Covid : le vaccin " Spoutnik V " ou la revanche de Poutine

, par  DMigneau , popularité : 0%

Covid : le vaccin " Spoutnik V " ou la revanche de Poutine

Le vaccin Spoutnik, celui qu’on n’attendait plus. Anadolu Agency via AFP

À l’automne 2020, l’OMS et nombre d’experts européens doutaient de l’efficacité du vaccin russe. Six mois plus tard, la revue médicale " Lancet " annonce que " Spoutnik V " est opérant à plus de 91 %. L’esquisse d’une victoire diplomatique pour le chef du Kremlin empêtré dans " l’affaire Navalny ".

Alors que la veille au soir, le monde entier faisait rimer Russie avec Navalny ce mercredi 3 février, c’est à " Spoutnik V " que le pays de Vladimir Poutine doit les honneurs des " gros titres ". La revue médicale " The Lancet ", appuyée par un panel d’experts indépendants, a rendu un avis favorable au vaccin russe en le jugeant efficace à 91,6 %. Un excellent résultat qui en fait désormais un potentiel produit d’exportation pour Moscou vers l’Europe six mois après une lourde controverse déclenchée par le président russe en personne.

Petit retour en arrière.

Nous sommes le 11 août 2020. Devant les médias, Vladimir Poutine lance alors fièrement : " Notre vaccin est tout à fait efficace ", annonçant de facto la victoire de la Russie dans la course effrénée au produit miracle " anti-covid ".

Pour appuyer sa thèse, il cite même l’exemple de l’une de ses deux filles qui aurait reçu le fameux vaccin sans effets secondaires majeurs.

Las. Un mois plus loin, l’annonce " en grande pompe " du chef de la « Fédération de Russie » se retourne contre lui : " Spoutnik V " n’a pas tenu ses promesses. La " communauté scientifique internationale ", soufflée, s’aperçoit alors que le vaccin n’est qu’à la phase 3 du processus, c’est-à-dire au même niveau de développement que les molécules d’ " AstraZeneca ", de " Moderna " et de " Pfizer " aux États-Unis.

Bien des dirigeants de « l’Union européenne » font aussitôt savoir leur mécontentement à l’égard du Kremlin.

« L’Union Européenne » sous le feu des critiques

Mais la vérité d’un été n’est pas celle de l’hiver suivant.

Aujourd’hui en Europe, on accueille la nouvelle, sinon avec joie, en tout avec une certaine " ouverture ". Alors que la pandémie semble croître et que les " variants " se multiplient, " Spoutnik V " apparaît comme un atout supplémentaire dans la lutte contre le virus.

Et pour cause. Ces derniers jours, la « Commission » a été accusée de n’avoir pas su planifier sa " stratégie vaccinale ", n’achetant que trop peu de vaccins et trop tard. Ainsi lorsqu’ " AstraZeneca " a récemment annoncé qu’il livrerait au premier trimestre 2021 moins du tiers des doses promises aux « Vingt-Sept », la présidente de la « Commission européenne », Ursula von der Leyen, s’est retrouvée sous le feu des critiques.

L’Allemande étant accusée en creux d’imprévoyance et de naïveté vis-à-vis des différents laboratoires.

Sous pression, Bruxelles a dû réagir en adoptant une réglementation soumettant les vaccins anti-covid à " une autorisation d’exportation ". Une mesure qui permet désormais aux pays de la zone de contrôler les mouvements hors frontières des vaccins produits dans l’UE et empêcher la sortie des doses correspondant aux besoins européens.

Mais une mesure qui, vue de l’extérieur, apparaît comme une décision égoïste. L’OMS pointe ainsi " une tendance très alarmante (...) et un sujet d’inquiétude dans le fait de restreindre l’exportation de ce qu’on peut considérer comme un bien public mondial ".

Transparence des données

Ce mercredi, la cheffe de la « Commission » qui - comme beaucoup d’Européens - avait fait " une croix " sur le vaccin russe, a donc commencé à " rétropédaler " voyant dans le décollage de " Spoutnik V " une aubaine pour lutter contre les retards et atermoiements des autres labos.

Auditionnée devant une " commission parlementaire " ce mardi, Ursula von der Leyen, s’est montrée très claire : " Si les producteurs russes comme chinois ouvrent leurs dossiers, montrent de la transparence et toutes leurs données (...), alors ils pourraient avoir une autorisation conditionnelle de mise sur le marché comme les autres ".

Un scénario qui arrangerait bien l’UE, d’autant que le coût par dose de " Spoutnik " (10 dollars) est bien moins cher que chez " Pfizer " (20 dollars) ou " Moderna " (33 dollars).

Dans la foulée, le gouvernement espagnol s’est dit " ouvert et enthousiaste " à l’idée d’utiliser le vaccin russe. La chancelière allemande Angela Merkel - qui a aussi offert l’aide de Berlin en vue d’une éventuelle production commune du vaccin avec Moscou - ou encore le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, ont également affirmé qu’ils étaient disposés à distribuer le fameux " Spoutnik V ".

Tous, en revanche, conditionnent l’importation du vaccin à la même obligation : l’obtention d’une autorisation formelle de " l’Agence européenne des médicaments " (EMA) pour pouvoir l’utiliser.

Une manne économique

Mais si celle-ci tardait trop, certains pays de l’UE pourraient prendre " la tangente ". Dans l’espace européen, la Hongrie de Viktor Orban n’a pas attendu le " blanc-seing " de l’EMA pour se faire livrer sans qu’aucune remontrance ne lui soit opposée.

Mardi les 40 000 premières doses de " Spoutnik V " ont atterri à Budapest, faisant du pays le premier de « l’Union européenne » à l’avoir autorisé. Seul petit " bémol " dans cette " exception hongroise ", la sortie de Viktor Orban, la semaine dernière concernant son point de vue personnel sur les vaccins : " J’attendrai mon tour et le moment venu, je choisirai le vaccin chinois, celui en lequel j’ai le plus confiance ! ", a-t-il annoncé lors de son interview radiophonique hebdomadaire.

Côté russe, si l’EMA donne son aval pour l’importation et l’utilisation de son vaccin, il s’agira d’un succès médical et diplomatique de premier plan pour Vladimir Poutine. Mais aussi d’une manne économique à venir pour le moins conséquente.

D’après les premières estimations " Spoutnik V " pourrait rapporter quelque 25 milliards d’euros à Moscou. Pour rappel, outre la Russie, ce vaccin a été homologué dans 17 des ex-républiques soviétiques, mais aussi par la Corée du Sud, l’Argentine, l’Algérie, la Tunisie, le Pakistan et depuis mardi le Mexique.

Pour le chef du Kremlin, cette réussite scientifique " made in Russia " lui permet pour un temps de détourner l’attention de ce qui récemment avait rythmé l’actualité russe : les déboires son opposant " numéro un ", Alexeï Navalny.

De jeudi à samedi, Josep Borell, le chef de la " diplomatie européenne " est attendue à Moscou. Signe des temps, alors qu’il y a encore quelques heures il avait la ferme intention de demander à rencontrer dans sa cellule le blogueur " anti-corruption " de nouveau en prison depuis mardi soir, le diplomate a fait savoir qu’il lui sera très difficile d’obtenir cette requête.

Les discussions autour de " Spoutnik V ", en revanche, devraient lui être facilitées...

Stéphane AUBOUARD

Marianne