Congo-Kinshasa : la révolte gronde contre Kabila

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Congo-Kinshasa : la révolte gronde contre Kabila

La police et l’armée répriment et tuent tous ceux qui osent manifester contre Koseph Kabila. - THOMAS NICOLON / AFP

Après plusieurs manifestations durement réprimées par la police et l’armée, et à l’occasion ce vendredi 9 mars d’un appel à la grève générale dans tout le pays, Alfred Shango, président de DEFIS, collectif de Congolais issu de la société civile, décrit pour " Marianne " la crise profonde dans laquelle se trouve le Congo-Kinshasa.

Les dimanches, dans la « République démocratique du Congo » (RDC), la police et l’armée répriment, tirent à balles réelles et tuent ceux qui osent manifester contre le Président Joseph Kabila.

Deux morts le 25 février dernier, l’un à Kinshasa, la capitale, l’autre à Mbadanka, chef-lieu de la province de l’Équateur, et de nombreux autres lors de précédents défilés organisés les 31 décembre et 21 janvier dernier. Comme des millions de leurs concitoyens, les victimes avaient répondu à l’appel du « Comité laïc de coordination » (CLC), collectif d’intellectuels proche de l’Église catholique, actuellement à la pointe de la contestation contre le régime en place.

Au regard de la Constitution, celui qui dirige la RDC depuis 2001- après l’assassinat de son père Laurent Désiré-Kabila - le fait désormais sans mandat, le dernier s’étant officiellement achevé le 20 décembre 2016.

Peu après, un accord dit " de la Saint-Sylvestre " et signé sous l’égide de la « Conférence épiscopale nationale du Congo » (Cenco), prévoyait l’organisation d’un scrutin présidentiel courant 2017. Celui-ci est désormais repoussé à la fin de l’année 2018 - théoriquement le 23 décembre - et, en attendant, la plupart des organisations pro-démocratie exigent toujours de Kabila l’engagement public qu’il ne se représentera pas.

Ce vendredi 9 mars, en mémoire des « militants tués », une dizaine de mouvements appellent à une grève générale et à une journée " ville morte " dans tout le pays.

A l’instar de « l’Association africaine des droits de l’Homme » (Asadho), certains d’entre eux dénoncent également l’existence d’une sorte de « liste noire », établie par des agents des services de renseignement de Kabila et visant plus de 400 jeunes militants suspectés d’être " des meneurs ". Selon l’Asadho, un des deux manifestants tués le 25 février figurait d’ailleurs sur le document.

Pour " Marianne ", Alfred Shango, président de DEFIS, collectif de Congolais issu de la « société civile », revient sur la situation dans le pays francophone le plus peuplé du continent.

Marianne : Au regard des derniers évènements, comment qualifier aujourd’hui la RDC, démocratie, régime autoritaire, démocrature ?

Alfred Shango : Notre Nation est tout simplement devenue un État de non-droit, un pays qui part " dans tous les sens ", dirigé par un homme sans envergure et qui s’accroche d’autant plus fort au pouvoir que les dirigeants du parti présidentiel (PPRD, « Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie ») ne veulent pas perdre une once des bénéfices qu’il leur distribue généreusement.

Certains sont brillants et se sont autrefois opposés à Mobutu (Mobutu Sese Seko, feu le dictateur au temps du Zaïre). Aujourd’hui, ils ont aujourd’hui sombré " corps et âme " en se mettant au service de Joseph Kabila et de l’entreprise de captation des richesses du pays au profit d’un petit groupe.

Marianne : Plusieurs ONG ont publiquement interpellé la France, la Belgique et l’UE sur la nature de leur coopération avec les forces de sécurité de Kabila. Qu’en pensez-vous ?

En raison de l’embargo sur la livraison d’armes à destination de la RDC *, la France et la Belgique ont réorienté leur coopération vers la formation des militaires et je n’ai pas de raison de croire qu’il en aille autrement.

Mais les marchands d’armes, eux, ne dorment pas. Bien qu’elle soutienne, timidement, le « processus de paix » dans la région, la Chine a investi des milliards de dollars en RDC et il n’est pas surprenant que l’on ait ramassé des munitions de fabrication chinoise dans les divers endroits où les marches des laïcs chrétiens ont été réprimées.

Marianne : Comment se fait-il que l’on retrouve exactement les mêmes munitions dans les forces de sécurité, à l’ouest du pays, et parmi les divers groupes rebelles implantés à l’Est, dans le Kivu par exemple ?

Parce que des militaires les vendent à ceux qu’ils sont censés combattre et cela illustre parfaitement l’état de déliquescence qui prévaut en RDC !

Marianne : Après les États-Unis et l’UE, la Suisse vient récemment de prendre des sanctions contre des proches de Kabila. Est-ce utile, efficace et suffisant ?

Oui, il y a des mesures prises contre certains, tel Lambert Mende, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, des interdictions de voyager dans les pays concernés, par exemple.

Mais non, cela ne suffit pas. Par le biais de « l’Union africaine » et de l’ONU, il faut surtout faire en sorte que la « Monusco » (la Mission de l’ONU en RDC) soit pleinement partie prenante du processus électoral.

Marianne : Qu’attendez-vous de cette élection ? Kabila peut-il effectivement se représenter ?

Je ne le pense pas. Je suis même assez convaincu du contraire mais il distrait l’opinion - cela, il sait le faire - et le grand risque est qu’au bout du compte le PPRD reste au pouvoir d’une manière ou d’une autre.

Marianne : Cela ne tient-il pas aux divisions de l’opposition et à la faible alternative qu’elle incarne face à Kabila ?

Quand on observe la classe politique actuelle, de l’opposition au PPRD, franchement, ce sont " des oiseaux de même ramage "… Oui, bien sûr, l’opposition est divisée ; pour tout dire, elle n’a pas de " colonne vertébrale " et cela ne date pas d’aujourd’hui.

C’est le cas - notamment - de « l’Union pour la démocratie et le progrès social » (UDPS) où Étienne Tshisekedi * n’avait pas préparé sa succession. Kabila ne s’est pas gêné pour y débaucher quelques dirigeants.

Ca aussi, il sait faire !

Trop souvent, la politique chez nous tient de " la course à l’échalote ", à l’argent et aux avantages, si vous préférez…

Même la société civile est divisée.

Marianne : Elle a pourtant joué un rôle important depuis des mois..

Absolument et, s’il n’y a pas de traduction politique immédiate, la mobilisation actuelle change malgré tout la donne et le climat général.

Marianne : La hiérarchie catholique semble en première ligne dans la contestation..

Bon… Au début, elle a été un peu surprise, comme le pouvoir d’ailleurs. Laurent Monsengwo, l’archevêque de Kinshasa, a été souvent très ambigu à l’égard de Kabila mais probablement la hiérarchie catholique ne s’attendait-elle pas à ce que les forces de sécurité pénètrent dans les églises pour y pourchasser les manifestants…

Marianne : Kabila fils fait-il regretter le père, Laurent-Désiré Kabila ?

Je n’irai pas jusque là, vraiment pas. J’ai toujours tenu le père pour un aventurier, au minimum, mais il est vrai qu’au tout début de son mandat, pendant six mois, il a mis tout le monde " au pas ". Les « fonctionnaires de base » comme les ministres arrivaient à l’heure et travaillaient !

Aujourd’hui, c’est le chaos à tous les étages de la maison !

Marianne : Les élections ont elles un sens dans ces conditions ?

On peut - et on doit - les organiser. On ne peut plus reculer indéfiniment, il y va de l’idée même de " démocratie "…

Marianne : Quitte à ce que le PPRD garde le pouvoir…

On verra bien. Il faudrait que les vrais opposants, ceux qui ne jouent pas double ou triple partition, se mettent d’accord sur un candidat issu - pourquoi pas - de la " société civile ".

Ce ne sera pas facile. Mais si le PPRD l’emporte, je ne suis pas sûr qu’ils poursuivront exactement la même politique que Kabila. Bien sûr, il a acheté la soumission de nombre de cadres et dirigeants du parti mais dans les sphères du pouvoir tous ne sont pas d’accord avec cette manière de faire.... .

Et…

Et ils ont peur et donc pour l’instant, ils filent doux !

Marianne : L’urgence des urgences, selon vous ?

La gouvernance ! Changer radicalement la gouvernance du pays est un impératif absolu. Mais on ne réussira pas à sortir ce pays de la profonde crise dans laquelle il est plongé si les mentalités ne changent pas. Et pas seulement celles des dirigeants… C’est probablement un processus qui prendra plus de temps…

Alain Léauthier

Marianne

* Bien que depuis 2008, l’embargo ne concerne plus que les groupes rebelles, en novembre dernier, la France a décidé de ne plus livrer d’armes au régime.

* Ancien Premier ministre de Mobutu, il devint au fil de sa carrière le principal opposant du dictateur puis, plus tard, de Joseph Kabila jusqu’à son décès en 2017.