Crise diplomatique Paris-Rome : la stratégie risquée de Salvini et Di Maio

, par  DMigneau , popularité : 0%

Crise diplomatique Paris-Rome : la stratégie risquée de Salvini et Di Maio

Son mouvement en perte de vitesse dans les sondages, Luigi Di Maio joue l’affrontement avec Emmanuel Macron. - Michele Spatari / NurPhoto

La France a rappelé ce jeudi 7 février son ambassadeur à Rome, Christian Masset, à la suite de la rencontre du vice-président du Conseil italien Luigi Di Maio avec des " gilets jaunes ", et des provocations verbales qui l’ont suivie. Une crise diplomatique que le leader a provoquée en vue des élections européennes mais qui pourrait isoler l’Italie.

La décision est sans précédent depuis 1940, après l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale de l’Italie contre la France. Mais pour le Quai d’Orsay, le rappel ce jeudi 7 février de son ambassadeur à Rome était quasiment devenu obligatoire après la rencontre, à Montargis mardi, entre Luigi Di Maio, le vice-président du « Conseil » italien et des représentants des « gilets jaunes ».

Une réunion que celui qui est aussi le chef politique du " Mouvement 5 étoiles " (M5S) avait rapportée sur les « réseaux sociaux » en ces termes : « Le vent du changement a franchi les Alpes, je répète, le vent du changement a franchi les Alpes ».

Pour Paris, qui a expliqué réagir « aux accusations répétées, aux attaques sans fondement et aux déclarations outrancières  », cette rencontre et surtout ces propos ne représentent en effet pas un soutien qu’aux « gilets jaunes » mais à une éventuelle tentative d’insurrection.

TENSIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES

L’épisode vient faire culminer une série de tensions qui n’ont fait que croître entre les deux pays depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de coalition entre " la Ligue " et le " M5S ".

Certes, les relations entre Paris et Rome avaient déjà connu des moments âpres, comme en 2011 sous le gouvernement de Silvio Berlusconi. Plusieurs années auparavant, déjà, l’Italie n’avait pas apprécié la protection accordée à d’anciens terroristes par François Mitterrand. Ce que Rome reproche à nouveau à la France, en réclamant leur extradition après l’arrestation en Bolivie de l’ancien militant d’extrême gauche Cesare Battisti.

Mais aujourd’hui, les tensions se jouent sur plusieurs niveaux. A commencer par celui de la crise migratoire, Paris étant accusé de l’alimenter en détournant son regard du drame qui se joue en mer Méditerranée, ainsi que d’appauvrir le continent africain via le franc CFA.

A cela s’ajoute la question libyenne, les deux hommes forts de l’exécutif transalpin, Luigi Di Maio et Matteo Salvini, estimant que l’intervention militaire lancée par Nicolas Sarkozy en 2011, afin de destituer le régime du colonel Kadhafi, est à l’origine du chaos.

Ce que ne disent pas les deux dirigeants, c’est que la Libye représente pour les deux pays un enjeu économique très appétissant, notamment sur le plan des hydrocarbures, qui justifie la présence sur le terrain de deux groupes concurrents, l’Italien " Eni " et le Français " Total ".

Sur le plan économique d’ailleurs, les dissensions sont importantes.

Paris est cette fois accusé de faire ponctuellement " main basse " sur le marché italien pour rafler les bijoux de familles transalpins, comme " Parmalat " (agroalimentaire) ou encore " Fendi " et " Gucci " dans le luxe.

L’affaire du rachat des « Chantiers de l’Atlantique » (STX) par le groupe " Fincantieri ", spécialisé dans la construction navale civile et militaire, a également donné lieu à des échanges virulents entre les deux capitales.

Lesquels ne se sont pas calmés avec l’histoire, dernièrement, de la « ligne ferroviaire à grande vitesse » (LGV) entre Lyon et Turin, un projet déjà bien avancé mais que le gouvernement italien - ou plutôt sa composante " M5S " - veut abandonner au prétexte que l’ouvrage serait « dépassé depuis sa conception et surtout trop onéreux ».

MACRON VISÉ

Toutes ces attaques ont une raison : les « élections européennes » et la survie du " Mouvement 5 étoiles ", actuellement en perte de vitesse selon les sondages qui indiquent une chute de son capital sympathie dans l’électorat italien, en parallèle d’une montée en puissance de " la Ligue ".

En attaquant la France d’Emmanuel Macron, car c’est bien de cela qu’il s’agit, Matteo Salvini et, encore plus, Luigi Di Maio, veulent tirer les électeurs dans le camp des populistes en mai prochain, lorsqu’il s’agira de renouveler le parlement européen afin de remodeler en profondeur les règles de l’UE.

Aux chapitres de l’économie et de l’immigration, notamment.

Reste que cette stratégie n’est pas sans risques pour Rome, qui en toute logique devrait vouloir l’élargir à d’autres de ses partenaires européens. « Aujourd’hui, Paris est dans " la ligne de tir " mais demain, cela pourrait être le tour d’une autre capitale, d’un autre dirigeant, toujours au nom de la logique des élections européennes et dans cette guerre, l’Italie risque de se retrouver isolée en Europe », analyse sous le manteau " un officiel ".

Du coup, le calcul n’est peut-être pas très bon.

Ariel F. Dumont

Marianne