’objectif du mouvement de grève des " Deliveroo " toujours en cours est de frapper la plateforme directement au " porte-monnaie " en empêchant la livraison des commandes.

Ce mouvement prend plutôt bien dans « l’opinion publique » et va continuer jusqu’en septembre, jusqu’à ce que " Deliveroo " arrête ses malversations.

Leur revendication minimale, outre celle énoncé plus haut, c’est l’instauration d’un tarif minimal et l’organisation d’élections professionnelles pour élire des représentants à même d’engager des négociations collectives (5).

Le gouvernement " macroniste " a prévu dans son projet de loi " d’orientation et de mobilités " de permettre à ces travailleurs de " se déconnecter " sans craindre les sanctions ou même de refuser une course (on se demande bien quelles sanctions et quel mode de preuve en cas d’abus par les plateformes ?), mais aussi de pouvoir signer des « chartes sociales » entre la plateforme et les livreurs.

Le problème c’est qu’elle ne pourra pas être utilisé en justice comme preuve de salariat déguisé...

" La macronie " dans toute sa splendeur !

C’est pourquoi au PRCF, nous disons que les travailleurs, même précarisés, portent à la fois l’avenir de l’humanité et " l’humanisation " de l’humanité.

Ils ne se laisseront pas surexploiter indéfiniment par des capitalistes qui ont à peine la décence de les considérer comme des salariés (en démontrent les " Uber " et les " Deliveroo " ou l’utilisation abusive du terme de « collaborateur » pour désigner patron comme employé).

Nous appelons les livreurs " Deliveroo " à maintenir leur lutte car elle est digne et nécessaire pour mettre fin à ce système sans foi ni loi des plateformes.

C’est une lutte contre l’exploitation accrue du travail " à la tâche " par certaines entreprises qui possèdent un pouvoir de contrôle sur les livreurs, tout en faisant mine de prétendre que ces derniers sont " indépendants ".

Nous continuerons à les soutenir en septembre et jusqu’à ce que leur lutte porte ses fruits !

QUENTIN,

militant JRCF.

Le Grand Soir

Notes :

(1) Colloque de la CGT « L’impact du numérique sur l’emploi et le travail », 6 décembre 2016.

(2) Souvent bien accueilli par les restaurateurs, même si certains se mettent à menacer les livreurs qu’ils auraient croisés par la suite. « Gilets vers vs Deliveroo. Récit de la première semaine de mobilisation des livreurs. », Agitation-autonome, 19 août 2019.

(3) « Une journée avec un coursier Deliveroo : livrer plus pour gagner moins », Le Parisien, 24 août 2019.

(4) A ce sujet du nombre de chauffeurs, il est de notoriété publique que les plateformes donnent un chiffre bien supérieur à leur nombre réel d’utilisateur afin de mettre la pression aux récalcitrants. « Coursiers et chauffeurs VTC : les chiffres bidons des plates-formes », Alternative économiques, 22 août 2019.

(5) « Deliveroo. Les livreurs entendent accentuer le mouvement de grève à la rentrée », Ouest-France, 12 août 2019.