David Dufresne : « À la violence physique, le gouvernement a ajouté la violence des mots »

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David Dufresne : « À la violence physique, le gouvernement a ajouté la violence des mots »

David Dufresne au restaurant Polidor, à Paris. ©Ulysse Guttmann-Faure pour " Le Vent Se Lève ".

David Dufresne nous a donné rendez-vous au restaurant " Polidor ", restaurant apprécié par Étienne Dardel, l’un des personnages centraux de son nouveau roman, " Dernière sommation " (Grasset, 2019, 228 p.).

Une " bulle " hors du temps, faite d’histoires mystérieuses, d’objets et peintures " art-déco " authentiques aussi bien que de charmants " trompe-l’œil " : la climatisation peinte accrochée à l’entrée, par exemple, qui pourrait faire office de magnifique " ready-made ".

Nous avons pu y recueillir sa perspective précise, documentée et engagée, sur la façon dont l’écriture romanesque peut constituer à l’ère de la « guerre des mots et des images », une arme de plus dans la bataille pour la Justice et l’égalité dans une société bridée par la violence policière, politique, idéologique et médiatique.

Propos recueillis par Simon Woillet et retranscrits par Dany Meyniel.


LVSL – Tout d’abord, merci de m’accorder un petit peu de temps, Monsieur Dufresne, pour parler de votre ouvrage " Dernière sommation " publié cette année chez Grasset.

Ma première question portera sur le " statut " de cet ouvrage, de ce roman. Ce choix de la forme littéraire semble s’inscrire dans le cadre plus général de votre recherche sur les formes pour dire " le réel ", comme vous le disiez récemment au " Média " dans un entretien avec Denis Robert.

Comment qualifieriez-vous ce roman, est-ce un " documentaire-fiction " ?

De quoi se rapproche t-il ?

Quel mot utiliseriez-vous pour décrire sa forme ?

David Dufresne – Je parlerai de « roman documentaire » mais parce que vous me le demandez…

Depuis quinze ans dans mon travail, chaque sujet amène une forme ; il y a eu des documentaires, il y a eu des récits pour " téléphone mobile ", il y a eu des documentaires linéaires, « Allô Place-Beauvau » pour les signalements sur " Twitter " et là, je me suis dit que la forme romanesque était la meilleure pour faire ce que j’avais envie de faire.

Donc, ce n’est pas du tout un hasard et d’ailleurs l’autre jour j’étais à un colloque où quelqu’un a sorti la définition du mot « informer », la connaissez-vous ?

LVSL – Non, dites-moi…

David Dufresne – Mettre en forme… C’est génial !

" Mettre en forme ", ça fait quinze ans que je m’enquiquine à essayer de trouver une forme à chaque fois et je me demandais un peu pourquoi j’étais aussi arc-bouté sur la question de la forme.

Là, par exemple, si je fais un documentaire je vais chercher une forme particulière à chaque fois. Donc, l’avantage du roman par rapport à l’essai que j’aurais pu éventuellement faire, c’est qu’un essai m’aurait pris beaucoup plus de temps.

Le bouquin sur " Tarnac " (" Tarnac ", Magasin général ndlr) c’est quatre ans de travail mais vraiment quatre années à temps plein.

Là, j’avais un sentiment d’urgence et donc la forme romanesque permettait, permet des raccourcis

Un exemple tout bête : il y a un personnage du roman qui est un syndicaliste de police (Serge Andras) et dans un essai, j’aurai dû en faire trois personnages parce qu’en fait, c’est à peu près la somme de trois individus que j’ai en tête.

C’est donc un personnage composite et ils sont tous comme ça.

Ici, l’avantage du roman c’est qu’il permet de synthétiser

David Dufresne au restaurant Polidor, à Paris. ©Ulysse Guttmann-Faure pour " Le Vent Se Lève ".

C’est comme dans le film " Le jour le plus long " qui est capable en deux heures de vous raconter « le débarquement » ! Ça c’est la fiction

Après il y a les livres d’Histoire, après il y a les livres de sociologie, ça ne remplace pas mais ça complète, ça apporte… et puis j’avais aussi ce sentiment de livrer une bataille, après avoir livré la bataille de l’image par les signalements, je livrais celle des mots.

Et ce notamment par rapport à certaines déclarations de Macron qui sont dans le bouquin, la plus importante d’entre elles datant je crois du 7 mars, où il dit : « Vous ne pouvez pas parler de répression et de violences policières, ces mots n’existent pas dans un État de droit. »

Et bien tout est là, ça n’existe pas dans un « État de droit » et donc en voulant capturer le langage, il voulait - en fait - nous empêcher de réfléchir, de débattre.

Le roman, c’est une réponse à ça

Modeste, mais c’est ma réponse.

LVSL – Pour lutter contre cette " capture du langage " par la classe politique dominante et cet usage autoritaire de « l’État régalien », avez-vous envisagé ce roman comme un texte de combat, une sorte de " courroie de transmission " d’un cri révolutionnaire dont le premier témoignage écrit serait le graffiti sur l’Arc de Triomphe : « Les " Gilets jaunes " triompheront » ?

David Dufresne – Alors je ne sais pas si c’est un cri révolutionnaire mais c’est un cri historique et chacun, quand l’Histoire surgit, chacun tient son rôle.

Donc, le boulanger peut décider de mettre un peu plus de cœur à faire ses croissants ou pas, et bien l’écrivain, il écrit

Pas une seconde je ne me compare à Jules Vallès mais Jules Vallès écrit « la Commune », il la romance et c’est quelque chose qui a toujours existé.

David Dufresne au restaurant Polidor, à Paris. Devant lui, un exemplaire de son dernier livre, « Dernière sommation ». ©Ulysse Guttmann-Faure pour " Le Vent Se Lève ".

Chaque « corps de métier », chaque individu joue son rôle avec ses armes et bien « l’écrivain », c’est avec le roman. Alors effectivement, l’autre chose, c’est que « le médium est le message » (cf. Marshall Mc Luhan ndlr) donc un graffiti qui va être effacé au bout de quelques heures sur l’Arc de Triomphe ou ailleurs, il n’a pas tout à fait le même statut que quand il est en « tête de chapitre » d’un roman.

Donc, chacun des chapitres démarrent avec un graffiti.

Chaque graffiti a été authentiquement déposé quelque part en France pendant les " Gilets jaunes ". C’est-à-dire que moi, j’ai collectionné tous les graffitis que je voyais passer.

En fait, il y a des sites ou des comptes " twitter " qui les répertorient donc je les suivais, je les notais avec d’autres que je voyais passer etc. Si vous voulez dans ce moment historique, l’idée du roman c’est d’essayer de capter le côté éphémère, c’est d’essayer de faire en sorte qu’il reste quelque chose et notamment face à la parole officielle qui est écrasante, qui est absolument écrasante

LVSL – Pour filer cette métaphore de la " capture du langage ", dans " Dernière Sommation ", on dirait que cet enregistrement de la parole éphémère et du " bouillonnement social " français s’oppose à une sorte de « pouvoir du silence » caractéristique de l’emploi répressif de l’État régalien.

Aux graffitis des " Gilets jaunes " et de Vicky répond l’élégante gravure napoléonienne du bureau du préfet, (qui définit la Préfecture de police comme « une administration pour réunir, entre les mains d’un seul homme, tous les pouvoirs de police de la capitale » p. 59).

Et quand, dans le début du roman, quand Dhomme (le directeur de la " Direction de l’ordre public et de la circulation ") va voir le préfet, plus il badge, plus il s’approche du lieu effectif du pouvoir, plus les dossiers sont secrets, moins il faut parler fort, les chuchotements, l’interprétation des soupirs, des regards des non-dits, devenant de véritables " modes de communication ".

Donc, il y a cette espèce " d’opposition " que l’on retrouve dans le pays, avec d’un côté le fait qu’une partie de la société commence enfin à sortir du silence et de l’autre, le fonctionnement naturel de notre administration et de notre pouvoir politique qui semble reposer sur la manipulation des faits, des mots.

Une conception de « l’État » dans laquelle imposer le silence est un moyen de gouvernement. Vicky dit ainsi p. 86 : « Gouverner c’est décourager les autres ».

David Dufresne – Oui, c’est un effet naturel ; c’est-à-dire que plus vous avez de responsabilités plus votre parole est " corsetée ".

Et puis ensuite, il y a « le chef » et lui peut dire n’importe quoi… donc, ça peut être le chef des syndicalistes ou ça peut être le président de la République mais ses subordonnés sont toujours dans la crainte et ça, je crois vraiment que la crainte comme « système de gouvernance » dans une institution comme la Préfecture de police, c’est extrêmement important et ça explique aussi beaucoup de choses.

C’est-à-dire ne pas prendre ses responsabilités ; c’est-à-dire ne pas discuter les ordres ; c’est-à-dire essayer d’en savoir le moins possible pour être tenu potentiellement le moins responsable possible et ainsi de suite…

Et vous avez raison, en vous écoutant, une des phrases fétiches de Dhomme, c’est : « les mots sont importants »…

En réalité, il demande à ses gars de se taire.

De faire ce qu’on leur demande implicitement de faire, mais sans jamais rien dire explicitement, car c’est d’autant moins possible d’être explicite pour lui, qu’il est lui-même " gêné aux entournures " comme on le découvre dans le livre…

LVSL – Oui, avec sa femme…

David Dufresne – Voilà, et si vous voulez. Je dirais que c’est le propre de ce travail depuis toujours, c’est-à-dire d’essayer soit d’apporter des informations, soit d’apporter un regard sur le monde. Que ce regard soit " documentaire ", " journalistique " ou romancé, l’idée de briser le silence est toujours là.

Ou alors de l’expliquer mais pas de s’en contenter.

LVSL – Du coup, ça rejoint un peu l’exergue de Michel Foucault du début de votre livre : il s’agit de « refuser ce que nous sommes », donc par rapport à des personnages de l’Intérieur justement comme Dhomme, est-ce que vous considérez qu’il suffit de rejeter la fonction - en démissionnant, par exemple - pour rejeter ce que l’on est ?

Comment fait-on pour rejeter ce que l’on est quand on est " à l’intérieur de la machine " ?

Pour les " Gilets jaunes " rejeter ce que l’on est, c’est aller sur les ronds-points, mais pour un officier de police…

David Dufresne – C’est une des interrogations qui traverse le livre. Et je pense que ça rejoint la question de la lâcheté ou celle du courage, donc certains pourraient dire que ça amène du romanesque.

Mais pour moi, ça amène de la complexité, ça amène de la réalité. C’est-à-dire que derrière une répression totalement évidente et dégueulasse, il y a en fait des antagonismes.

Il y a des contradictions.

Il se trouve que là, ceux qui ont gagné sont les plus répressifs, sont les plus violents, ce sont les LBD qui ont gagné.

Normalement, les LBD n’auraient pas dû sortir, mais il n’empêche qu’ils sont sortis.

Pourquoi ?

Qui les a fait sortir ?

Comment ?

Qui a essayé de ne pas les faire sortir ?

Je trouve que le temps de comprendre ça est venu et la littérature est un chemin pour y parvenir.

LVSL – Il y a une figure centrale dans votre livre, c’est celle de Malik Oussekine. Il est à l’origine de la vocation pour l’information de votre personnage Étienne Dardel, ainsi que de votre propre travail – on le suppose – à la fois de journaliste, d’enquêteur et d’écrivain.

Malik Oussekine, ça convoque toute une mémoire, un passé aussi, " post-colonial ".

Vous proposez à votre lecteur de " mettre en perspective " la situation actuelle de répression policière avec les décisions de Nicolas Sarkozy dont vous décrivez le passage dans les banlieues et l’épisode du « kärcher » en 2005, la suppression de la " police de proximité " remplacée par la BAC en 2003, le système de " la prime au chiffre " et au " saute-dessus " que déplorent les policiers de votre roman, qui s’est imposé avec lui et qui aujourd’hui se manifeste sur les Champs-Élysées.

Vous décrivez également le retour inopiné des " voltigeurs " pour réprimer les mouvements des " Gilets jaunes ".

Est-ce que tous ces moments clefs ne seraient pas autant d’illustrations d’un retour du " refoulé de la violence " lié à la mémoire de la " guerre d’Algérie " et propre à la partie répressive de notre État ?

David DufresneMalik Oussekine, c’était juste en face…

Pour moi, Malik Oussekine, au départ, c’est ma jeunesse qui a été fracassée quand j’avais dix-huit ans. Je veux dire que c’est toute une génération qui a été marquée par ça.

La question du " refoulé colonial ", la question de « la guerre d’Algérie », sont beaucoup plus présentes que je ne le pensais. C’est quelque chose que j’ai découvert, parce que moi j’ai vécu sept ans au Canada et avec le recul, je vois qu’en France cette question-là est vraiment prégnante.

La France n’a pas fait son " examen de conscience " sur « la guerre d’Algérie ». Et quand on ne fait pas son " examen de conscience ", on le sait bien, « l’inconscient » revient.

Évidemment on sait que toute l’Histoire récente de l’extrême droite - le « Front national », par exemple - a été fondé par des anciens de « l’Algérie française » qui ont toujours et qui sont toujours dans la nostalgie

Pas besoin de lire les mémoires de J-M. Le Pen pour imaginer que ça suinte la rancœur à longueur de page par rapport à ça ! Mais ce qui est terrible, c’est que ça s’est - en fait - transmis de génération en génération.

David Dufresne au restaurant Polidor, devant lui un exemplaire de son roman " Dernière Sommation ".

Cela dit dans la mort de Malik Oussekine, ce qui est le plus notable, du point de vue de la répression policière, c’est le fait que parce qu’un jeune étudiant meurt, le pouvoir en place perd son pouvoir.

C’est-à-dire que Chirac qui était alors " Premier ministre " (86) perd en 1988 les élections et il reconnaîtra plus tard que c’est en partie à cause de Malik Oussekine que la jeunesse n’a pas voté pour lui.

Donc, de 1986 à il y a encore quelques années, les " retenues policières " sur la répression des mouvements sociaux sont beaucoup dues à une question politique plus qu’à une question historique.

« Politique » au sens où tuer un manifestant, ça vous fait perdre le pouvoir.

Pour autant, dans " Dernière Sommation ", il y a une allusion à Rémy Fraisse, qui pour moi indique un changement notable de perspective.

Rémy Fraisse meurt et vous me direz, le PS est au pouvoir, Cazeneuve est ministre de l’Intérieur, donc Hollande a perdu en partie les élections à cause de cette mort

En réalité, ça ne s’est pas joué du tout sur cette question-là.

Macron n’est pas élu parce qu’on aurait voté contre " la gauche " qui aurait tué un manifestant.

Au moment où j’écris ce livre, plus ça va et plus l’histoire de Malik Oussekine revient. Dans un premier temps pour la rappeler, convoquer l’effroi, puis pour illustrer la " relativisation médiatique " dont nous avons tous été témoins de la part des éditorialistes, " intellectuels " et représentants politiques.

Ceux-là nous martelant qu’il faut oublier le « syndrôme Malik Oussekine » puis faisant du « révisionnisme » en disant qu’il n’est pas mort des coups policiers.

Si - et d’ailleurs c’est suffisamment rare pour le noter - les policiers ont été condamnés pour " coups involontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner ", ils ont quand même été accusés d’avoir porté des coups et ils ont été condamnés pour ça

LVSL – Cette espèce de " dénégation " de la mort de Malik Oussekine qu’on voit re-poindre médiatiquement et que vous dénoncez dans ce " révisionnisme médiatique ", est-ce que d’une certaine manière ce n’est pas la même énergie, la même défense, le même " contre-investissement " – pour employer le langage psychanalytique que vous employez vous-même – qui contribue à nier et refouler les mutilés, les blessés en réalité…

David Dufresne – Oui, bien sûr. De toute façon, encore maintenant Castaner est capable de reprendre une formule qui a probablement été inventée par un quelconque " conseiller en communication ".

La phrase c’est « Un Gilet jaune ou un képi bleu c’est un blessé de trop. ».

Alors il n’y a plus de képi dans la gendarmerie depuis très longtemps…

C’est marrant parce que ça se veut " goguenard ", ça se veut " débonnaire " mais en fait, déjà, ça nous parle d’un temps qui n’existe plus et c’est une façon de dire « un partout, la balle au centre, tout ça n’a pas beaucoup d’importance ».

Pendant un certain temps, Castaner a refusé de parler des mutilés puis quand il a commencé à en parler, il a parlé des gens qui avaient « des graves atteintes aux facultés oculaires ». Bon " éborgnés " ça va plus vite, ça va plus vite de dire éborgnés

Il ne voulait pas dire ça.

Quant à ceux qui ont perdu une main dans le roman, je reprends cette phrase d’un " syndicaliste " : « c’est bien fait pour sa gueule !! » parlant d’un jeune adulte qui voulant repousser une grenade, ne sachant pas que c’est une grenade qui contient du TNT, ne sachant pas qu’une grenade est une arme de guerre, ne sachant pas que cette arme n’est pas utilisée dans les autres pays, repose cette grenade pour se défendre d’une manière ou d’une autre, et perd la main.

Je m’en inspire pour Vicky mais dans la réalité, les gens qui ont perdu leur main n’ont pas perdu « que » leur main, ils ont perdu leur vie sociale, ils ont perdu leur travail et ça, ça fait partie des choses qui sont insupportables.

C’est-à-dire qu’à la violence physique on a ajouté la violence des mots d’où ma réponse par les mots. J’ai montré huit-cent-soixante fois les violences policières sur " Twitter ", maintenant je vais essayer de rétorquer, de répliquer sur le terrain des mots, par la littérature.

David Dufresne au restaurant Polidor, à Paris. ©Ulysse Guttmann-Faure pour " Le Vent Se Lève ".

LVSL – Pensez-vous que la militarisation de la police (l’emploi de " HKG 36 " et de blindés pour encadrer les manifestations) aura des conséquences plus dangereuses pour les " mouvements sociaux " ?

David Dufresne – Concernant la violence policière, il y a effectivement la question de l’armement. Moi, quand je vois les blindés le 8 ou le 15 décembre sur les Champs-Élysées – parce que je ne les avais pas vus à la ZAD – comment dirais-je… je suis sidéré.

Des blindés ?

Sur les Champs-Élysées ?

Contre les citoyens ? C’est sidérant

Et effectivement, que des gens qui portent des fusils mitrailleurs puissent se retrouver à un moment donné en position de faire du " maintien de l’ordre ", c’est ahurissant… Donc, ce « fusil mitrailleur » parcourt le livre comme un spectre de la menace à laquelle nous sommes tous aujourd’hui confrontés.

Il y en a vraiment un qui a été subtilisé dans " la vraie vie " et on a vraiment retrouvé des balles sur un SDF mais par contre, on n’a jamais retrouvé le fusil mitrailleur !

Donc, ça évidemment d’un point de vue « romanesque », c’est intéressant. Et puis, c’est une façon de pointer ce basculement-là : entre un armement incroyable, une " judiciarisation ", une criminalisation, des moyens de surveillance inédits… tout ça montre que toutes les conditions sont remplies pour basculer dans quelque chose où « le vent qui se lève » ne risque malheureusement pas de nous porter..

LVSL – Est-ce que d’une certaine manière, il n’y a pas dans votre roman un côté un petit peu " cyberpunk " – d’où Dardel puise son inspiration – et qui vient des premiers temps du " web " et de celui des " fanzines punk " des années 80 où se croisaient critique de " l’État policier " et développement d’un type nouveau d’information entre " art " et " journalisme de combat " ?

Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui qu’on assiste à un affrontement entre la présentation médiatique " traditionnelle " des faits et de nouvelles " stratégies de montage " un peu " libertaires ", un peu " révolutionnaires ", de la part des utilisateurs des " réseaux sociaux " ?

Vous le montrez dans un passage où Dardel est invité sur un plateau télé et se dit à la fois que « c’est perdu d’avance » au vu du public et de la présentatrice, mais d’autre part, que les « réseaux sociaux » vont arriver comme " une défense " face à cette puissance de " l’officialité bourgeoise ", grâce à des petites boucles vidéos qui permettront de saisir et diffuser les moments où le discours aura été bon, là où on aura fait " passer le message ".

Est-ce que vous pensez qu’il y a cette espèce de " guerre médiatique " où on peut arriver à trouer le " décor officiel " en quelque sorte grâce à un nouveau " maquis médiatique " du web ?

David Dufresne – Si vous voulez je pense que ces outils-là, les « réseaux sociaux », ne sont absolument pas neutres, qu’ils sont avant tout des " produits financiers " faits pour générer du pognon mais que à leur " corps défendant ", ils sont - ils peuvent être parfois - des « leviers d’émancipation ».

Sans se faire aucune illusion sur la durée de cette chose-là, on peut dire que - oui - " Twitter " peut être à la fois le " porte-voix " de Trump et le " porte-voix " de la contestation.

Je crois que depuis l’avènement de la presse au XIXème siècle, il n’y a jamais eu autant de possibilités de contredire la presse au même moment qu’elle…

Quand je dis « la presse », je parle en fait de la fabrication de l’information, la fabrication de « l’opinion » et là-dedans, on va mettre « la presse », la « télévision », les « trucs de divertissement » etc. et donc, d’un point de vue journalistique, ça a changé énormément la donne.

C’est un détail, mais l’autre jour, je lisais une interview de je ne sais qui qui s’occupe de l’émission " On n’est pas couché " et qui expliquait que la critique sur les « réseaux sociaux » était vraiment très très virulente

C’est extraordinaire parce qu’une émission comme celle-ci, il y a dix ans, elle ne demandait l’avis de personne. C’était " le centre du monde " et aujourd’hui, même eux sont obligés de composer avec les « réseaux sociaux ».

Alors après on a vu apparaître – je ne sais pas si ça vous a touché vous – des pages notamment de « la gauche radicale » qui ont été cachées - ou en tout cas " mises sous le tapis " par " Facebook ".

Sur " Twitter ", le phénomène du " Shadow-banning " existe vraiment.

Voilà, il n’y a pas d’illusions à se faire.

David Dufresne au restaurant Polidor, à Paris. ©Ulysse Guttmann-Faure pour " Le Vent Se Lève ".

Dans les « années 90 », quand " le Web " est arrivé, nous étions très influencés par un texte, " Zone d’autonomie temporaire " de Hakim Bey qui était un livre sur les " utopies pirates " du XVIème et XVIIème siècle où les pirates allaient d’île en île former leur communauté en sachant que les " méchants " anglais ou espagnols ou français allaient les déloger

Mais ils disaient : « Ce n’est pas grave avant qu’ils nous délogent, on a ces zones-là d’autonomie ». Et bien, je pense que " Facebook " et " Twitter " – le temps des " Gilets jaunes " – ont été des " zones d’autonomie ", en tout cas des zones parallèles et je trouve que ça, c’est un moment assez intéressant.

On peut dire que c’est comme " l’imprimerie clandestine ", on peut dire que c’est comme les affiches de Camille Desmoulins etc. mais qu’importe.

Ce que je veux dire, c’est que c’est devenu un outil. Et je parle notamment de ces " vidéastes ", de ces gens qui font des " Facebook-Live " etc., moi je considère que ça change beaucoup beaucoup la donne. " Italie II ", à quelque chose près il n’y avait quasiment pas de médias ou très peu. Par contre, il va y avoir dix, quinze, vingt " vidéastes " qui diffusent en direct - ou non - et voilà donc ça se sait.

LVSL – À travers la figure de Vicky et de sa mère, vous décrivez le mouvement des Gilets jaunes, comme un temps où les liens politiques et familiaux rompus par l’ordre néo-libéral semblent se retisser (ici une anarchiste libertaire rejoint une déçue du hollandisme devenue frontiste) comment percevez-vous ces phénomènes ? Avez-vous été le témoin sur les ronds-points de scènes s’approchant de ça ?

David Dufresne – Il faut laisser le mystère au roman… mais ce que je trouve passionnant dans ce que nous vivons, c’est que " les cartes " sont un peu rebattues.

Des questions reviennent ou surgissent.

Celle de la violence, par exemple, et de la « non-violence » et je pense que le cas de la mère de Vicky qui est passée du " Parti socialiste " au " Rassemblement national ", oui : ça existe !! Et je ne me voyais pas écrire un roman contemporain sans qu’il y ait ce genre de profil parce que c’est en partie que ça se joue.

C’est-à-dire comment une partie des gens « de gauche » qui se sont sentis trahis, qui se sentent légitimement trahis par " la gauche ", va chercher ailleurs, dans des endroits dangereux.

Voilà, et le mouvement des " Gilets jaunes ", c’est un mouvement de retour à la parole, ce sont des gens qui parlent, des gens qui arrêtent les voitures pour parler aux automobilistes et leur dire ce qui se passe.

Après chacun a son interprétation ; si on est " de droite ", on va être plus orienté sur la question des taxes etc. et si on est " de gauche ", on va être plus orienté sur la question de la justice sociale, fiscale etc.

Mais globalement, on est dans un mouvement populaire au sens noble du terme et il faut - en fait - le prendre pour ce que c’est. C’est une chance, c’est une chance de vivre ça. C’est une chance de se dire : « Tiens, il y a des gens qui ont décidé de consacrer une partie de leur vie, de leurs nuits, de leurs jours à réfléchir, à provoquer le débat ».

David Dufresne au restaurant Polidor, à Paris. ©Ulysse Guttmann-Faure pour " Le Vent Se Lève ".

Et là-dedans, il n’y a pas que des camarades et moi, c’est ça qui m’intéresse. C’est essentiel que les militants et sympathisants de gauche soient là, mais ce sont les autres qui m’intriguent plus… je pense que tout le monde a vécu cette expérience notamment au moment de Noël où des familles entières se sont déchirées sur la question des " Gilets jaunes " et c’est extrêmement sain, ça remet la réalité à sa place.

C’est ce genre de « remise à zéro des compteurs », des certitudes, que je tente de saisir avec l’écriture.

Je pense que les " Gilets jaunes " ont remis de l’ordre dans nos priorités.

D’ailleurs, on voit très bien l’astuce qui consiste aujourd’hui à mettre en avant " une priorité " qui n’en est pas une, à savoir « l’immigration », question qui n’était pas posée par les " Gilets jaunes ".

Aujourd’hui, on le voit très bien, Macron revient là-dessus comme " un classique ", comme depuis en gros les " combats de coq " Le Pen / Mitterrand dans les années 80.

Justement les " Gilets jaunes ", ils étaient ailleurs.

Ils étaient sur quelque chose de beaucoup plus profond, c’est-à-dire la démocratie, la représentation, la justice fiscale, sociale, économique et c’est de ça dont - à mon avis - la littérature, la musique, le cinéma, le boulanger, le peintre doivent s’emparer.

On vit un moment qui est trouble, qui est confus mais qui est " en mouvement ", qui n’est pas figé, qui a une forme de vitalité et moi, ça m’amuse assez de voir qu’il y a plus de vitalité dans la rue et les ronds-points que dans les milieux " intellectuels ".

C’est aussi une façon de " secouer " un peu ce monde qui est tout le temps " en surplomb " et qui, quand même par certains côtés, est bien rouillé.

Simon Woillet

Crédits photos " Une " et entretien : Ulysse GUTTMANN-FAURE pour LVSL.

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