Culture : Monsieur le Résident de la République, cet oubli de vous-même, réparez-le

, par  DMigneau , popularité : 0%

Culture : Monsieur le Résident de la République, cet oubli de vous-même, réparez-le

Des artistes et personnalités du monde de la culture ont interpellé dans une vigoureuse tribune Emmanuel Macron, qui devrait annoncer ce mercredi de « premières décisions ». Nouvelle lettre ouverte : « L’avenir ne peut s’inventer sans votre pouvoir d’imagination, dites-vous aux artistes. Mais quelle valeur réelle accordez-vous à ce pouvoir d’imagination ? »

Par un " tweet " en date du 2 mai, vous annoncez des « premières décisions » à venir, ce mercredi 6 mai, pour répondre aux inquiétudes manifestées dans une tribune parue dans " Le Monde " daté du 2 mai (intitulée « Monsieur le Président, cet oubli de l’art et de la culture, réparez-le ! »), signée par des personnalités du monde de la culture.

https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/04/30/monsieur-le-president-de-la-republique-cet-oubli-des-millions-de-gens-qui-portent-l-art-et-la-culture-reparez-le_6038211_3246.html

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends », dites-vous.

Parmi les signataires de cette tribune ne figurent pas que des « artistes », et les collectifs " Année noire " et " Culture en danger ", auquel il est fait allusion en ce qui concerne la prolongation d’une année des droits des intermittents, rassemble des travailleurs & travailleuses de la culture que vous feignez d’ignorer.

Sachez encore, M. le " Résident de la République ", que de nombreuses personnes qui participent à la vie artistique et culturelle ne peuvent même pas accéder aux annexes 8 et 10 du régime « d’assurance chômage » : extraordinaire paradoxe qui fait qu’une part non négligeable de la richesse intellectuelle, artistique et culturelle de notre pays soit adossée aux plus éprouvantes précarités : RSA, rémunérations en « droits d’auteur » n’ouvrant à aucun droit social, fragile " auto-entrepreneuriat ", etc.

J’ose espérer que les « premières décisions » que vous annoncerez ce mercredi n’oublieront pas les " déjà-oubliés ".

Il est fort attristant, Monsieur le " Résident de la République ", de vous voir obligé d’intervenir, tant la crise sanitaire doit accaparer votre emploi du temps.

Que l’on sache, vous n’avez pas encore invoqué l’article 16 de la Constitution pour vous octroyer les pleins pouvoirs. Or, la tribune parue dans " Le Monde " ne s’explique que par la grave impéritie dont ont fait preuve ces dernières semaines les ministres du Travail et de la Culture pour un secteur d’activité qui fait vivre en France, rappelons-le, 1,3 million de personnes.

Il vous appartient d’en tirer les conséquences. Il serait choquant et incompréhensible, à l’heure où les Français font preuve de civisme, de dévouement et de sens des responsabilités, que ces deux ministres soient maintenus en poste.

Vous-même, Monsieur le " Résident de la République ", peut-être devriez-vous songer à vous démettre de vos fonctions ?

Décision difficile à prendre, sans nul doute. Mais enfin, comment reprocher à certains de vos collaborateurs ce que vous devriez commencer par vous reprocher à vous-même ?

« L’avenir ne peut s’inventer sans votre pouvoir d’imagination » dites-vous en réponse aux artistes.

Quelle valeur réelle accordez-vous à ce « pouvoir d’imagination » ?

Tout le monde l’a oublié, vous y compris. Lors de la campagne électorale, la « Culture » fut l’un des tout premiers sujets que vous aviez abordé. Invité des " Matins " de " France Culture ", le 27 janvier 2017, vous aviez déclaré : « J’ai un projet pour la culture. (…) Aujourd’hui, on a besoin de soutenir, de renforcer la création en France et la vitalité de cet écosystème culturel. »

Vous aviez encore affirmé : « Je souhaite que 100 % des enfants aient accès à l’éducation artistique par des appels à projets qui seront financés par les villes et l’État, et pour ce faire, remettre des associations, des groupes, les conservatoires, des clubs de théâtre, dans l’école. »

Et dans le programme d’ " En Marche ", vous ajoutiez vouloir « faire évoluer le modèle de soutien à la création pour qu’il réponde à la nécessité de préserver la diversité culturelle dans un monde qui change ; favoriser la diffusion du spectacle vivant (…) ; pérenniser et adapter le statut " d’intermittent du spectacle ", qui est un outil au service de la politique culturelle  », etc.

Monsieur le " Résident de la République ", vous êtes bientôt à mi-mandat.

Qu’avez-vous entrepris de ces vertueuses intentions ?

Rien. Quelle tristesse ! Vous resterez dans l’Histoire de la Vème République comme le « moins-disant culturel » de tous les Présidents.

Pouvez-vous encore réparer cet oubli ?

Pour commencer, peut-être devriez-vous relire la thèse de Paul Ricoeur (que vous vous honorez d’avoir assisté) sur la volonté. Oubliez les soutiens qui ont facilité votre accession au pouvoir ; aujourd’hui, c’est à vous seul qu’il appartient de manifester une volonté qui fasse autorité, au sens « moral » du terme et non au sens « policier » et répressif que vous avez excessivement déployé ces derniers mois.

Au fond de vous, vous le savez fort bien, « la Santé », « l’Éducation » et « la Culture » sont les piliers à partir desquels il sera possible de refonder notre société, où réel et imagination iront de pair.

Évidemment, cela ne saurait aller sans une profonde revalorisation, salariale et symbolique, des métiers qui œuvrent au " bien public ".

Enfin, lorsque nous sortirons de la crise sanitaire, nous rentrerons à nouveau dans une autre crise, écologique et climatique. Cela aussi est " culturel " et là aussi, il faudra faire preuve d’imagination.

Que ne vous saisissez-vous dès maintenant des conclusions de la « Convention citoyenne pour le climat », des travaux de " l’Institut Rousseau " sur le financement d’une politique de reconstruction écologique, ou encore de l’appel de plusieurs maires et de personnalités proposant un « plan de relance juste et durable » jusqu’à la création d’une « Assemblée citoyenne » du futur ?

Monsieur le " Résident de la République ", Paul Ricoeur encore : « La métaphore, c’est la capacité de produire un sens nouveau, au point de " l’étincelle de sens " où une incompatibilité sémantique s’effondre dans la confrontation de plusieurs niveaux de signification, pour produire une signification nouvelle qui n’existe que sur la ligne de fracture des champs sémantiques. »

Nous avons besoin d’une telle " métaphore-étincelle ".

Vous êtes extraordinairement soucieux - on le serait à moins !! - du risque d’effondrement de l’économie. Laissez-nous vous parler franchement : peu nous chaut. Nous sommes nombreuses et nombreux, dans ce pays, que votre « économie » a déjà effondrés.

Et pourtant, tant bien que mal, nous nous tenons debout, avec dignité.

Vous nous avez infiniment blessés en nous qualifiant de « moins que rien », de « fainéants », ou en nous incitant à « traverser la rue » (ce que nous avons mainte fois fait), et encore en aspergeant de gaz lacrymogènes celles et ceux d’entre nous qui avaient revêtu le " Gilet jaune ".

L’économie est " hors-sol ", en tout cas hors de notre sol.

Si vous saviez… comme nous avons - artistes ou pas - envie de nous dépenser plus que de nous économiser du grec ancien " oikonomia " qui signifie « gérer sa maison », l’économie est présente dans le moindre de nos actes. Et pour gérer au mieux le foyer de nos désirs, nous imaginons toutes sortes de ressources, dans le vivant de tous les jours.

Au fond, rien n’est compliqué, Monsieur le " Résident de la République " : dans « la Culture » comme pour le reste, investissez sur le vivant.

Appelez cela « forces vives », si ça vous chante.

Jean-Marc Adolphe,

Journaliste et essayiste, fondateur et ex-rédacteur en chef de la revue " Mouvement "

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