De l’Allemagne, de l’euro, du beurre, de l’argent du beurre et de la crèmière

, par  DMigneau , popularité : 0%

De l’Allemagne, de l’euro, du beurre, de l’argent du beurre et de la crèmière

Beaucoup de choses ont été dites sur « l’euro », cette monnaie unique voulue par certains Français comme prix à payer par notre voisin pour sa réunification, abandonnant à regret son cher " deutsche mark ".

Par-delà tous les dysfonctionnements majeurs introduits par cette monnaie unique, le moindre n’est pas ce qu’elle a apporté à l’Allemagne, grande gagnante de cette expérimentation monétaire.

Avantages compétitifs et souverains

Jusqu’au début des années 1990, et avant que ne soit prise la décision de passer à la « monnaie unique », les parités des monnaies européennes étaient révisées régulièrement, généralement à la hausse pour le " deutsche mark ", à la baisse pour l’Espagne ou l’Italie, la France se situant souvent dans un " entre-deux ", dévaluant relativement légèrement.

Ces ajustements, s’ils représentaient des évènements économiques, n’empêchaient pas les pays européens de croître plus rapidement que les Etats-Unis. Et les pays qui dévaluaient n’étaient pas pénalisés économiquement ; leur croissance n’étant pas moins élevée que celle des pays dont la monnaie avait tendance à se réévaluer.

Si l’Allemagne n’était pas enthousiaste à l’idée d’abandonner sa monnaie chérie, critiquée alors dans certains milieux économiques, cela lui a permis d’imposer ses vues dans la conception de « l’euro », à savoir une banque centrale sortie du cadre démocratique (on dit « indépendante » dans le jargon oligo-libéral), un siège à Francfort, et un objectif limité à la lutte contre l’inflation, quand la « Fed étasunienne » a aussi pour objectif de défendre l’emploi, nuance de taille.

Mais l’Allemagne n’avait probablement pas imaginé à quel point « l’euro » serait un atout pour elle, même si, dans un premier temps, cela poussa à un terrible effort de compétitivité pour compenser l’entrée à un niveau élevé du " mark ".

En effet, moyenne de pays aux fondamentaux économiques très différents, « l’euro » est fondamentalement sous-évalué pour l’Allemagne de 18 % selon le FMI, quand il est surévalué de 6,8 % pour la France….

Berlin et tous les producteurs allemands ont gagné une forme de " dévaluation permanente " : la valeur de « l’euro » est structurellement plus basse que les fondamentaux de l’économie allemande, ce qui explique l’envolée de l’excédent commercial depuis la mise en place de « l’euro ».

Avant, le " mark " avait une valorisation relativement cohérente avec l’état de l’économie du pays, limitant les excédents commerciaux par la réévaluation du " mark ", notamment par rapport au reste de l’Europe.

Mais outre une monnaie meilleure marché, l’Allemagne a également gagné des partenaires commerciaux moins compétitifs, dont la monnaie a tendance à être plus chère que leurs fondamentaux économiques ne devraient l’impliquer, le tout sans la moindre possibilité d’ajustement.

La France, l’Italie, l’Espagne ou la Grèce ont tous une monnaie plus chère que ce que leur économie devrait justifier, notamment par rapport à l’Allemagne qui a un avantage compétitif de 25 % sur la France selon le FMI, et plus encore vis-à-vis des autres pays méditerranéens.

C’est la raison pour laquelle les déséquilibres commerciaux au sein de la « zone euro » se sont accentués, au lieu de se réduire avec la « monnaie unique ».

Et pour couronner le tout, l’Allemagne est le pays qui impose sa vision de l’Europe depuis « l’euro ». Parce que l’Allemagne est le centre de gravité économique de la « monnaie unique », que c’est le pays dont le crédit peut rejaillir sur tous les autres, Berlin impose sa loi, sa conception de la « monnaie unique », son refus des « euro-obligations », ses exigences de camisoles budgétaires ou sa limitation de l’assouplissement quantitatif.

L’Allemagne a pris l’habitude de dicter sa loi, y compris sur les migrants, ouvrant les portes de l’Europe avant de remettre en cause " Schengen ". C’est le seul pays qui a conservé sa souveraineté et qui impose sa loi à l’ensemble des pays avec lesquels il partage sa monnaie.

Le plus effarant est que tous ces phénomènes s’auto-renforcent. C’est aussi parce que « l’euro » n’est pas assez cher pour l’Allemagne que le pays est fort économiquement, accumule les excédents au détriment de ses " partenaires " européens qu’il peut leur imposer sa loi, une loi qui la renforce plus encore.

Ce faisant, avec « l’euro », Berlin a aujourd’hui " le beurre, l’argent du beurre, et la crémière " du Sud…

Laurent Herblay

AgoraVox