De " Let’s talk about sex ! " à " WAP " : comment la sexualité féminine s’est peu à peu imposée dans le rap et le hip-hop

, par  DMigneau , popularité : 0%

De " Let’s talk about sex ! " à " WAP " : comment la sexualité féminine s’est peu à peu imposée dans le rap et le hip-hop

- © " WAP ", Cardi B & Megan Thee Stallion, sorti le 7 août dernier aux États-Unis, label Atlantic Records

Provocation grossière ou hymne féministe à la révolution sexuelle ? Le nouveau clip de Cardi B et Megan Thee Stallion, " WAP " - acronyme de " Wet Ass Pussy " - laisse difficilement indifférent. Un buzz qui confirme une tendance : côté femme, rap et hip-hop laissent de plus en plus de place à une sexualité féminine décomplexée.

Elles ont écrasé les " charts ", explosé les compteurs.

Depuis sa sortie le 7 août dernier, la nouvelle production des rappeuses Cardi B et Megan Thee Stallion n’en finit plus de battre des records : 93 millions de téléchargements la semaine de sa sortie – une performance imbattable -, et première collaboration féminine à atteindre la tête du " Billboard Hot 100 ", classement hebdomadaire des 100 chansons les plus populaires aux États-Unis, toutes catégories confondues.

Bref, c’est un des meilleurs lancements de l’Histoire du « hip-hop » : sur " YouTube ", le clip comptabilise aujourd’hui plus de 195 millions de vues.

https://youtu.be/hsm4poTWjMs

" WAP ", l’acronyme de l’argot " Wet Ass Pussy ", est difficilement traduisible, mais signifie littéralement " chatte cul mouillés ".

Avec pareil titre, nul ne pouvait espérer un clip mijauré : mais ces deux icônes de la « culture pop » ont tout de même déjoué les attentes. Danses lascives, poses " badass ", tenues provocantes, fontaines d’eau en forme de poitrine, félins allants de pair avec des sous-vêtements léopard… C’est tout un imaginaire pornographique célébrant le plaisir sexuel qui est ici convoqué.

Féminisme pop

Le " retour de bâton " était à prévoir – et il n’a pas manqué. " WAP m’a donné envie de me verser de l’eau bénite dans les oreilles ", a " tweeté " le candidat " Républicain " à la « Chambre des représentants », James Bradley.

Entre autres exemples, la candidate américaine à la « Chambre des représentants » Angela Stanton-King et l’ancienne candidate au Congrès De Anna Lorraine, qui considèrent que le message du clip ramène les femmes dans le passé " de 100 ans ", quand l’éditorialiste Ben Shapiro dénonçait lui aussi une vidéo régressive en matière de droit des femmes.

Provoquer de la sorte, envoyer valser les limites de la décence : un ultime " pied de nez " des deux artistes à ce puritanisme américain qui n’a pourtant pas empêché d’élire un Président qui s’est souvent illustré par sa vulgarité à l’égard des femmes.

En jouant de leur corps et de leur sexualité, elles prolongent et rendent visibles un mouvement de déconstruction des codes et du carcan qui a longtemps pesé – et continue de le faire – sur la moitié de l’humanité.

Suffit-il pour autant de jongler avec les normes du discours patriarcal en vigueur pour s’en affranchir véritablement ?

Les dérives d’un " féminisme pop " ont souvent été décriées par les militantes ; ce " féminisme de masse " – fréquemment associé à l’icône planétaire Beyoncé - est un mélange de culture populaire et de valeur « féministe » qui essaime via les « réseaux sociaux »… sans pour autant parvenir à questionner véritablement les codes du regard masculin et " l’objectification " de la femme.

En clamant haut et fort une sexualité libre et indépendante, Cardi B., Nicki Minaj et les autres participent-elles réellement à la libération des femmes ou ne font-elles qu’alimenter une misogynie millénaire ?

Une chose est certaine : « rap » et « hip-hop » n’ont ni attendu le déhanché de Nicki Minaj, ni le " flow " de Cardi B pour s’emparer du sujet de la sexualité féminine.

Un héritage conséquent

Rembobinons.

Queens, New York, 1990.

" Let’s talk about sex ! ", prie le groupe de « hip-hop » féminin " Salt-N-Pepa ".

L’année suivante, c’est au tour du duo BWP [" Bytches With Problems "] de proposer " Teach’Em "" (" Apprends-leur "), sorte de tutoriel… à l’art du cunnilingus, alliant conseils pratiques et métaphores :

" Part my pussy like the Red Sea / And slide your fat tongue inside of me " (" Sépare ma chatte comme la Mer Rouge / Et glisse ta grosse langue à l’intérieur ").

La gente masculine est prévenue : " this lesson here might take all night / So on your knees, motherfu**er, and eat my pussy right ".

À bon entendeur.

https://youtu.be/ydrtF45-y-g

Ces initiatives sont cependant marginales – et marginalisées par une société américaine très contradictoire, aussi conservatrice dans le puritanisme que consommatrice de porno.

Pour Sylvain Bertot, auteur de " Ladies First ", une anthologie du rap au féminin (éd. " Le Mot et le reste "), " la tendance des années 90 est plutôt à la production de textes affranchis de tout caractère sexuel. L’objectif est inverse : se revendiquer l’égale des hommes pour gagner en légitimité ".

Plutôt qu’insister sur le " sex-appeal " féminin en revêtant des tenues trop moulantes, mieux vaut jouer la " bonne copine " en baskets et survêt’ : dans ce milieu quasi-exclusivement masculin, afficher un look de " sista ", unisexe et androgyne, est gage de pouvoir via la prétention à l’égalité. Et le pouvoir va avec la médiatisation ; des vedettes comme MC Lyte ou Queen Latifah l’illustrent bien.

L’avènement de la " Queen Bitch "

En 1996, c’est pourtant en bikini léopard échancré que Lil Kim s’affiche pour la promotion de son premier album studio, " Hard Core ". Elle et son acolyte Foxy Brown imposent la figure de la rappeuse sexy, une revendication alors plutôt avant-gardiste.

Au lieu de subir les projections masculines sur leurs corps, elles décident de les contrôler : en reprenant ces codes à leur avantage, elles inversent la tendance. « L’homme-sujet » du regard devient objet, la posture de femme faible nécessitant amour et protection est balayée.

Place à la « Révolution du plaisir », qui doit être libre, puissant, décomplexé.

Si elles ne sont pas les premières à revendiquer leur sexualité comme moyen d’affirmation de soi, elles parviennent à sortir cette tendance du cercle confidentiel.

Ce modèle choque et continue de choquer ; demeure qu’il « s’impose dans la " norme rap " et modifie la réception médiatique » analyse Sylvain Bertot.

" Ces superstars assument avec fierté un héritage afro-américain puissant, une culture traditionnelle et musicale forte. Épaulées par des rappeurs connus, elles ont très vite un succès conséquent, et bousculent le paysage commercial ".

Lil Kim et Foxy Brown deviennent les " cheffes de file " d’une nouvelle idéologie féministe qui érige le corps comme outil dominant et lieu de pouvoir.

Une tradition vouée à essaimer, comme l’explique Éloïse Bouton, journaliste indépendante, plus connue sous le pseudonyme de " Madame Rap ", du nom du média qu’elle a fondé.

" Ce détournement des codes et standards masculins représente une avancée essentielle par rapport à la décennie précédente. Mais leur notoriété souffre encore d’un manque de relais et de diffusion, qui se double de la barrière de la langue une fois en France, où l’anglais s’écoute et se comprend bien moins qu’aujourd’hui ".

De l’intime à la pleine lumière

Au début des années 2000, l’industrie du disque traverse une crise qui frappe surtout – et durement – les femmes, éclipsées du paysage musical. Il faudra attendre une petite décennie pour qu’elles fassent leur retour : le sacre de Cardi B. à l’international symbolise cette renaissance.

Elle, Nicki Minaj et les autres reines du moment profitent pleinement de l’héritage de leurs grandes sœurs, et d’un climat social plus progressiste et accueillant.

« La critique manifestait déjà à partir de 2015 une volonté de mettre en avant les femmes dans le rap – et la musique en général. L’affaire Weinstein et l’influence du mouvement " #MeToo " sur la société américaine ont fait exploser cette sensibilité. Les ouvertures dont bénéficient les rappeuses leur permettent de s’affirmer dans un discours féministe qui n’a plus rien de péjoratif  », analyse Sylvain Bertot.

Cardi B. a de surcroît l’intelligence de décloisonner le petit milieu du rap new-yorkais dont elle fait partie.

" La rupture n’est donc pas tant en termes de contenu, de paroles, de positionnement que purement musicale : elle s’écarte définitivement du rap new-yorkais des années 90 en intégrant dans son travail tous les éléments qui dominent le rap d’aujourd’hui, les influences d’Atlanta notamment, et du sud du pays ".

Ouverture au milieu " queer " : vers une évolution des normes ?

Dans les années 2010, un relâchement des codes machistes et homophobes permet l’arrivée d’un rap plus porté sur l’ouverture aux droits homosexuels.

Des avancées relatives, mais notables : " Princess Nokia revendique ouvertement sa bisexualité ; CupCakKe jouit d’une grande popularité dans la communauté LGBT, très appréciée pour ses prises de position engagées "…

" Madame Rap " complète ce tableau en citant Young M.A ; lesbienne revendiquée du ghetto new-yorkais qui fait voler en éclats les codes traditionnels. Une politisation authentique et bien réelle – même si le commerce s’est empressé de récupérer ce discours, comme l’illustrent les nombreux exemples de " pink-washing ".

Le fait qu’il soit souvent question de cunnilingus quand on parle de sexe n’est pas étranger à cette ouverture : si cette pratique s’inscrit encore largement dans une mise en scène hétérosexuelle permettant de placer la femme dans une position dominante, elle ne renvoie a priori pas à une orientation sexuelle particulière.

" Madame Rap " nuance toutefois : avant d’être un acte politique, ces mises en scène relèvent d’abord d’un acte de confiance en soi et d’affirmation de pouvoir sur son corps.

Féminisme aux mille facettes

En cette rentrée, Cardi B et son " WAP " semblent repousser – voire dépasser - les limites de la célébration hypersexualisée.

Poses lascives, tenues vulgaires et provocantes ; tout ceci peut-il être qualifié de " féminisme " ou de mauvais goût qui ne relève que du " trash " ?

Pour " Madame Rap ", le premier niveau de lecture est déjà parlant : " WAP ", ce sont deux femmes noires à l’écran, sans présence masculine, qui disent ce qu’elles veulent, bougent comme elles veulent, sont complices plutôt que rivales

On peut crier " au mauvais goût ", mais ces seuls éléments suffisent à ce que le clip soit " féministe ".

Sylvain Bertot acquiesce : ce renversement de la perspective établie couplée à une prise de parole forte correspond parfaitement aux revendications féministes.

" Pour autant, ce jeu avec leur plastique donne raison à une certaine forme de misogynie, puisqu’elles offrent exactement les poses sensuelles que les hommes attendent.

C’est un jeu avec l’imaginaire pornographique et fantasmatique masculin, mais sans le déconstruire. "

Subvertir le système de l’intérieur en inversant les codes ou tout révolutionner ; le débat n’est pas neuf…

Les prises de position aussi clivantes que stériles vont pourtant bon train. Condamner cette posture de la " bad bitch " incarnée par une Cardi B, est - selon Bertot - " considérer que le corps de la femme ne doit pas s’exhiber à outrance, et donc qu’il reste un objet de propriété sur lequel les hommes s’arrogent des droits ".

A l’inverse, une récupération féministe massive du rap est parfois abusive à ses yeux : " Elle participe plus de la volonté de redorer le blason d’un milieu notoirement connu pour son machisme et son manque d’ouverture d’esprit. Les codes misogynes y ont la peau dure : prétendre le contraire serait aussi illusoire que mensonger. "

Exister par-delà les contradictions

Entre la " bad bitch " et la " sista ", archétypes aux extrémités de l’échiquier, il y a pourtant une palette ; Princess Nokia est de ces " équilibristes " rarement mises en avant.

Dans " Tom Boy " (" Garçon manqué "), elle assume fièrement sa petite poitrine (" Little titties, I’m so damn pretty ") quand une Cardi B. fait malicieusement référence à la chirurgie plastique comme étant la seule chose de fausse chez elle - " Real bitch, only thing fake is the boobs ", déclame-t-elle dans " Get up 10 ".

" Une comparaison qui illustre bien où les chemins divergent ", sourit Sylvain Bertot.

" Madame Rap " - elle - regrette ce qu’elle voit comme un travers français : cloisonner, ériger un exemplaire unique de chaque type, gommer les spécificités.

" Cantonner le rap à ses clichés nuit à la créativité d’un milieu qui pourrait devenir un espace inclusif et diversifié, riche de la pluralité de ses artistes. "

https://youtu.be/AH-LyInSNYw

Finalement, les rappeuses qui cherchent aujourd’hui leur place entre ces modèles opposés – " trop " sexualisées ou " pas assez " – font face aux mêmes questions que n’importe quelle femme.

« Être " sexy mais pas trop ", " timide mais pas trop ", " oser mais pas trop " : "autant d’injonctions contradictoires contre lesquelles nous menons toutes un combat permanent », soupire-t-elle.

Rien de plus logique alors à ce que cette lutte se lise dans l’Histoire du rap, à la fois miroir et véhicule des évolutions de la société.

Révolution par le rap ou rap qui se nourrit de la révolution ?

La question aura toujours le mérite d’être posée.

Copélia MAINARDI

Marianne