Concurrence et Prix

, par  DMigneau , popularité : 64%

Concurrence et Prix

Le mythe de la concurrence parfaite a la peau dure

Il est des mythes qui ont la peau dure. C’est notamment le cas du mythe de la concurrence parfaite qui fait baisser les prix.

Fondé sur une affirmation spécieuse qui n’a que l’apparence de la vérité, ce mythe part du principe qu’une mère de famille lorsqu’elle fait ses courses au marché, elle dit à ses proches et à son mari que les produits qu’elle a achetés, elle les a payés le prix le plus bas car elle les a achetés après avoir comparé différents prix.

Or, si elle compare les prix, elle ne compare pas à coup sûr les produits comme il le faut car pour que ce qu’elle dit soit vrai, il faut que plusieurs conditions précises soient réunies.

Il faut que le produit de même qualité soit aussi d’égale fraîcheur et pareil au même, c’est-à-dire en tous points identique, comme il faut que chaque vendeur ne connaisse pas le prix que son concurrent pratique et ces conditions pourtant simples ne sont jamais réunies. D’autant plus qu’à tout ce qui précède s’ajoute le sourire de la crémière.

Donnons alors la parole aux classiques car comme le dit si bien Marc Aurèle, empereur des Romains, in « Pensées pour moi-même » : « Songer sans cesse comment tous les événements qui présentement se produisent, se sont produits identiques autrefois, et songer aussi qu’ils se reproduiront ».

Bref, Marc Aurèle, orfèvre en la matière, s’il dit que nul ne sait qui a inventé l’eau chaude, c’est ab absurdo qu’il dit tout aussi clairement que certains mythes tenaces reviennent en force périodiquement...

C’est assurément le cas du mythe de la concurrence parfaite d’Adam Smith, l’inventeur de la main invisible, et l’homme qui avait recherché les sources de la richesse, c’est-à-dire de la production nationale, tout en sachant que rien n’est parfait en ce bas monde.

En revanche, David Ricardo, son compatriote et banquier de son état, s’attaquera à un sujet délicat et controversé depuis toujours, depuis que l’argent est le nerf de la guerre, à savoir à la répartition de la richesse.

En effet, il dira que « si les intérêts des individus sont liés à la production, ils sont opposés dans la répartition » et bingo ! ouvrira du même coup l’ère des polémiques, d’autant plus qu’il sait qu’il est inconvenant de dire à haute voix que moins nous avons dans nos poches, plus les poches de notre voisin riche débordent de toutes parts et ainsi il peut, en plus de son nécessaire, se permettre le superflu

Célèbre par ses théories, on lui doit entre autre la théorie de la « valeur-travail » qui devint la thèse favorite du marxisme et fera de Ricardo le père spirituel de Karl Marx.

Comme on lui doit aussi la théorie de la rente foncière - la plus célèbre de toutes - car, à l’appui de ses dires, il donne un exemple chiffré précis : « Soit deux terres de même étendue, affectées à la culture de blé : une terre A qui donne 3 000 hl et une terre B qui donne 5 000 hl pour une même dépense de travail et de capital, soit 7 000 euros. »

Or, selon Adam Smith le prix du hl sur le marché est unique = 5 euros.

Dès lors, la terre B rapporte net : 5 000 x 5 – 7 000 = 18 000 euros et la terre A rapporte net : 3 000 x 5 – 7 000 = 8 000 euros et la différence entre 18 000 – 8 000 = 10 000 euros est la rente de la terre B.

Bref, le prix des céréales est ainsi déterminé par le coût objectif du sol le moins fertile dont la mise en culture dépend des besoins de la population qui augmente au rythme de la loi de Malthus et seront donc vendues au prix élevé, un prix qui forcément doit couvrir le coût de production de la terre la moins fertile et non au prix le plus bas comme l’affirme Adam Smith.

Ricardo montre ainsi que la rente foncière est en réalité un revenu net différentiel entre des terres d’inégale fertilité.

La rente ainsi définie est un surplus de revenu :

1°. dérivant de l’exploitation simultanée de terres fertiles et moins fertiles, la population s’accroissant conformément aux lois de Malthus ;

2°. proportionnel au prix de vente des produits de la terre ;

3°. gratuit, c’est-à-dire indépendant du propriétaire de la terre.

Ce revenu supplémentaire gratuit se rencontre dans tous les secteurs économiques, ses disciples affirmeront. C’est ainsi que suivant la source du revenu on distingue :

- la rente de la situation d’un bien quelconque = le revenu supplémentaire qui résulte de sa situation avantageuse.

Un immeuble en plein centre d’une ville et dans un quartier chic se louera plus cher que le même situé dans un quartier dit à risques et la différence entre les deux = rente de la situation.

- La rente des monopoles (pour les brevets, droits d’auteur),

- la rente des dons personnels (celle des artistes de renom et des mécènes),

- la rente de l’employeur concernant les salaires (quand deux travailleurs courent derrière un patron leurs salaires baissent et quand deux patrons courent derrière un golden-boy son salaire monte),

- la rente du prêteur concernant le taux d’intérêt,

- la rente du vendeur concernant le prix de vente etc et etc.

Ainsi en va-t-il aussi du sport où ils mentent à tous les supporters qui savent pourtant l’or en barre que les sportifs gagnent que l’essentiel n’est pas de gagner mais d’y participer dès lors qu’ils savent ce qui leur en coûte s’ils perdent le match.

Bref, si avec Adam Smith tout était prix, avec David Ricardo et ses disciples tout devient rente passible d’impôt. Aussi - et du fait que la rente soit un revenu gratuit dépendant de la conjoncture - certains économistes comme l’Américain Henri George contesteront la légitimité de la rente, surtout de la rente foncière, et en vain réclameront sa confiscation par l’Etat sous la forme d’un impôt unique.

Et là-dessus, Karl Marx dira que la rente différentielle ne peut être abolie en régime capitaliste ; par contre, la rente absolue peut l’être par exemple avec la nationalisation du sol lorsqu’il devient propriété d’Etat et ouvre ainsi la voie à une liberté plus conséquente et plus complète de l’agriculture.

Enfin, et puisque désormais nous savons tous qu’avec la mondialisation et l’internet notre monde est devenu un petit village où une petite minorité de riches devient de plus en plus riche et où les pauvres de plus en plus nombreux continuent à vivre en-dessous du seuil de la pauvreté – en effet, n’est-il pas vrai que déjà beaucoup de personnes précarisées faute de moyens renoncent même aux soins de santé ? - et où déjà notre jeunesse, serait-elle diplômée des Hautes Ecoles voire des Universités, éprouve toutes les difficultés pour trouver un travail convenable avec à la clé une rémunération juste et équitable qui lui permette de fonder une famille heureuse et qui de ce fait vit toujours à charge de ses parents, alors qu’ils disent tous qu’elle sera demain notre seul soutien et, surtout, notre futur garde-à-manger, sans oublier cette autre jeunesse également croissante, une jeunesse sans repères, intellectuellement et moralement défigurée, cherchant dans la drogue, la violence, le vol, le viol et la prostitution le baume salutaire bref, autant de thèmes qui, avec les incertitudes climatiques et les guerres de religion comme conséquence directe et immédiate le flot ininterrompu des migrants, nous interpellent et avec lesquels nos enfants, acteurs ou futurs dirigeants, seront confrontés demain.

C’est ainsi que là où nous manquons courage, nous disons que ce courage nos enfants devront l’avoir.

Aussi, nous, leurs parents, avons intérêt à leur assurer un monde et un avenir meilleurs, de leur donner l’espoir là où ils n’ont plus d’espoir... devrions-nous aussi savoir que le devoir commande également à tout Etat responsable de prendre ses responsabilités, toutes ses responsabilités et non la responsabilité discriminatoire sélective où les plus égaux entourés de profonde affection et de particulières attentions sont choyés puisque logés à une enseigne où il fait assurément bon de vivre... ces « beati possidentes » pour qui la police de proximité armée d’armes de combat de plus en plus sophistiquées et la tolérance qu’ils nomment zéro sont la réponse adéquate et appropriée qui leur garantit tranquillité et confort sans doute parce qu’un crayon coûte plus cher qu’une balle qui fait mouche...

Aussi, interrogeons par la même occasion l’important Parti Populaire Européen (PPE) qui, toutes tendances confondues et chacune à sa façon dit qu’elle est digne héritière de la tradition chrétienne, en ce compris du verset évangélique qui dit : « Il est plus facile à un chameau de traverser le chas d’une aiguille qu’à un riche de pénétrer dans le royaume des cieux ».

D’autant plus que Jésus ajoute : « On donnera à celui qui a et il sera dans l’abondance et à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a ». C’est ainsi que s’il est vrai que Jésus ne barre pas la porte du royaume des cieux au riche à qui ils donnent encore et ainsi il est dans l’abondance, cette porte, entrebâillée, il la rend étroite, très très étroite, aussi étroite que le chas d’une aiguille que le riche ne pourra la traverser qu’à la condition de contribuer à la construction d’une société plus juste, plus digne, en un mot plus humaine où il fera bon de vivre pour tous...

Déjà le marxisme est une eschatologie chrétienne sécularisée, coupée de sa transcendance et une exaltation idéologique de l’égalité, avec pour seul horizon le matérialisme.

C’est donc très tôt que Jésus s’est levé contre le pouvoir absolu de l’argent, le pouvoir absolu des riches et son niveau de conscience était tellement élevé que, mieux que quiconque, il a traduit la conscience universelle, cette conscience universelle qui nous dit que tout homme doit gagner sa vie en travaillant dans la dignité avec à la clé une rémunération juste et équitable. Aussi, ayant vécu pauvre parmi les pauvres dont il connaît toute la souffrance, c’est ce message de sobriété, partage, d’amour, d’espoir et de paix qu’il a, par son sacrifice, apporté à tous les humains de la terre...

En effet, autodidacte, self-made-man et fils adoptif du charpentier Joseph, il faut croire que pour parler de la sorte, c’est très tôt qu’il avait commencé à gagner sa vie en exerçant le même métier que celui de son père et ainsi il a vécu les conditions pénibles de ses camarades ouvriers au travail... à moins que nous soyons d’accord pour dire que se tournant les pouces et en bayant aux corneilles, il a vécu aux crochets de son vieux père jusqu’à l’âge avancé de trente ans pour ensuite prêcher au monde la bonne parole.

Aussi, et finalement, à y regarder de près, ce qui est pourtant important de noter est que, dans son enseignement, Jésus proposait déjà il y a deux mille ans un modèle social où les employeurs et les travailleurs, dont les intérêts sont complémentaires et convergents, et non d’affrontements, travailleraient dans le respect mutuel, la main dans la main et où le licenciement serait l’exception et non la règle.

Sinon, c’est la nécessité qui fera loi où force sera à tous de s’incliner d’autant plus que nous savons que la planète Terre est un ensemble limité et fini comme nous savons aussi que plus nous lui prenons, moins il en restera pour les générations futures, raison de plus pour investir dans la culture afin que nos enfants, en fonction de leurs capacités et aptitudes, apprennent à lire, écrire et compter correctement... et à compter non pas en milliards qui donnent le tournis au commun des mortels et aux hommes et aux femmes de bonne volonté, mais en fonction de ce que chacun a dans sa poche après une dure journée de travail...

Liège

Leão da SILVA

Professeur retraité de la Haute Ecole de la Ville de Liège.

Essayiste, auteur du livre « Jésus, le Révolutionnaire ! Une condamnation politiquement correcte ».

Ed. L’Harmattan, 2007.
Rue de Sélys 17
B-4000 LIEGE.

Le Grand Soir