Coluche, d’utilité publique

, par  DMigneau , popularité : 36%

Coluche, d’utilité publique

Le 19 juin 1986, Coluche mourait dans une collision avec un " putain de camion ". Trois décennies plus tard, son influence est toujours là mais l’irremplaçable pantin qui a réinventé l’humour politique et la générosité civique manque toujours au pays. Enfoiré, reviens !

Coluche en 1985. Trois décennies plus tard, son influence est toujours là. - GINIES/SIPA

Il est plus que jamais dans toutes les têtes. Même dans celle du chef de l’Etat, comme le rapportait récemment le " Canard enchaîné ", révélant les vaines moqueries de François Hollande sur Emmanuel Macron. « Il y a toujours un personnage mythique qui sort comme ça, à un an de la présidentielle, aurait-il glissé à ses proches. Un personnage qui vient expliquer que la politique telle qu’elle est conduite n’est pas la bonne. Avant 1981, c’était Coluche. [...] Mais, ensuite, tout ça se dégonfle parce que c’est hors sol. »

Hors sol ?

Tout juste comme la trajectoire de Michel Colucci, petit gars de Montrouge, né en 1944 à Paris, dans un milieu modeste, qui, en l’espace de douze années de service public, de 1974 à 1986, a bousculé la bien-pensance, dynamité l’humour, réveillé la solidarité, pour finir par devenir, avec la création des Restos du cœur, l’un des saints laïques les plus révérés de France.

Et que l’on peut désormais, à l’occasion du trentième anniversaire de sa disparition, saluer et remercier. Lui qui adorait bousculer les idoles aurait peut-être peu apprécié, c’est vrai. Disons qu’il faut le saluer comme Zag et Sia, deux street artistes, qui l’ont récemment peint, anamorphosé et rigolard, le long de l’escalier de la rue Lemaignan dans le XIVe arrondissement parisien.

Parce que, disent-ils, « au-delà du comique, c’est l’homme qui nous intéresse. Par ses convictions et son humanisme, il a démontré que l’on pouvait changer les choses lorsque l’on s’en donne les moyens. Il y a beaucoup de questions concernant la pauvreté en France, qui ne sont pas résolues avec les années, alors que l’on sait très bien qu’il s’agit d’agir pour que tout change ».

Son histoire, c’est l’histoire d’un mec qui était entré dans la vie des Français par effraction, au soir du second tour de la présidentielle de 1974, alors que François Mitterrand tardait à prendre la parole.

Oh, ce soir du 19 mai 1974 ! Sur le plateau de Guy Lux, un drôle de bonhomme aux lunettes rondes, aux manières empruntées et au pull blanc, qui affiche son nom brodé d’une écriture enfantine, fait se gondoler pendant dix minutes une salle très policée avec une histoire proprement inracontable.

Vous la connaissez ? Non ? Oui ? Non, parce que si...

Grâce à ce premier personnage issu d’une savoureuse galerie d’abrutis - le rocker de banlieue, le baba parasite, le philosophe de comptoir, le père alcoolique, le beauf raciste... - qu’il affectionne tant et qu’il a commencé à croquer au Café de la Gare, avec son complice Romain Bouteille, dès 1971, l’amuseur public, en se révélant le porte-parole d’une génération, est entré dans nos cœurs pour n’en plus sortir.

Ses détracteurs, tous ceux - de droite, de gauche et d’ailleurs - qui le trouvaient vulgaire se rassembleront en une union sacrée autour de sa dépouille pour honorer l’« impertinence » et le « grand cœur ». Aujourd’hui, le temps, à sa bonne vieille habitude, a réussi à gommer ses débordements, ses outrances et ses sorties de route, cela aussi l’aurait probablement fait rire.

Taper sur les institutions

Mais, au moment de sa prise de parole subversive et provocatrice, la France pré-giscardienne, qui connaît son premier choc pétrolier et qui découvre les affres du chômage ainsi qu’un borgne au bandeau noir nommé Jean-Marie Le Pen, est un pays moralement et humoristiquement bien étriqué.

Bien sûr, il y avait Fernand Raynaud, Francis Blanche, Raymond Devos et... Pierre Dac, sa dérision et son parti " poil à gratter " MOU (Mouvement ondulatoire unifié) que le satiriste avait eu l’audace de présenter à la présidentielle de 1965. Mais, dans cette France du mitan des années 70, on n’avait pas encore l’outrecuidance de s’en prendre directement aux institutions, à la classe politique, aux journalistes, aux bonnes mœurs.

Coluche, lui, comme Guy Bedos et Pierre Desproges, fait voler en éclats les conventions, professant l’humour, le seul humour qui vaille, celui qui n’épargne personne.

« Je suis pas raciste. Les Blancs, les Français, les Noirs, les juifs. Hein, non... Pas les juifs. Bon, alors, à part les juifs, tous les autres sont égaux. Oui, les Arabes plus que les autres. Devant Dieu, tous les hommes sont frères. Les dieux entre eux, ils sont frères, non ? Ils mangent à la même cantine... » raille-t-il, dans « Le CRS arabe », en 1974, le premier sketch à s’emparer du racisme rampant de la société française.

Ou : « Il paraît que la presse a tué un ministre. Par rapport à ceux qu’elle fait vivre, c’est pas très grave », à propos du « suicide » du ministre du Travail Robert Boulin, en 1979.

Ou encore « Rose promise, chômedu », alors que les " socialistes " accèdent au pouvoir en 1981.

Et la même année, celle où il se décide à être candidat à la présidentielle : « Vous savez pourquoi un fromage pourri se met à puer ? Parce qu’il ne veut pas qu’on le mange. C’est ça, la politique française aujourd’hui. Je fais partie des déchets qu’elle engendre. Promesses non tenues, discours démodés, usines qui ferment : basta. La politique qu’ils nous font est tellement grossière qu’il s’agit de la discréditer. Complètement. »

Coluche sur scène © DEVILLE CHRISTIAN/SIPA

Trente-cinq ans plus tard, ce discours désacralisateur et ces petites phrases assassines qui ont pu éclore à la faveur de la contestation post-soixante-huitarde, entre les pages d’Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, à travers les dessins de Reiser et de Wolinski, sont devenus le fonds de commerce de la descendance artistique de Coluche, tendance humour grinçant.

Celle que revendiquent Christophe Alévêque, Gaspard Proust ou Jamel Debbouze. Leur corrosif et brillant chef de file, Stéphane Guillon, a même été débarqué en 2010 de l’antenne de France Inter pour avoir demandé à sa direction dans l’un de ses derniers billets matinaux quelle devait être la limite de l’humour si on commençait à vouloir la restreindre.

Mais là où Coluche pouvait tout pulvériser de son verbe ravageur et populaire qui le faisait apprécier à la fois des élites et des Français dits " moyens ", à la fois à la droite et à la gauche, là où il pouvait taper avec une égale virulence sur les puissants et les faibles, ses successeurs, les « mutins de Panurge », comme les appelait méchamment l’essayiste Philippe Muray, tombent un à un sous les coups de canon du politiquement correct.

En effet, plus personne n’ose, comme se le permettait joyeusement et irrévérencieusement le rondouillard hilare à la salopette rayée et aux croquenots jaunes, s’en prendre, pêle-mêle, aux religions, aux femmes, aux handicapés...

Bref, à tout ce qui, depuis trente ans, est devenu sujet sensible. Même pour ces satiristes que le philosophe François L’Yvonnet accuse dans " Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade " (Mille et Une Nuits, 2012) d’avoir provoqué l’humorisation de toute notre société.

Et le penseur de nommer celui qui, curieusement, aurait tout fait basculer, Coluche, qui n’en aurait sûrement pas demandé autant : « La coluchisation de la politique a abouti à ce qu’on voit aujourd’hui : des hommes politiques s’empressant de courir les plateaux de télévision pour se faire couvrir de boue et de sarcasmes. » Rien que ça !

« Était-il subversif ? Oui, se rappelle Thierry Lhermitte, dans la préface de " Coluche, putain de mec ! ". Il a, je pense, été le fer de lance de tout un mouvement. Pour la première fois, quelqu’un se donnait le droit de tout dire. L’enjeu, à l’époque, était de dénoncer la langue de bois et les mensonges des politiques. Mais c’est devenu la norme et ce qui était subversif a maintenant cessé de l’être. Tout le monde a suivi ses traces. Ce que disait Coluche, tous les humoristes le disent à présent avec plus ou moins de talent. On est dans un autre monde. »

Peut-être, mais sa parole reste pertinente, surtout dans la perspective du rendez-vous électoral de 2017. « En France, on est dans la merde, affirmait-il, en 1981. Il y a une pyramide sociale. Il y a un mec qui est là, tout seul. Plus on descend, plus on est nombreux. Quand on arrive en bas, on est vraiment dans la merde. C’est ce que je voudrais qu’on remue, la merde, et que l’odeur revienne au nez de ceux qui nous dirigent, qu’au lieu d’être tournés vers l’extérieur du pays, ils soient tournés un peu vers l’intérieur, et qu’ils se disent : " Qu’est-ce qui se passe ? " »

Trente ans plus tard, s’amuserait-il de voir que la pyramide ne s’est toujours pas inversée ?

" Bleu-blanc-merde "

L’humoriste libertaire, qui entra, le 19 juin 1986, en collision frontale avec un semi-remorque, arrachant un rageur " Putain de camion ! " à Renaud, s’est fait, lui, couvrir d’opprobres, en osant se déclarer candidat à la présidentielle de 1981.

Démarrée comme une « plaisanterie à caractère social », alors qu’il vient, en février 1980, de se faire débarquer de RMC, après seulement dix jours d’antenne pour l’avoir prise en disant : « Des nouvelles du Rocher aux putes. T’as vu monter Carlo ? - Non j’ai vu monter Caroline », sa candidature reçoit le soutien de prestigieux intellectuels, tels que Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze, Alain Touraine et Félix Guattari.

Sa campagne est orchestrée par le cinéaste Romain Goupil et le journaliste Maurice Najman. Ses slogans - « Coluche : un président bleu-blanc-merde », « Roulez bourrés », « Vos parents sont des cons : refusez l’hérédité » et son fameux appel aux « fainéants, crasseux, alcooliques, pédés, femmes, parasites... Tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques », relayés dans Hara-Kiri et Charlie Hebdo, lui apporteront plus de 16 % d’intentions de vote.

Des chiffres qui inquiètent alors la classe politique.

Christian Bonnet, le ministre de l’Intérieur, le fait placer sous surveillance par le « groupe de direction » des Renseignements généraux. Son dossier no 817706 ne sera refermé qu’à sa mort. Entre-temps, Coluche aura reçu des douilles et des menaces de mort signées « Honneur de la police », un commando qui avait revendiqué, quelques mois plutôt, l’assassinat de Pierre Goldman, le frère de Jean-Jacques, qui signera, en 1985, l’hymne des Restos du cœur.

Le leader du PCF, Georges Marchais, affolé par l’ampleur du phénomène « Coluche, président », fait disparaître les sondages des comités politiques. Et même François Mitterrand confie que, malgré la sympathie qu’il lui inspire, ses 16 % risquent de lui faire perdre cette élection historique.

Ereinté par les coups bas, séparé de sa femme Véronique et éloigné de ses deux fils, Romain et Marius, le clown, devenu triste, annonce, le 7 avril, son retrait définitif de la campagne. Trente-cinq ans plus tard, tous ceux qui se sentent ignorés par les politiques en place restent orphelins de cette parole démesurément libre.

Une irrévérence qui n’a pas pris une ride et qui, grâce à des pieds de nez salutaires, saura aussi être en avance sur son temps. Ainsi, le 25 septembre 1985, pour se moquer du mariage de façade du présentateur vedette de TF1, Yves Mourousi, l’amuseur préféré des Français se fait passer la bague au doigt par un Thierry Le Luron en haut-de-forme.

Coluche, en robe de mariée, maquillé comme une voiture volée, escorté par son témoin, son producteur Paul Lederman, par un Eddie Barclay en robe et perruque peroxydée, et par une foule de travestis, distribue des baisers du haut de sa calèche. Aux journalistes qui lui demandent : « Que répondez-vous à l’émoi que provoque votre mariage ? », il répond par une pirouette : « Chez les autres ? Je les comprends. » Les humoristes, qui disparaîtront tous deux en 1986, sont alors au sommet de leur carrière. Ils s’étaient dit oui « pour le meilleur et pour le rire ».

Un César pour le pantin

Mais ce n’est pas tout. Le 26 septembre, en pleine lune de miel de cette spectaculaire union couverte par tous les JT et toutes les radios, ce génie comique, qui aura voulu être le porte-parole des sans-voix, traîne sa détresse causée par un divorce, le suicide de son ami le comédien Patrick Dewaere et par ses adieux à la scène.

Tout cela se soigne à grands coups d’héroïne et de cocaïne, mais aussi grâce à l’amour du public et à la reconnaissance de la profession qui l’honore d’un César pour son jeu habité de pompiste solitaire dans " Tchao pantin ", de Claude Berri.

Coluche lors d’une émission télévisée © ROBERT FREDERIC/SIPA

Sur l’antenne d’Europe 1, dont il avait été débarqué en juin 1979 parce qu’il ridiculisait quotidiennement Valéry Giscard d’Estaing, empêtré dans l’affaire des diamants de Bokassa et dont il booste l’audience depuis juillet 1985 avec sa nouvelle émission, « Y en aura pour tout le monde », celui qui n’a jamais oublié son enfance difficile lance une petite idée qui, trente ans plus tard, n’en finit plus de faire son chemin : « S’il y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite. [...] Nous, on est prêt à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto, par exemple, qui aurait comme ambition de faire 2 000, 3 000 couverts par jour, gratuitement. Alors, tous ceux qui sont intéressés, [...] qui voudraient nous contacter pour ça, on est prêt à recevoir les dons, de toute la France d’ailleurs... »

Cette idée « provisoire », comme il la qualifiait, est désormais pérenne. Hélas... Et tant mieux. Elle a servi la saison dernière plus de 130 millions de repas. C’était juste 1 million, il y a trente ans.

« La mort... Si on est touché soi-même, on a intérêt à en rire ; et, si on n’est pas touché, on n’a pas de raison de ne pas en rire. J’ai mis dans une enveloppe ce que je mettrai sur mon épitaphe en partant. C’est : " Démerdez-vous ! " » répétait celui qui voulait mourir de son vivant.

Trente ans après la dernière mauvaise blague de cet enfoiré d’utilité publique qui d’humoriste indétrônable se sera transformé en humaniste indispensable, on ne sait toujours pas comment faire sans lui. On se débrouille. Mais c’est moins drôle.

Pourquoi arrêterions-nous de rire avec Coluche ? Ce qu’il disait était si vrai que, trente ans plus tard, ça fonctionne encore !

Myriam Perfetti

Des aphorismes toujours pertinents :

Pourquoi arrêterions-nous de rire avec Coluche ? ce qu’il disait était si vrai que, trente ans plus tard, ça fonctionne encore.

- Gouverner

« Les socialistes ont le pouvoir, mais ils ne savent pas à qui le donner. »

« La droite vend des promesses et ne les tient pas... La gauche vend de l’espoir et le brise. »

« Le Conseil des sinistres, c’est le mercredi, le jour des gosses. Ils vont au sable, ils font des pâtés, c’est sympa. Le garde des Seaux est là. »

- Manifs et syndicats

« Rappelez-vous toujours que, si la Gestapo avait les moyens de vous faire parler, les politiciens ont, eux, les moyens de vous faire taire. »

« Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme ! Le syndicalisme, c’est le contraire. »

« Dans les manifs, rien ne sert de partir à point, il faut courir. »

- Racisme et immigration

« S’il faut ressembler à Le Pen pour être français, moi, j’arrête. »

« Il y a quand même moins d’étrangers que de racistes en France, je préfère m’engueuler avec les moins nombreux. »

« Je n’ai rien contre les étrangers. Le problème, c’est que, d’une part, ils parlent pas français pour la plupart... Et selon le pays où on va, ils parlent pas le même étranger. »

- Les affaires politiques

« Y a un truc qu’on est sûr quand on est ministre, c’est qu’on retournera pas à l’école, tandis qu’en prison, faut voir ! »

« Moi, les hommes politiques, j’appelle ça des timbres. De face, ils vous sourient, ils sont figés. Mais, si vous leur passez la main dans le dos, alors là, ça colle ! »

« Maintenant, on peut aller de scandale en scandale dans la politique, dans la finance, et ça gêne personne. C’est le principe de l’information à l’américaine : on dit vraiment tout, mais les gens s’en foutent. »

- La fracture sociale

« Dieu a dit : " Il faut partager. Les riches auront la nourriture, les pauvres, de l’appétit. " »

« Il paraît que la crise rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Je ne vois pas en quoi c’est une crise. Depuis que je suis petit, c’est comme ça. »

« Le pain baisse, le chômage augmente. Faites-vous un sandwich pas cher, mettez un chômeur entre deux tranches de pain et sauvez la France. »

- Les élections

« La droite a gagné les élections. La gauche a gagné les élections. Quand est-ce que ce sera la France qui gagnera les élections ? »

« Pour qu’un écologiste soit élu président, il faudrait que les arbres votent. »

« Certains commencent à l’extrême gauche et finissent à l’extrême droite. Il paraît que c’est un chemin qu’on fait avec l’âge : j’espère mourir avant. »

Marianne