De l’URSS à Israël, Marcus Klingberg, l’espion qui en savait trop

, par  DMigneau , popularité : 25%

De l’URSS à Israël, Marcus Klingberg, l’espion qui en savait trop

Décédé le 30 novembre à Paris, à l’âge de 97 ans, Marcus Klingberg fut le héros d’une immense affaire d’espionnage. Espion soviétique en Israël, démasqué en 1983 et condamné à vingt ans de prison, il était au cœur des recherches secrètes sur des armes biologiques. Grand-père de l’élu communiste parisien Ian Brossat, il a agi par conviction, comme je le racontais en janvier 1994.

C’est une histoire humaine et étatique dont le théâtre est un continent aujourd’hui disparu : le communisme réel et sa patrie, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

Arrêté en janvier 1983, sur la foi des confidences d’un transfuge, Marcus Klingberg fut sans doute le plus important agent soviétique en Israël. Condamné à vingt ans de prison, il fut emprisonné durant quinze ans, jusqu’en 1998, puis assigné à résidence jusqu’en 2003, avant d’être autorisé à quitter le pays pour rejoindre en France sa fille unique, Sylvia, et son petit-fils, Ian. Depuis, il vivait à Paris, rue Claude-Bernard, dans la discrétion. Entretemps, le monde dont il avait épousé la cause et qu’il avait secrètement servi s’était effondré : l’URSS n’existe plus depuis 1991.

Sa disparition, au matin du lundi 30 novembre, survient quelques mois après la parution en France de sa passionnante autobiographie, rédigée en hébreu. " Le Dernier Espion " – c’est le titre de l’édition française, chez Nouveau Monde – ne révèle pas tous les secrets de Marcus Klingberg qui, notamment, reste silencieux sur la nature des informations qu’il a livrées aux Soviétiques. Celles-ci sont toujours un secret d’État en Israël, car elles concernent les recherches en matière d’armes biologiques. Mais son autobiographie donne aussi la clé de ce silence : l’accord tacite qu’il a dû respecter après son arrestation.

L’édition française de l’autobiographie parue au printemps 2015

« Ce qui m’accablait le plus, c’étaient la honte et le regret, y écrit Marcus Klingberg. Pas d’avoir espionné pour l’Union soviétique, non. […] Mon sentiment d’humiliation provenait du fait de m’être laissé briser, d’avoir coopéré avec le Shin Beth et avalé ses couleuvres. » Ce ne sera pas le cas de son épouse, Wanda, qui ne cédera rien après son arrestation alors qu’elle accompagnait les activités clandestines de son époux. Lors de ses visites estivales en Israël, leur petit-fils Ian, qui n’était alors qu’un jeune enfant, fut témoin d’échanges parfois peu amènes à ce propos.

Même si l’espionnage d’un État au profit d’un autre fut au cœur de leur vie, « espions » est un mot impropre pour résumer des vies dévouées à un idéal où l’intérêt personnel n’avait aucune part.

Traductrice de l’autobiographie de son père, Sylvia Klingberg a résumé ainsi la vie de son père dans une déclaration à l’AFP, au lendemain de son décès : « C’était un communiste qui a agi par conviction et par reconnaissance envers l’Armée rouge pour lui avoir permis de combattre les nazis qui ont massacré toute sa famille en Pologne. »

Cette histoire tragique a structuré Ian Brossat qui, né en 1980, en fut témoin à un très jeune âge. Loin de la refouler, le militant communiste qu’il est devenu à 17 ans l’assume, dans un mélange de fierté et de lucidité. Et sans doute cette fidélité est-elle au ressort de son engagement personnel.

En postface du Dernier Espion, il évoque aussi bien « l’homme des années terribles, qui s’est battu les armes à la main contre ceux qui exterminaient sa famille » que l’homme « des années “ toc ” », devenu en Israël, dans son apparence sociale, « le chercheur de premier rang, l’universitaire, le mondain, le meneur d’hommes séduisant et respecté ». Mais il évoque surtout « l’homme des années tristes, le prisonnier » auquel il rendait visite dans sa prison de haute sécurité quand il était une sorte de « masque de fer » pour l’État d’Israël.

« J’ai connu, écrit Ian Brossat, l’homme des rêves brisés, l’homme des illusions perdues, l’homme qui suit de loin, enfermé dans sa cellule, l’effondrement d’un monde auquel il a cru, pour lequel il s’est battu. J’ai connu l’homme affaibli, pauvre et misérable, l’homme seul, dénoncé, vilipendé, mis au ban de la société dont il était, quelques années plus tôt, un modèle de réussite. J’ai connu l’homme sans nom, anonyme au milieu des anonymes. J’ai connu, en somme, le revers de la médaille sans jamais avoir eu la chance d’en percevoir l’avers. »

« Drôle d’histoire, drôle de destin, curieux et presque exotique, en ces temps où la pédagogie du renoncement fait rage », conclut l’élu communiste de Paris. Peut-être nous en dira-t-il plus dans le livre annoncé avant le décès de Marcus Klingberg, " L’Espion et l’Enfant " à paraître début 2016 chez Flammarion. Quand il allait sur ses 14 ans, j’avais réalisé une enquête sur son grand-père sans en percer tous les secrets, loin de là. Sauf un : le ressort de cet engagement clandestin qui entremêle fidélité et trahison. Une dette. Une dette à honorer. Une dette incommensurable.

C’est cet article que je reproduis ci-après, tel qu’il est paru dans " Le Monde " en janvier 1994. Il était ainsi titré : « L’espion secret d’Israël ». Avec ce sous-titre en résumé : « Condamné à huis clos en 1983, emprisonné sous une fausse identité, Marcus Klingberg est le héros d’une des affaires d’espionnage les plus mystérieuses de l’après-guerre. »

À l’époque, le sort de Marcus Klingberg, maintenu au secret dans les prisons israéliennes sous une fausse identité, était incertain. Toute rébellion familiale contre la chape de plomb que faisaient peser les services secrets israéliens était punie d’interruption des droits de visite. C’est la raison pour laquelle, citant le témoignage du philosophe Alain Brossat dans un texte à clefs sur l’histoire de son beau-père, je le présente comme un ami de la famille, sans préciser qu’il est le père de Ian Brossat – que je ne mentionne pas. À l’époque, Ian était le seul lien entre son grand-père et l’extérieur…

Les obsèques de Marcus Klingberg, l’espion qui en savait trop, auront lieu vendredi 4 décembre, à 9 h 30, au crématorium du Père-Lachaise, à Paris.

Le « masque de fer » d’Israël

Pendant dix ans [cet article a paru dans l’édition du Monde datée 8 janvier 1994, soit onze ans précisément après l’arrestation en janvier 1983 de Marcus Klingberg qui purgeait alors une peine de vingt ans d’emprisonnement], l’État d’Israël a eu son « masque de fer » : un homme gardé au secret pour haute raison d’État.

Un homme brusquement sans identité, contraint de vivre entre quatre murs sous un autre nom que le sien. Un homme porté disparu, dont les amis n’avaient plus eu de nouvelles du jour au lendemain. Un homme qui est le héros d’une des histoires d’espionnage les plus énigmatiques de l’après-guerre.

Il fallut attendre dix ans, en effet, pour que la censure israélienne autorise la publication de cette simple information : depuis son arrestation le 19 janvier 1983, le professeur Marcus Klingberg, scientifique de renommée internationale, purge une peine de vingt années d’emprisonnement pour espionnage au profit de l’URSS.

Jusqu’à ce 3 août 1993 où le quotidien Haaretz, après avoir engagé un recours devant la Cour suprême, obtint la levée de l’interdit : il n’était pas permis d’écrire que cet homme avait été arrêté, jugé, condamné et emprisonné. Même ces faits bruts, presque neutres, relevaient du secret d’État.

Marcus Klingberg à Paris

Dix ans de silence, au terme desquels on n’en sait pourtant guère plus. Aucun commentaire officiel, aucune précision sur les agissements reprochés à Marcus Klingberg. Même le procès, tenu à huis clos, reste encore une énigme : le dossier d’instruction, la date du jugement, les procès-verbaux des audiences sont inaccessibles, couverts par le secret. Une unique mention au rôle pour 1983 du tribunal de district de Tel-Aviv témoigne que ce procès a bien eu lieu : « État d’Israël contre X. » « X », c’est-à-dire en l’occurrence Abraham Marcus Klingberg, né le 7 octobre 1918, à Varsovie.

Un jour sans doute, l’affaire Klingberg fera le bonheur d’un émule de John Le Carré. Selon l’écrivain et journaliste israélien Yossi Melman, spécialiste reconnu en ce domaine, il s’agit de « la plus grave affaire d’espionnage de l’histoire d’Israël ».

En 1983, ajoutait-il en août 1993 dans les colonnes de Haaretz, Marcus Klingberg était sans doute « l’un des plus anciens agents soviétiques en Israël » : « Klingberg avait eu accès à des projets très secrets liés à la recherche biologique et chimique. Le tort qu’il causa à la sécurité d’Israël fut très sérieux. » Il n’en dit pas plus, pour cause de censure. Or cette affaire mérite mieux que ce verdict laconique. Car elle ne ressort pas des catégories habituelles.

Klingberg était un savant estimé, un personnage de l’establishment israélien, l’une de ces figures ashkénazes qui formèrent les premières élites de l’État hébreu. Pourtant il fut espion, pendant au moins deux décennies, sinon trois. Non par intérêt, mais par conviction.

Des convictions d’une autre époque, d’un autre monde, où planent à la fois l’ombre du génocide juif, où disparut toute sa famille et le souvenir du peuple soviétique qui l’accueillit et le sauva. Voici donc l’histoire d’un homme devenu double par dette morale. D’un homme dont la vie secrète semble aujourd’hui la butte-témoin d’un continent englouti.

Une vie dont il faut remonter le cours pour en trouver le ressort caché.

En 1983, quand il « disparaît », Marcus Klingberg arrive au terme d’une brillante carrière. Professeur depuis 1969 à la faculté de médecine de l’université de Tel-Aviv, il en dirige depuis 1978 l’École de médecine préventive et sociale. Auteur ou éditeur d’une vingtaine de livres, signataire de plus d’une centaine d’articles scientifiques dans des revues internationales, responsable d’une collection de livres d’épidémiologie et de biostatistique dans une maison d’édition suisse, professeur invité des universités de Pennsylvanie, à Philadelphie, d’Oslo, en Norvège, de Londres et d’Oxford, en Angleterre, président en 1978 et 1979 de l’Association scientifique de monitoring des malformations congénitales, il était aussi, depuis 1979, président du comité international d’examen des nuisances sanitaires provoquées par la catastrophe chimique de Seveso, une commission d’enquête nommée par le gouvernement italien.

Auparavant, il avait mis ses compétences au service d’Israël, de son armée et de sa défense, dès son arrivée en 1948, après avoir quitté la Pologne où il était né. Après avoir immédiatement rejoint le service militaire de santé en qualité d’épidémiologiste, il devint en 1950 chef de médecine préventive au commandement des services de santé de l’armée.

En 1953, il prit la direction de l’Institut de médecine militaire. Puis il fut nommé directeur scientifique adjoint de l’Institut de recherche biologique Nes Ziona, poste qu’il occupa jusqu’en 1972. Directeur du département d’épidémiologie de 1973 à 1977, il continua ensuite, jusqu’à son arrestation, ses recherches à l’Institut Nes Ziona mais désormais sans responsabilité directoriale.

Nes Ziona : la clef de l’affaire Klingberg est là, dans ce centre de recherches hautement confidentiel installé près de Tel-Aviv. Placé sous le contrôle direct du premier ministre israélien, cet institut n’est pas un laboratoire ordinaire. La recherche y est au service de la défense. Et les armes sophistiquées qu’on y invente sont d’une nouvelle génération, post-atomique.

L’Institut Nes Ziona est en réalité au cœur d’un complexe militaro médical chargé de mettre au point des armes chimiques et bactériologiques ainsi que leurs antidotes. Selon le Nouvel Observateur du 6 janvier 1994 [dans un article de René Backmann qui, aujourd’hui, a rejoint Mediapart], ses chercheurs travaillent sur « quarante-trois types d’armements non conventionnels, des virus aux toxines de champignons, en passant par les bactéries et les poisons de synthèse ».

Pendant une vingtaine d’années, Marcus Klingberg fut l’un des inventeurs de ces armes secrètes dont l’élaboration, comme avant elles celle de la bombe atomique, ne va pas sans problèmes de conscience chez les scientifiques concernés.

Les armes biologiques, la guerre bactériologique

Faute de procès public, on en est réduit aux conjectures. A l’évidence, les renseignements transmis au défunt KGB de l’ex-URSS par Marcus Klingberg venaient de Nes Ziona.

Mais quels étaient-ils ?

Le secret radical imposé par les services israéliens sur toute cette affaire s’expliquerait-il par le fait que la révélation de la longue « trahison » du scientifique ne nuirait pas seulement à la réputation d’efficacité du contre-espionnage israélien ?

Qu’à la blessure d’orgueil du Mossad et du Shin Beth s’ajouterait le risque d’un discrédit éthique jeté sur l’État d’Israël, qui a pourtant signé, en janvier 1993, à Paris, le traité international sur le désarmement chimique, prohibant non seulement l’emploi mais la fabrication et le stockage de ces armes de destruction massive ?

Car tous ceux qui ont fréquenté de près Marcus Klingberg, qui connaissaient son passé et ses convictions, affirment qu’un jugement moral sur les recherches menées à Nes Ziona a dû intervenir dans son choix. Par refus de la raison d’État du pays qu’il avait fait sien, il aurait choisi de se mettre au service du seul État qui, dans le monde bipolaire de la guerre froide, pouvait faire contrepoids : l’Union soviétique.

La vérité est certainement moins idéale et plus ambiguë, comme dans toutes les grandes aventures du monde de l’espionnage. Entre les deux rôles endossés par Marcus Klingberg, de scientifique et d’espion, lequel eut le pas sur l’autre ?

Fut-il un espion sans états d’âme, effectuant sa mission sous couvert de son métier ?

Ou, au contraire, devint-il espion parce que scientifique, en proie à un doute humaniste sur la finalité de ses recherches ?

Marcus et Wanda dans les années 1950 en Israël

Quelle que soit l’explication choisie, reste à savoir ce qui, dans la vie de Marcus Klingberg, l’a poussé à faire le pas. On espionne souvent parce que pris dans un engrenage d’intérêts, de cupidité, de discipline ou de chantage. Mais il arrive aussi que ce soit un choix mûrement réfléchi, ancré dans l’intimité d’un parcours personnel.

Le secret de Marcus Klingberg est un souvenir de jeunesse, d’une jeunesse dont aucun des repères n’est encore debout. Une jeunesse qui dut, par la force des choses, apprendre à se moquer de ces frontières qui fondent les États et la loyauté qu’ils réclament. Une jeunesse qui l’emmena de Varsovie à Moscou. Jeune juif polonais, Marcus Klingberg n’était pas communiste. Issu d’une famille modeste, il entra en 1936 à la faculté de médecine de Varsovie.

Progressiste, il lui arriva d’écrire dans un journal étudiant où il dénonçait les théories raciales des nazis tout en s’en prenant aux exactions de la droite antisémite polonaise.

Ce n’était pas pour autant un militant : apprendre était son premier plaisir et le savoir sa seule ambition. C’était un enfant des Lumières – juives et universelles – qui ne reniait rien de ses origines, de son peuple et de sa langue, le yiddish, du souvenir de son grand-père, un rabbin.

Plutôt agnostique, il ne se sentait pas moins juif, sur une terre qui sera bientôt le tombeau de cette identité. En septembre 1939, quand les armées nazies déferlent sur la Pologne tandis que Staline, en vertu des clauses secrètes du Pacte germano-soviétique, en occupe la partie orientale, son père le pressa de fuir, de partir à l’Est, pendant que c’était encore possible. Pour « qu’au moins l’un d’entre nous survive », lui lança-t-il pour le convaincre.

Son père savait, pressentant l’anéantissement à venir. Toute la famille de Marcus Klingberg, du côté paternel comme du côté maternel, périt durant la guerre, dans l’enfer des ghettos ou dans les chambres à gaz.

De ce monde-là - le sien - il ne lui est resté, après la Shoah, qu’un cousin qui vit en Israël depuis 1945. Marcus Klingberg fut donc un survivant, un rescapé qui doit son salut au pays qui l’accueillit fin 1939, l’URSS.

Il commença par y continuer ses études de médecine, à Minsk, en Biélorussie, et les termina en juin 1941. L’opération « Barbarossa », l’offensive allemande qui prit de court un Staline prêt à toutes les lâchetés pour l’éviter, commença le 22 juin de la même année. Envoyé par le ministère de la santé à Lida, en Biélorussie occidentale, pour y travailler en tant qu’épidémiologiste, Marcus Klingberg se porta immédiatement volontaire dans l’armée rouge. L’ennemi était aux portes et il allait le combattre en défendant ce pays qui l’avait accueilli sans réticence, au point de lui offrir sa nationalité.

Citoyen soviétique, le voici donc médecin de bataillon sur le front biélorusse, participant à la terrible retraite des troupes soviétiques devant l’avance allemande.

En octobre 1941, démobilisé temporairement en raison de problèmes de santé, il est envoyé encore plus à l’Est, dans la région de l’Oural. Avec toujours le même fil conducteur où se mêlent le médecin qu’il était déjà et le scientifique qu’il allait devenir : la passion de soigner, l’ambition de savoir.

Épidémiologiste pour la région de Perm (appelée Molotov à l’époque), il rejoint en 1943 l’Institut central de spécialisation des médecins à Moscou dont il termine le cursus avec la mention d’excellence. Nommé chef épidémiologiste au ministère biélorusse de la santé en décembre 1943, il est aussi chargé, à l’été 1944, lors de la libération de la Biélorussie, de la direction du département d’épidémiologie et d’hygiène de ce ministère.

La guerre terminée, il a le grade de capitaine dans l’armée rouge.

L’histoire d’un débiteur

En décembre 1944, il retrouve la Pologne. Une Pologne qui n’est plus celle qu’il avait quittée. Son univers, le Yiddishland, a disparu. Toujours épidémiologue, il occupe diverses fonctions au ministère de la santé, mais ne s’attarde pas.

En juin 1945, il épouse une microbiologiste, Wanda Jasinska, juive elle aussi et rescapée du ghetto de Varsovie dont toute la famille, à l’exception d’une cousine, a péri.

En 1946, ils partent en Suède, avec un poste à l’ambassade de Pologne à Stockholm, qu’il quitte pour travailler à l’hôpital central des maladies contagieuses. Ce n’est qu’un intermède : rien ne les retient plus dans cette Europe qui a laissé mourir les leurs.

Début 1948, avant même la proclamation de l’État d’Israël le 14 mai 1948, Marcus Klingberg recrute des volontaires pour la Haganah, l’embryon de la future armée israélienne. Puis il emprunte à son tour le chemin qu’il leur indiquait. Un itinéraire qui, dans le contexte d’alors, ne suppose pas forcément de rupture ou de double jeu : l’URSS a soutenu la création de l’État d’Israël et les dirigeants de la jeune nation sont des sionistes de gauche, à la rhétorique socialiste.

Mais, en secret au fond de sa mémoire, sinon de son cœur, le nouvel immigrant emporte une dette incommensurable : toute sa vie, et encore aujourd’hui dans sa cellule de la prison de haute sécurité d’Ashkelon, il se sentira redevable à l’égard du pays, l’URSS, qui l’a non seulement sauvé, mais formé, promu, reconnu.

Ce secret-là, cette « histoire d’un débiteur », on pouvait le dénicher, depuis 1988, en lisant un livre publié... à Paris. Dans un récit à clefs [Agents de Moscou, Gallimard, coll. « Au vif du sujet »], arrangé pour respecter la volonté de la famille, contrainte de suivre les consignes de silence imposées par les autorités israéliennes, un écrivain français, Alain Brossat, ami des Klingberg, l’avait dévoilé à demi-mots.

Marcus Klingberg et son épouse (à droite) saluant un responsable militaire israélien en 1953

L’intérêt de ce témoignage où ne figure évidemment aucun des détails biographiques ici précisés, est que son auteur s’est efforcé de confronter ses souvenirs du Klingberg qu’il avait bien connu, parfaitement intégré à la société israélienne, à la révélation stupéfiante pour tout le cercle des intimes de sa carrière d’espion.

Marcus Klingberg, écrit Brossat sans le nommer, « s’est refusé à oublier sa dette, à se retourner en déçu du socialisme réel, à l’encontre de tant d’autres qui eurent des parcours comparables. Sa fidélité n’allait nullement au communisme en général, moins encore à la doctrine marxiste, mais, plus simplement, à la communauté et à la terre qui l’avaient recueilli, sauvé et “ fait homme ” : l’URSS en guerre, en ces temps de désastre et de déréliction. Il ne fut jamais un doctrinaire stalinien acharné à justifier le goulag pour prix de l’ “ édification ” du socialisme. Simplement, un homme doté de mémoire et qui ne voulait pas oublier ».

La dette aurait donc été autant morale que politique. « Paradoxe supplémentaire, ajoutait Alain Brossat en 1988, en se souvenant de ses discussions politiques avec Marcus Klingberg, cette “ taupe ”, dont les médias d’Occident stigmatiseraient à l’envi l’ingratitude et la duplicité perverses s’ils en avaient le loisir, était sincèrement attaché à son nouveau pays d’adoption. Cet homme en aimait le climat, les formes de sociabilité ; c’était vraiment, pour lui, une terre où vivre. (...) Ses dispositions étaient en tout point différentes de celles d’un agent de “ subversion ”, de l’activiste d’une cinquième colonne acharnée à saper les fondements de l’ordre démocratique de son pays. »

Tel serait Marcus Klingberg selon les rares à avoir d’emblée su pourquoi et où il avait subitement disparu un jour de janvier 1983 : sa femme, sa fille unique, Sylvia, et quelques proches, sur les doigts d’une main.

Tous ont respecté scrupuleusement la règle de silence qui leur était imposée, refusant toute confidence aux journalistes, même quand, au milieu des années 80, le monde du renseignement occidental commença à laisser filtrer quelques bribes d’information. Ils n’avaient pas le choix : à la moindre entorse, les maigres droits de visite auraient été immédiatement supprimés. Et le détenu particulièrement surveillé, placé à l’isolement et répondant désormais au nom de « Greenberg », dont même les gardiens ne savaient pas ce qui l’avait amené en prison pour une si longue peine, n’aurait pas seulement perdu son nom, mais ce qui lui restait de famille.

Car jusqu’en 1988, jusqu’à ce qu’un journal new-yorkais en hébreu, Israel Shelanu, mentionne son arrestation, Marcus Klingberg est un « disparu ». L’une des légendes diffusée par les services israéliens auprès des médias laisse alors entendre qu’il aurait fait défection en URSS.

Dès 1985, un journaliste anglais plus curieux, Peter Pringle, alors à " The Observer " et aujourd’hui à " The Independent ", avait certes émis des doutes, mais sans pouvoir élucider le mystère. Tombé par hasard sur le nom de Klingberg à l’occasion d’une enquête sur l’utilisation d’armes chimiques par les Soviétiques, il tenta de retrouver sa trace en Israël. Mal lui en prit : sa voiture fut cambriolée, son attaché-case, son passeport et ses notes volés. Affirmant avoir retrouvé le voleur, la police israélienne lui rendit obligeamment la mallette et le passeport, mais sans les papiers concernant Marcus Klingberg.

Quand il fut arrêté, ce dernier avait soixante-quatre ans.

Les services secrets israéliens savent qu’ils ne peuvent se vanter de l’avoir démasqué : l’information est venue d’un transfuge soviétique, via la CIA américaine... À l’époque, selon son avocat israélien d’aujourd’hui, Avigdor Feldman, Marcus Klingberg avait depuis longtemps cessé d’être endetté : il s’était acquitté de ce qu’il croyait devoir à l’URSS et ne transmettait plus de secrets, auxquels d’ailleurs il n’avait pas autant accès que dans les années 50 et 60.

Après son arrestation, Marcus Klingberg fut isolé pendant quatorze jours, sans avoir le droit de recourir à un avocat. Durant cette période d’interrogatoire, il fit une tentative de suicide en absorbant des médicaments.

Arrêtée elle aussi, Wanda Klingberg, son épouse, fit également une tentative de suicide durant sa détention. Libérée à l’issue de son interrogatoire, elle semblait tétanisée, refusant de répondre aux questions indiscrètes et ne démentant pas l’une des versions officieuses : devenu subitement fou, son mari résiderait dans un asile psychiatrique en Suisse… Elle est morte en 1990 à Paris, où vit sa fille.

« Un jour tu verras... »

Sylvia Klingberg porte désormais à elle seule le poids de cette histoire, de ses silences et de ses mensonges. Une ironie amère veut que, militante de l’extrême gauche israélienne dans les années 70, luttant avant l’heure pour la paix avec les Palestiniens, elle avait de sévères empoignades avec son père, qu’elle trouvait trop timoré.

Avant de devenir « Greenberg » entre quatre murs, Marcus Klingberg appartenait en effet à la bonne société de Tel-Aviv, fréquentant les milieux travaillistes, fidèle au sionisme mais homme de gauche, colombe plutôt que faucon, évoquant volontiers son passé soviétique, ne cachant pas son admiration pour le peuple russe, intellectuel engagé mais sans dissidence. Un jour que sa fille, Sylvia, farouchement antisioniste, l’accusait des pires complaisances, elle l’entendit lui répondre, d’un ton attristé : « Un jour, tu verras... »

Elle vit.

Impensables, l’arrestation, puis le procès à huis clos, puis l’incarcération confidentielle de son père éclairèrent soudain d’un autre jour des souvenirs d’enfance et d’adolescence : les chants russes que son père aimait entonner, les nombreux livres sur l’espionnage de la bibliothèque, etc.

Elle n’en dit pas plus, affirmant que même aujourd’hui, malgré ses visites régulières à la prison d’Ashkelon, elle ne sait rien ou presque : son père, assure-t-elle, ne lui confie aucun de ses secrets, respectant lui aussi la loi imposée par les services israéliens. « Pour te protéger », lui dit-il. Mais cette phrase énigmatique, « Un jour, tu verras... », qu’elle ne comprit pas sur l’instant et qui résonne en elle comme un remords, elle n’hésita pas à la mentionner dans une des quatre lettres qu’elle finit, en désespoir de cause, par adresser à... Mikhaïl Gorbatchev pour tenter de faire sortir son père de cet anonymat qui l’enterrait vivant.

Avant l’effondrement de l’URSS, Marcus Klingberg faillit être en effet l’une des monnaies d’échange d’un des derniers « grands jeux » de l’espionnage mondial. En 1985, Sylvia Klingberg prit contact avec un avocat parisien, Me Antoine Comte, dans l’espoir fou d’ébranler les froides machines étatiques.

L’avocat choisit la voie la plus directe : il se rendit à l’ambassade d’URSS à Paris. Parallèlement, il alla visiter Wolfgang Vogel, célèbre avocat est-allemand qui fut l’homme de la plupart des transactions discrètes entre services de l’Ouest et de l’Est. A tous, il tint le même langage : c’est au tour des Soviétiques d’acquitter leur dette envers Marcus Klingberg.

Marcus Klingberg à la fin de sa vie © Theo Chalmers

L’idée d’un troc fit son chemin. L’État hébreu délégua un avocat, Amnon Zichroni ; des réunions entre le Français, l’Israélien et l’Est-Allemand eurent lieu à Berlin et à Paris ; l’avocat Vogel se rendit en Israël.

Les Israéliens voulaient Ron Arad, un aviateur détenu au Liban par la milice Amal et demandaient aux Soviétiques d’user de leur influence sur la Syrie. L’entremetteur est-allemand envisagea d’ajouter d’autres soldats perdus de la guerre froide, en échange de sept autres prisonniers de guerre israéliens. Il pensait même, dans son enthousiasme, inclure le Sud-Africain Nelson Mandela, alors toujours détenu.

Le temps passait et le jeu se compliquait à plaisir, tandis que l’URSS s’effondrait lentement, que le Mur de Berlin se lézardait et que le « camp socialiste » que Marcus Klingberg avait servi se désagrégeait.

Fin 1988, Vogel déclara forfait, en conseillant à Sylvia Klingberg d’écrire en dernier recours à Gorbatchev. Le 5 janvier 1989, elle adressa un long plaidoyer au secrétaire général du PCUS, futur éphémère président de l’URSS : « Voilà cinquante ans ou presque que mon père arriva en Union soviétique, ce pays qui est le vôtre, mais aussi le sien ; il n’en a pas d’autre, il n’en veut pas d’autre. Dans sa cellule que le soleil se dispense de pénétrer, il n’a qu’un rayon d’espoir, rentrer en URSS. (...) N’est-il pas temps de boucler la boucle et de le laisser revenir à son point de départ ? »

Il n’y eut pas de réponse, ni à cette lettre, ni aux suivantes. Me Comte reprit son bâton de pèlerin. En vain et, surtout, trop tard : deux mois après que ses interlocuteurs soviétiques parisiens lui eurent promis des rendez-vous à Moscou, intervint le putsch avorté de septembre 1991... Quand, à l’automne, l’avocat français arpenta néanmoins les ministères soviétiques en sursis, il savait la cause perdue : ses interlocuteurs n’avaient plus rien à donner en échange de Marcus Klingberg. Parce que ce qu’ils représentaient ne serait bientôt plus rien.

À soixante-quinze ans, l’ancien capitaine de l’armée rouge ne peut plus espérer « boucler la boucle » et retrouver la liberté en rejoignant un pays, l’URSS, qui n’existe plus.

Il n’a plus qu’une seule préoccupation : survivre. Confiée au professeur Shlomo Shibolet, la dernière expertise médicale, en date du 9 décembre 1993, affirme que la santé du prisonnier « se dégrade de plus en plus ». Angine de poitrine, arythmie, hémorragie cérébrale : « trois complications » en l’espace de quelques mois qui chacune, « si elle avait été plus grave, aurait pu entraîner sa mort ». Conclusion du professeur Shibolet, identique à celles qu’il avait émises après deux précédentes visites, en novembre 1992 et novembre 1993 : « Je n’ai aucun doute : d’un point de vue médical objectif, le séjour en prison met la vie du professeur Klingberg en danger. »

Alerté par les révélations de la presse israélienne, Amnesty International vient de s’emparer du cas Klingberg, estimant que son isolement complet sous un faux nom durant près de huit ans appartient à la catégorie des « traitements cruels, inhumains et dégradants ». Vingt-cinq professeurs de médecine et chefs des hôpitaux de Tel-Aviv ont récemment adressé au président d’Israël une pétition demandant la grâce du prisonnier. Mais les services secrets israéliens semblent inébranlables, conseillant aux politiques de ne pas céder.

Ils tiennent à leur « masque de fer » au-delà du raisonnable. Comme si Marcus Klingberg était devenu, désormais, leur débiteur. Dès 1988, après les premières indiscrétions, Hayka Grossmann, une des rares survivantes de la révolte du ghetto de Varsovie, devenue député du parti socialiste de gauche Mapam, s’était déjà émue de cette déraison d’État : « Est-il possible que, dans une démocratie comme la nôtre, un homme, si grave que soit son crime, puisse être arrêté, emprisonné et condamné, sans que l’opinion ait le droit de savoir ? »

Edwy Plenel

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