De la liberté d’expression au Mexique

, par  DMigneau , popularité : 67%

De la liberté d’expression au Mexique

Les lois progressistes en matière de droits de l’homme peinent à cacher la brutale réalité mexicaine. Presque un mois après que le photojournaliste Ruben Espinosa et ses quatre collègues ont été retrouvés morts et torturés au nord de Mexico, une analyse remarquée du site britannique d’information et de débat " Open democracy " met le doigt sur une contradiction frappante : le Mexique reste un « assez bon élève » des droits de l’homme pour nombre d’ONG influentes et de gouvernements occidentaux.

L’ONG américaine Freedom House, notamment, qualifie le Mexique de pays « partiellement libre » ce qui le place au-dessus de nombreux pays « non libres » (Russie, Chine, Iran...). Pour le site britannique, le décalage entre les lois mexicaines et leur application, entre l’attitude diplomatique de l’Etat mexicain et sa réalité interne échappe aux acteurs qui ne regardent que la position officielle du gouvernement fédéral.

Exemple récent : le ministre des Affaires étrangères néerlandais Bert Koenders qui, en visite à Mexico en mai dernier, a félicité le gouvernement pour ses efforts de promotion internationale des droits de l’homme... François Hollande, pour sa part, a préféré éviter le ridicule le jour de la fête nationale et n’a juste rien dit sur les droits humains en présence de son invité d’honneur du 14 juillet.

Car dans le monde réel, le Mexique occupe la cinquième place du classement de Reporters sans Frontières des pays les plus dangereux pour exercer le métier de journaliste. Dans l’Etat de Veracruz seulement, d’où était originaire Espinosa, vingt journalistes ont été assassinés en cinq ans d’après l’ONG " Article 19 ", souvent par les cartels mais après avoir subi des pressions de l’administration locale.

Répression légale et para légale

Open democracy souligne que la répression de la liberté d’expression peut prendre différentes formes : une forme légale comme en Chine où les condamnations de dissidents s’appuient sur la loi pénale, ou une forme paralégale en collaboration décentralisée avec la criminalité organisée et avec le consentement tacite de l’Etat central. C’est pourquoi le site d’information britannique appelle les défenseurs des droits de l’homme à revoir leur définition de la répression pour comprendre « les nouveaux moyens de répression brouillée qui sévissent au Mexique ».

« La plupart des personnes qui s’aventurent dans le journalisme critique dans le contexte actuel de l’Etat de Veracruz savent ce qui les attendent : des hommes masqués frappent à votre porte, s’ensuivent menaces voire torture, viol et meurtre, puis le parquet local fait une déclaration dans laquelle il tend à écarter l’hypothèse d’un assassinat politique. En d’autres termes, la victime était juste au mauvais endroit et au mauvais moment », précise Jos Bartman, auteur de l’article. « Il est clair que les assassinats de journalistes et d’activistes de Veracruz ces dernières années, y compris ceux qui sont intervenus avant la mort d’Espinosa, répondent à des motifs politiques. Des organisations réputées telles qu’Amnesty International et Article 19 le reconnaissent. Et pourtant, les décideurs et les commentateurs de par le monde continuent à fournir une interprétation erronée de cette répression », conclue-t-il.

Un bilan de droits de l’homme surestimé

Selon Jos Bartman, cette interprétation formaliste de la législation et des engagements internationaux du Mexique – qui sont effectivement très protecteurs des droits civils et politiques – entraîne une surestimation du bilan de droits de l’homme de la plus vieille démocratie d’Amérique latine.

Léger rappel : à onze mois de la tragédie d’Iguala, on ne sait toujours pas officiellement si les 43 étudiants de l’école rurale d’Ayotzinapa sont vivants ou morts. Les autorités gardent le silence, ils ont juste disparu. Dans un régime officiellement autoritaire, peut-être, auraient-ils au moins eu droit à un procès.

Pour avancer sur le débat sur la liberté d’expression au Mexique, il convient cependant d’aller plus loin que l’article d’Open democracy et de mettre en perspective la soif de justice du peuple mexicain, ses incroyables élans de solidarité, ses interminables luttes.

Après un silence médiatique consternant sur d’autres affaires de disparitions forcées dans le pays, les médias français ont fini par goûter au piment de l’actualité sociale mexicaine dans le sillage du mouvement de solidarité avec les 43 étudiants, pour lesquels les manifestations continuent toutes les semaines dans la capitale.

Une énergie de protestation inouïe, qui n’est pas nouvelle (voir l’insurrection de l’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca, le grand procès populaire théâtralisé des responsables de l’incendie de la garderie ABC et bien d’autres luttes citoyennes massives contre l’impunité du pouvoir politique) et qui entretient, contre toutes les apparences électorales trompeuses, le mythe envoûtant d’un peuple libre.

Clément Detry

MediaPart