Colombie : un vote de classe contre la paix

, par  DMigneau , popularité : 0%

Colombie : un vote de classe contre la paix

Dimanche dernier la Colombie a élu un nouveau président. Ivan Duque, le représentant du " Centre Démocratique " formé par l’ex-président Alvaro Uribe, a largement remporté le second tour des élections présidentielles avec plus de 53 % des voix contre le candidat de la gauche Gustavo Petro.

Cette victoire était à prévoir.

Ancien guérillero du « Mouvement du 19 avril » (M-19) démobilisé à la fin des années 1980 et reconverti " en politique ", Petro est loin de faire l’unanimité, même parmi les supporters de la gauche.

Un grand nombre d’électeurs lui avait préféré au premier tour Sergio Fajardo, ancien maire de Medellín et gouverneur de la région d’Antioquia.

Son discours pragmatique et tout à la fois progressiste avait, en effet, séduit une grande partie de l’électorat colombien agacé par l’attitude de tribun de l’ancien guérillero. Mais c’est bien Petro qui à quelques voix près est arrivé deuxième derrière Duque et devant Fajardo au premier tour, ruinant au passage tout espoir pour la Colombie d’échapper au « kidnapping en règle » orchestré par le " Centre Démocratique ".

En effet, malgré un programme relativement raisonnable, Petro n’a pas réussi à convaincre suffisamment d’électeurs modérés qu’il ne ferait pas de la Colombie un « nouveau Venezuela », menace régulièrement érigée en tant qu’épouvantail par les droites latino-américaines dès qu’il s’agit de repousser l’avancée de la gauche progressiste.

D’un autre côté, son statut " d’ex guérillero " a pu heurter certains électeurs ayant gardé en mémoire la période durant laquelle le « M-19 » était encore actif en tant que « groupe armé ».

Mais c’est avant tout en raison de ses origines sociales modestes que Petro a failli à convaincre une plus large part de l’électorat.

Originaire du département de Cordobá et fils de paysans, il se présente en effet comme l’un des rares hommes politiques issu de milieux populaires à devenir " présidentiable " dans un pays profondément marqué par les inégalités sociales.

Son mauvais niveau en anglais, sa façon de s’habiller ou encore sa personnalité exubérante et son arrogance ont été plus d’une fois mis en avant par ses détracteurs, révélant le conflit de classe latent dans le deuxième pays le plus inégalitaire de la région.

La Colombie continue, en effet, d’être dirigée par une poignée de " grandes familles " de propriétaires terriens et chefs d’industrie qui ont vu d’un mauvais œil la signature de l’accord de paix entre le gouvernement et la guérilla des FARC en novembre 2016.

L’accord prévoit en effet une réforme agraire qui bien que mesurée, stipule une redistribution des terres et la possibilité d’une agriculture alternative aux grandes exploitations « agro-industrielles ».

Si elles restent difficilement applicables à l’heure actuelle, de telles mesures n’en représentent pas moins une menace pour l’aristocratie colombienne dont l’hégémonie se voit (timidement) remise en question par cette reconnaissance officielle bien qu’implicite, de son caractère illégitime.

Il est dès lors frappant de constater une certaine concordance entre l’électorat ayant voté en faveur de l’accord de paix lors du plébiscite du 02 octobre 2016 et celui ayant posé le bulletin dans l’urne pour Petro dimanche dernier.

Pour rappel, les zones ayant été les plus affectées par le conflit avaient largement voté pour le « oui », qui avait perdu à quelques voix près contre un « non » défendu par le " Centre Démocratique " devenu le fer de lance de l’opposition à une sortie de conflit négociée avec les FARC.

Les partisans du « non » avaient ainsi réussi à faire renégocier l’accord, dont une nouvelle version avait finalement été approuvée par le Congrès en novembre 2016, qui prévoit notamment que les différentes mesures correspondant à son application fassent l’objet d’une validation systématique par le Congrès.

Ceci explique que, plus de dix-huit mois après sa signature, le processus de paix avec les FARC ait accumulé un retard considérable.

Il est donc préoccupant de constater que ce sont en grande partie ces partisans du « non » qui ont conquis la présidence dimanche dernier et il serait difficile, dans un tel contexte, de ne pas interpréter ce résultat comme une opposition à la paix de la part d’une grande partie de la société colombienne.

Ces inquiétudes se voient confirmées par la décision prise lundi par le Sénat de proroger le vote sur la mise en place de la « Juridiction Spéciale pour la Paix », chargée de juger les crimes commis durant le conflit par les acteurs armés ou toute autre personne ayant participé à des massacres et autres violations de droits humains.

Or, la JEP telle qu’elle est stipulée dans l’accord reste extrêmement controversée, notamment parce qu’elle prévoit des peines alternatives qui restent mal comprises par une grande partie des colombiens.

Ses plus grands opposants restent néanmoins les membres du " Centre Démocratique ", Uribe en tête, alors qu’il fait lui-même l’objet de poursuites judiciaires en raison de son implication dans des exactions commises par les forces de l’ordre dans le cadre de la lutte contre les FARC.

La période correspondant à la présidence d’Uribe a ainsi été marquée par une multiplication des « faux positifs », consistant en des exécutions extrajudiciaires de civils déguisés en guérilleros par l’armé colombien afin d’influer sur l’opinion publique.

Dans un tel contexte, on comprend que la victoire de Duque puisse soulager plus d’un responsable politique s’étant sali les mains pendant le conflit.

L’analyse doit cependant porter plus loin.

En effet, plus encore que d’une opposition à l’accord de paix, c’est aussi un vote de classe qui a été exprimé ce dimanche.

Une victoire de Petro aurait, en effet, représenté une première en voyant accéder aux plus hautes fonctions de l’État un homme issu de classe populaire et dont l’ancrage à gauche est clairement revendiqué.

Une telle figure bouscule les règles du jeu traditionnelles ayant guidé jusque-là la vie politique colombienne.

D’un autre côté, l’accession de Petro à la présidence aurait représenté une opportunité pour la gauche d’en finir avec le fantasme du « castro-chavisme » régulièrement mobilisé par la droite afin de contrer l’émergence de mouvements et partis politiques de gauche alternative, en Colombie ou ailleurs en Amérique latine.

L’élection traduit ainsi une réaffirmation de rapports de classe basés sur l’exclusion des plus pauvres qui gangrènent la société colombienne.

Ces inégalités se présentent comme des causes structurelles de la violence qui continue de frapper dans plusieurs régions du pays.

Le conflit, en effet, est loin d’être terminé, alors que les négociations avec l’ELN (" Ejército de Liberación Nacional ") piétinent.

Or, avec le retour du " Centre Démocratique " au pouvoir, il semble inconcevable qu’une négociation puisse aboutir à court ou moyen terme entre la dernière guérilla historique colombienne encore active et le gouvernement.

D’un autre côté, on constate une résurgence des groupes paramilitaires qui réinvestissent les anciens territoires des FARC et se livre à un nettoyage social méthodique en traquant les militants de droits humains et leaders communautaires réclamant (entre autres) la fin de la violence, le respect de l’environnement et une plus grande redistribution des ressources.

Selon " l’Ombudsman " colombien (" Defensoría del Pueblo "), 282 leaders sociaux ont été assassinés depuis 2016, un chiffre en constante augmentation malgré la démobilisation des FARC. Ces assassinats se multiplient dans l’indifférence générale des classes urbaines " moyennes " et " supérieures " qui ne font guère que prêter une oreille compatissante aux « lanceurs d’alerte » en relayant des " post " sur leur mur " Facebook ".

L’élection de Duque ne fait que confirmer ce que la victoire du « non » au plébiscite avait laissé entrevoir : si elle veut bien être érigée en exemple d’un processus de paix « exemplaire » et se convertir en une destination touristique de premier ordre, la Colombie n’est pas encore prête pour la réconciliation et à laisser derrière elle le passé colonial qui tel un cancer ronge son corps social.

Le retour du " Centre Démocratique " au pouvoir agit comme une véritable claque infligée aux milliers de colombiens et colombiennes activement engagé.e.s dans la construction de la paix et porteurs d’un nouveau projet de société où la justice sociale et le respect de la diversité auraient leur place.

Il faudra très certainement encore attendre huit ans avant qu’une nouvelle occasion de faire gagner la gauche se présente.

En attendant, on espère que l’immense vague de mobilisations suscitée par la candidature de Petro ne retombe pas tel un soufflé et se maintienne afin de se constituer en réelle opposition à la droite néolibérale et militariste réinstallée dans ses pénates.

Camille Boutron

MediaPart