De la rue au stade, les chemins croisés de la contestation contre le pouvoir en Algérie

, par  DMigneau , popularité : 0%

De la rue au stade, les chemins croisés de la contestation contre le pouvoir en Algérie

Les « Fennecs », qui affronteront ce soir l’équipe du Sénégal en finale de la CAN, portent derrière eux les espoirs d’un pays qui se mobilise depuis cinq mois pour faire vaciller le régime.

Au pied de la grande poste d’Alger, édifice néomauresque emblématique de la capitale, les chants de la foule prendront ce soir une tonalité singulière.

Jour de finale oblige, les protagonistes du mouvement du " Hirak " auront les yeux rivés sur la sélection nationale, qui, après vingt-neuf ans de disette, pourrait remporter la deuxième « Coupe d’Afrique des nations » de son Histoire.

Et si le pouvoir espère tirer profit de l’événement, en diminuant la pression que le " Hirak " fait peser sur lui tous les vendredis depuis maintenant cinq mois, les supporteurs pourraient profiter de la tribune offerte par « la finale » pour exprimer leurs revendications.

De l’historique équipe clandestine du FLN aux récents chants anti-Bouteflika des supporteurs, la légende du football algérien est faite de combat contre l’autoritarisme, dans la droite ligne des luttes anticoloniales.

Depuis le 22 février, date de la première marche pacifique contre le régime, c’est « La casa del Mouradia », le chant des supporteurs de « l’Union sportive de la médina d’Alger » (Usma), qui résonne dans les rues de la capitale tous les vendredis.

Les fans de « l’Union sportive de madinet El-Harrach » (USMH) se sont - eux - fait connaître pour leur pamphlet « Chkoun sbabna » (« Qui est coupable de nos malheurs ? »), qui désigne « l’État » comme responsable de la précarité des jeunes Algériens.

Du stade à « la manif », sous l’impulsion des supporteurs " ultras ", dont l’origine remonte à l’Italie des « années de plomb », les chants des clubs de la capitale sont peu à peu devenus des hymnes de la contestation.

Depuis le début du mouvement, les diverses communautés de supporters d’Alger se sont déclarées " khawa " (« frères »), mettant entre parenthèses leurs rivalités sportives pour unir leurs forces contre le régime.

En organisant un « pont aérien » pour emmener les supporters des « Fennecs » en Égypte, le pouvoir algérien semble espérer se réconcilier avec une population qui réclame son départ depuis cinq mois.

Mais les protestataires ne sont pas dupes : « Le football ne doit pas être un instrument d’hypnose et de distraction du peuple », tonne un supporteur de l’Usma interrogé par " Le Monde diplomatique ".

Sur les « réseaux sociaux », les supporteurs appellent déjà les joueurs à boycotter la cérémonie officielle qui sera organisée par le président par intérim M. Bensalah en cas de victoire.

« Le pouvoir escompte des dividendes, alors qu’il reste sourd aux revendications des manifestants, explique à l’AFP Yazid Ouahib, chef de la rubrique " Sport " du quotidien francophone " El Watan ". C’est une forme de corruption qui n’aura aucun impact sur le mouvement populaire, car depuis le 22 février, le peuple a montré qu’on ne peut pas se jouer de lui. »

Hymne de la contestation dès le vendredi 22 février, date de la première marche pacifique contre le régime, ce chant vient des tribunes de supporteurs de « l’Union sportive de la médina d’Alger » (Usma), l’un des plus importants clubs de football du pays.

Le titre évoque le palais présidentiel, situé à El-Mouradia, quartier des hauteurs algéroises, et se réfère à « La Casa de papel », une série télévisée espagnole à succès qui met en scène une bande de braqueurs professionnels.

Composée par l’organisation de supporteurs « Ouled El-Bahdja » (« Les fils de la radieuse », surnom d’Alger), la chanson dépeint dans un premier temps le « dégoûtage », la désespérance de la jeunesse algérienne :

« C’est l’aube et le sommeil ne vient pas. Je consomme [de la drogue] à petites doses. Quelle en est la raison ? Qui dois-je blâmer ? On en a marre de cette vie. »

Les couplets suivants conspuent sans retenue les vingt ans de règne de M. Bouteflika : « Le premier [mandat], on dira qu’il est passé. Ils nous ont eus avec la décennie (2). (...) Au quatrième [mandat], la poupée est morte. L’affaire suit son cours... »

Antoine Cariou

Politis.fr