De petites contradictions en gros mensonges : Benalla " bousculé " par la présidente du tribunal

, par  DMigneau , popularité : 0%

De petites contradictions en gros mensonges : Benalla " bousculé " par la présidente du tribunal

Alexandre Benalla doit répondre de " violence volontaires en réunion " et de " port public sans droit d’un insigne réglementé par l’autorité publique ". Benoit PEYRUCQ / AFP

Sale quart d’heure mardi pour l’ancien " chargé de mission " de « l’Élysée », Alexandre Benalla. Isabelle Prévost-Desprez, la présidente du « Tribunal correctionnel » le prévient : " Ici on peut mentir, mais il faut en assumer les conséquences ".

À la cafétéria du palais de justice, sur " BFM ", Emmanuel Macron détaille ses mesures pour la police en clôture du " Beauvau de la sécurité ".

Alexandre Benalla monte directement au premier étage. Il est là, campé devant le micro de la salle d’audience. Silhouette sombre et massive mais à la voix douce. Un physique de " vigile de supermarché " mais des analyses de " préfet en exercice ".

C’est ça, Benalla.

Un homme en costume impeccable, alors " chargé de mission " de « l’Élysée » pour la sécurité du couple présidentiel, mais avec un comportement ce 1er mai 2018 de videur de " boîte de nuit ".

À la barre du « Iribunal correctionnel », les deux Benalla cohabitent.

Le premier va détailler avec précision le fonctionnement de la machine élyséenne, " un ovni organisationnel ", analyse-t-il avec la rigueur d’un énarque désireux de rien passer sous silence.

Le deuxième, pris dans les " filets de l’affaire " qui a provoqué sa chute, louvoie, se contredit et " s’emberlificote " dans une série de petites contradictions qui prennent vite la forme de gros mensonges.

Face à lui, Isabelle Prévost-Desprez, la présidente de la « Chambre correctionnelle », s’énerve.

Alexandre Benalla passe un " sale quart d’heure ". Elle est " brute de décoffrage ", Isabelle Prévost-Desprez. Assez " crue " dans sa façon d’interroger. Et quand elle ne comprend pas, elle le dit : " Quand ça coince, ça coince ", lance-t-elle à un Benalla enferré dans ce qui apparaît aux yeux de la présidente comme " un trou " qu’il est " en train de creuser ".

L’audience de ce mardi, qui ronronnait jusque-là, se tend d’un coup.

Tout a commencé lundi après-midi, par un interrogatoire de personnalité poli. Alexandre Benalla a du mérite. Il s’est fait " tout seul ", à " la force du poignet ", par des études de droit, puis des boulots dans " la sécurité ", sa passion née dans " la réserve " de la gendarmerie.

Cette " réserve " permet à des jeunes de se former auprès de gendarmes professionnels dont ils viennent renforcer les effectifs. Affecté dans l’Eure, où habite sa mère, Benalla suit un stage de formation, dont il sort " major de promotion ".

Il y fait la connaissance de Vincent Crase, lui aussi attiré par " l’uniforme " et " l’ordre ".

" J’ai un ADN de gendarme ", dit Crase, poursuivi aux côtés de son ami Alexandre. Vincent Crase souffre, à cette barre « correctionnelle », emporté dans cette tourmente qui ne porte jamais son nom, mais qui lui a valu tant d’ennuis, dont un divorce en cours.

" UN PISTOLET À EAU "

Ce 1er mai, outre les violences volontaires sur des manifestants, il lui est reproché d’avoir porté à sa ceinture un pistolet " Glock 17 " alors qu’il n’avait aucun " port d’arme ".

En charge pendant la campagne présidentielle de la sécurité du candidat Macron, aux côtés de Benalla, Vincent Crase avait alors obtenu un " port d’armes ", mais il était strictement limité aux locaux du " QG de campagne ".

Cette autorisation a pris fin en mai 2017, date à compter de laquelle " LREM a détenu illégalement des armes ", souligne comme avec gourmandise la présidente.

Crase acquiesce sans broncher. Après l’avoir nié en début de " garde à vue " – " malgré votre ADN de gendarme ", gronde la magistrate – il ne conteste plus avoir eu ce " Glock " à la ceinture ce 1er mai.

Benalla, en revanche, face à une photo prise dans un restaurant de Poitiers, un soir d’avril en pleine " présidentielle ", persiste à prétendre que le pistolet qu’il brandit sur un " selfie " pour faire sourire une serveuse est " un pistolet à eau " …

L’arme en question ressemble pourtant comme " deux gouttes d’eau " à un autre " Glock " de LREM, dont les enquêteurs ont retrouvé la facture et qui, lui aussi, n’aurait jamais dû quitter le " QG de campagne ".

Mais Benalla s’en tient à la version du " pistolet à eau ", même si durant l’enquête, comme le lui fait remarquer la présidente, aucun des policiers sur place ne se souvient d’une arme factice

Isabelle Prévost-Desprez grimace.

" Ici, on peut tout faire , prévient-elle à plusieurs reprises. Mentir, se taire. Mais il faut ensuite en assumer les conséquences  ».

Pour les deux hommes, l’infraction de " port d’arme de catégorie B " est passible de 5 ans de prison…

" QUAND IL PARLE, IL EXPRIME LA VOLONTÉ PRÉSIDENTIELLE "

Ce mardi, Benalla déroule son parcours à « l’Élysée ». Il était en charge des déplacements du président, de la réforme de la " sécurité présidentielle " et des déplacements privés du couple Macron.

La présidente lui rappelle d’entrée l’article 6 de son contrat de travail, qui prévoit une obligation de " réserve, de discrétion et de loyauté ".

" Je l’avais bien présent à l’esprit ", réagit l’ancien " chargé de mission " âgé de 26 ans à l’époque. Alexandre Benalla conçoit alors son travail comme celui d’un " facilitateur ".

À l’évidence, il est astucieux, travailleur et il a la confiance du couple présidentiel…

" Sur le papier ", si son supérieur direct est François Xavier Lauch, le chef de cabinet - qu’il déteste - Benalla dépend ensuite du « Directeur de cabinet », Patrick Strzoda, " un vieux préfet ", dit-il… " affectueusement ".

Dans les faits, Benalla ne se reconnaît qu’un seul " patron " le " PR " et ses " deux saints ", avec lesquels il a mené l’aventure de la campagne présidentielle : Alexis Köhler, le « Secrétaire général », " le président bis ", et Ismaël Emelien, le " conseiller spécial ".

Dans la tourmente du printemps 2018, c’est uniquement avec eux deux que Benalla acceptera de discuter.

" L’Élysée a un fonctionnement un peu archaïque… Pour les déplacements privés, je ne rendais compte qu’au président ", précise-t-il avec une forme de fierté intacte de domestique.

Appelé à la barre, Maxence Creusat, ancien commissaire de police parisien, confirme ce " leadership " du jeune " chargé de mission ". Ce commissaire, à qui " l’affaire " a valu une mutation à Thionville, explique avec précision comment se déroulent les " missions sur le terrain ".

" Il faut que cela soit fluide ", insiste-t-il.

" Dans ce milieu-là, chacun a la place qu’il prend et se fait sa fiche de poste ".

A entendre le commissaire Creusat, Benalla " sait très bien jouer entre les lignes " et a de grandes qualités d’animation, de sang-froid et d’efficacité.

« Il tutoie le DOPC (le patron de la " sécurité publique " à la préfecture de police de Paris) et le DGPN, le " patron " de la police nationale », glisse Maxence Creusat, façon de montrer qu’au-delà de sa proximité avec le président de la République, Alexandre Benalla a su s’imposer en quasi " patron " de la sécurité élyséenne

" Quand il parle, il exprime la volonté présidentielle ", résume le policier devant un Benalla qui opine.

" Il représente le président ", résume Maxence Creusat.

Rappelé à la barre, l’ex " chargé de mission " confirme " la confiance " qu’avait en lui le couple Macron. Il évoque avec une nostalgie palpable ces journées " commencées à 6 h 30 et finies à une heure ou plus ", " jamais les mêmes ", où les choses " doivent aller vite " avec " efficacité et rapidité ".

Il regrette au passage que devant la commission d’enquête du « Sénat », certains à « l’Élysée », aient " minimisé son rôle ", notamment dans la réforme de la " sécurité présidentielle ". L’audience « correctionnelle » a des airs de colloque sur le fonctionnement du " château "…

Cela ne va pas durer.

" ALORS VOUS AVEZ MENTI ? "

Changeant de sujet, la présidente affiche sur l’écran géant, un long " sms " daté du 2 mai à 9 h 15. On est le lendemain de la manifestation. Alexandre Benalla sait parfaitement qu’une vidéo a été diffusée sur les « réseaux sociaux » de son intervention place de la Contrescarpe.

Il sait que ces images sont ravageuses.

" Monsieur le président "…

Le message qu’il écrit est à l’attention du chef de l’État, alors en voyage en Australie. Benalla y raconte s’être " laissé entraîner " dans l’arrestation de manifestants pour " aider les policiers " et prévient que des images ont été faites, qui pourraient donner lieu à polémique s’il était reconnu malgré son casque

Le " sms " est envoyé en copie à Alexis Köhler.

" Pourquoi pas à Patrick Strzoda ? ", interroge Isabelle Prévost-Desprez.

Benalla tourne autour du pot. Il ne sait pas trop pourquoi. Il assure que " le préfet était déjà au courant " et admet n’avoir pas éprouvé le besoin de le prévenir.

" J’en parle au président et au secrétaire général. J’ai été loyal dans la démarche ", insiste-t-il.

La magistrate tend ses questions : « Pourquoi ne prévenez-vous pas votre hiérarchie, votre " N+1 ", M. Lauch, et votre " N+2 ", M. Strzoda ? »

Benalla renâcle : " Ils n’avaient rien à voir avec cela ".

" Vous vous mettez souvent à la place de votre hiérarchie ", grince la présidente, qui s’intéresse alors au téléphone qui a envoyé ce fameux message.

« En garde à vue, M. Benalla, vous avez prétendu que ce téléphone avait été perdu. Or, l’enquête montre qu’en sortant de garde à vue, ce même appareil " passe un appel ". »

Elle plante son regard dans celui du " chargé de mission " : " Alors vous avez menti ? "

Benalla s’étonne : " Je croyais l’avoir perdu et je l’ai retrouvé après ", avance-t-il.

Elle insiste : " Ben là, voyez-vous, on n’est pas convaincu. Ici, à ce tribunal, on peut mentir autant qu’on veut il n’y a aucun problème, mais quand ça coince, ça coince ".

La magistrate reprend les incohérences d’Alexandre Benalla devant les policiers en juillet 2018 au sujet de ce téléphone disparu, dont il aurait fait une copie, puis dont des messages réapparaissent en février 2019, probablement parce que les enquêteurs, entre-temps, ont pu " géolocaliser " les bornages.

« Chacun a sa conception du mensonge , assène Isabelle Prévost-Desprez. Par contre - ici - on a une conception de la vérité très stricte et chacun prend ses risques  ».

Benalla n’en démord pas : il a d’abord perdu ce téléphone, puis a remis aux magistrats enquêteurs une copie de certains messages, le reste - selon lui - " n’intéressait pas l’enquête ".

" Je n’ai jamais fait obstacle à la manifestation de la vérité ", martèle-t-il.

" C’est vous qui le dites ", tacle la présidente.

Benalla se plaint de la " médiatisation à outrance ", quelques jours avant son mariage. Il jure qu’il n’y avait " rien " d’autre dans ce téléphone… comme dans son fameux coffre, disparu " en marge " de la perquisition à son domicile, ce qui lui vaut aujourd’hui encore une enquête distincte.

" Il me semble que vous n’entendez pas les faits qui battent en brèche vos explications. Vous avez du mal à vous adapter. Mais chacun se défend comme il veut ", conclut la présidente du tribunal.

UNE ÉPHÉMÈRE SUSPENSION

La juge cherche à présent à comprendre comment s’est décidée la " suspension " de 15 jours dont Benalla a écopé à compter du 3 mai.

À entendre ce dernier, une mesure purement formelle

" J’avais présenté ma démission, mais on m’a dit que ce n’était pas la question. "

Il jure aussi que quand il revient à « l’Élysée », fin mai, les " choses sont comme avant ". Il a même reçu dans l’intervalle " une plus grosse voiture de fonction " et obtenu " un appartement officiel quai Branly ".

Un seul homme semble avoir souhaité qu’il soit " viré ", François-Xavier Lauch le chef de cabinet. Benalla raconte s’être plaint des propos que lui tient Lauch à Alexis Köhler et à l’entendre, les choses rentrent dans l’ordre.

D’ailleurs, le 16 juillet, lors du retour de la " Coupe du Monde de football " et des " Bleus ", Benalla est " aux commandes ". C’est même lui, détaille le commissaire Creusat, qui donne l’ordre à la police d’aller chercher le minibus rouge pris dans les embouteillages et qui transporte la femme de Didier Deschamps

Deux jours avant sa chute et la publication du " Monde " du 18 juillet, Benalla s’était donc " refait ".

Interrogé sur son " état d’esprit " d’alors, il jure pourtant qu’il était " persuadé " que la vidéo de la Contrescarpe sortirait, même si tout - au contraire - laisse plutôt penser que les hommes de « l’Élysée » misaient sur un enlisement

Ismaël Emelin ne lui glisse-t-il pas la phrase : " Chaque jour qui passe est un jour gagné ".

" J’en ai pas parlé à ma femme ", admet aussi Benalla qui se lance dans une analyse rétrospective : " personne n’a voulu assumer ce qui s’était passé ", dit-il, évoquant " un magistrat de la préfecture ", consulté, qui aurait estimé que les images de la Contrescarpe, dans leur contexte de violence, pouvaient " passer "…

« Personne n’a voulu défendre cette thèse-là , semble regretter l’ancien " chargé de mission ". Soit on assumait à 100 % et si la vidéo était sortie tout de suite, en mai, dans le contexte de violence du " Mc do ", les gens auraient compris et il n’y aurait pas eu d’affaire », développe-t-il.

" Soit on faisait dans le mitigé et c’est ce qu’on a fait. Soit on prenait un article 40 et j’étais licencié ", argumente-t-il, semblant regretter que la pire des trois options, pour lui comme pour le président, ait finalement été retenue...

Ces trois scénarios ont-ils été discutés en mai 2018 à « l’Élysée » ?

Les auditions à venir, dont celle - comme témoin - d’Ismaël Emlien, lèveront peut-être ce voile. Cette audience à " hauts risques " pour les " hommes du président " ne fait que commencer.

Laurent VALDIGUIE

Marianne.fr