" Coronavirus " : l’Afrique, bombe à retardement

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Coronavirus " : l’Afrique, bombe à retardement

Depuis quelques jours, l’Afrique voit les cas de contamination se multiplier rapidement. - Emmanuel Croset / AFP

Avec moins de 1 000 cas avérés identifiés officiellement, probablement infiniment plus, le continent africain redoute une accélération brutale de la pandémie. " Nous ne sommes pas prêts ", constatent la plupart des spécialistes locaux, notamment en Afrique de l’Ouest où les systèmes hospitaliers sont défaillants. Le compte à rebours a commencé.

Il y a quelques jours, sur les ondes de " Radio-France Internationale ", le docteur Massamba Sassoum Diop, co-fondateur et président de " SOS Médecins Sénégal " décrivait ainsi le parcours du " Covid-19 " : « Il est parti de Chine, a fait une escale en Europe où il a visité divers pays et il est redescendu chez nous. »

Si le ton de ce spécialiste de l’urgence peut sembler " léger ", le fond du propos qu’il tient aujourd’hui sur divers médias du continent noir l’est beaucoup moins : « Certains se sont imaginés que l’Afrique resterait à l’écart de la pandémie, c’était évidemment ridicule et ce qui est vraiment à craindre maintenant, c’est qu’on retrouve dans tous les pays touchés la même courbe exponentielle que celle observée en Italie, en France ou en Angleterre. »

Apparue initialement en Égypte au mois de février, en ce 21 mars, et selon les données de la plate forme " Covid-19 Africa " qui les recueille auprès des états, l’épidémie concernerait désormais 37 pays pour un total de 903 cas confirmés dont 22 décès et 76 rémissions.

A Dakar, Clémentine Colas de l’ONG " Alima ", très présente en Afrique subsaharienne, avance des statistiques issues de « l’ Organisation mondiale de la Santé » (OMS) et sensiblement différentes (367 cas identifiés le 19 mars) mais se garde bien d’en tirer la moindre conclusion.

« Cela change sans arrêt, en plus ou moins selon les sources mais avec la certitude que le virus se propage à la vitesse grand V. »

Ce que confirme Augustin Augirr, le directeur général d’ " Alima " : « En Europe, on estime qu’on est très loin de connaître le nombre réel de personnes contaminées, à peine 10 % peut-être, et le déficit d’informations est évidemment autrement plus important en Afrique. »

" Des personnes n’ont pas été détectées "

A cette difficulté chronique, s’ajoute le faible nombre des kits de dépistage dont disposent les états, comme le constatait dans une récente conférence de presse, Matshidiso Moeti, la directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique.

Et même si le nombre de centres spécialisés, une quarantaine aujourd’hui , a sensiblement augmenté au cours des dernières années. « En réalité,explique Augustin Augirr, quelques centaines, voir quelques milliers de tests de dépistage peuvent être faits, surtout dans les grandes villes et on est donc très loin du compte. »

Pour le virologue camerounais John Nkengasong, directeur du « Centre africain de prévention et de lutte contre les maladies » (CDC Afrique) de « l’Union africaine », le doute n’est guère permis : « A l’évidence, des personnes n’ont pas été détectées. »

" Un taux de mortalité qui avoisinera les 10 % "

Combien et surtout combien chaque jour alors même que la plupart des experts savent que le tsunami risque fort de frapper assez vite un système hospitalier défaillant dans la plupart des pays en particulier en Afrique subsaharienne.

« Il faut rappeler quelques données pour avoir une idée de la catastrophe potentielle,explique Augustin Augirr d’ " Alima ". En France on compte 7 lits en hôpital pour 1 000 habitants, 0,3 en Afrique de l’Ouest. Cinquante médecins pour 15 000 habitants dans l’Hexagone, 1 pour 15 000 au Burkina Faso. Chez nous, on estime qu’il faut actuellement doubler la capacité hospitalière pour accueillir les personnes contaminées plus ou moins sévèrement. Là-bas il faudrait la multiplier par cinquante ! »

Le constat fait trembler ceux qui sont en " première ligne ", à l’image du virologue congolais Jean-Jacques Muyembe Tanfum, co-découvreur du virus " Ebola " en 1976, cité par " Le Monde " : « Avec le coronavirus, nous aurons certainement un taux de mortalité qui avoisinera les 10 % et un taux d’infection du personnel médical assez effrayant. »

La mortalité dans le cas d’ " Ebola " était certes beaucoup plus élevée (60 % des patients atteints) mais, comme le note Clémentine Colas d’ " Alimi ", l’épidémie était alors infiniment plus localisée : la Sierra Leone, le Nord-Kivu en RDC ( République démocratique du Congo) et deux ou trois autres pays.

Face au danger et en l’absence d’une stratégie globale, l’Afrique a réagit comme l’ Europe, les états fermant peu à peu leurs frontières, sans concertation, pour parer au plus pressé.

" L’élite commence à avoir peur "

Avec, comme " double peine " dramatique, l’impossibilité pour les experts internationaux de se rendre désormais sur le continent ou, pour ceux qui s’y trouveraient, de circuler afin de traiter les nouveaux foyers de contamination.

« L’espace aérien entre l’Afrique et le reste du monde comme à l’intérieur de l’Afrique doit être ouvert à ceux qui peuvent aider à contenir et traiter la pandémie », estime Augustin Augirr d’ " Alima ".

En attendant, les politiques de confinement se mettent peu à peu en place mais posent à peu près autant de problèmes que ceux qu’elles sont censées résoudre.

A Dakar, la plupart des établissements scolaires ont été fermés comme un nombre croissant de bars et restaurants de la capitale sénégalaise.

Même scénario à Bamako où les « établissements de nuit » de la célèbre rue Princesse ont " tiré le rideau " quand l’immense marché qui joute la Grande Mosquée vibre à l’inverse comme à l’ordinaire.

Rassurée peut-être par l’absence de cas avéré au Mali, du moins pour l’instant, une bonne partie de la population s’y rend comme si de rien n’était mais le soir venu les rues sont un peu plus désertes.

« Les gens du peuple n’ont pas encore pris conscience de la gravité du problème, raconte le photographe et collaborateur de " Marianne " Emmanuel Bakary Daou. Certains s’en remettent à Dieu, quelques uns disent que c’est un complot contre l’islam. Les intellectuels, les politiques, " l’élite " - elle - commence à avoir peur. »

Crainte de violences

Pourtant, tout comme en France, les autorités maliennes ont elles aussi décidé de maintenir des élections, « législatives » celles-là, dont le premier tour doit se tenir la semaine prochaine.

Avec comme seul bémol l’interdiction de tout rassemblement de plus de 20 ou 30 personnes. Le plus dur est, de toute manière, à venir, « quand il faudra vraiment confiner les gens chez eux, seule barrière réellement efficace  », note Clémentine Colas.

Efficace mais presque intenable.

« L’économie informelle fait vivre une partie de la population. S’ils ne peuvent plus sortir, travailler, trouver le subside quotidien, ils crèvent de faim. Il n’y a pas " d’airbag social " ici ! »

A Bamako, Emmanuel Bakary Daou n’imagine guère qu’on puisse en arriver là. « Si on contraint les gens de cette façon, on peut redouter des violences. »

Les analystes de la « Commission économique » des Nations Unies pour l’Afrique redoutent eux une sérieuse amputation du PIB de nombreux états déjà handicapés par l’inflation et des phénomènes de pénurie.

La " course contre la montre " a commencé et personne ne sait si l’ Afrique est en mesure de la gagner.

Alain Léauthier

Marianne