Colombie, l’espoir d’une victoire de la gauche

, par  DMigneau , popularité : 0%

Colombie, l’espoir d’une victoire de la gauche

Gustavo Petro, le candidat de la gauche colombienne, qualifié au second tour des élections présidentielles, pourrait l’emporter si la mobilisation populaire se poursuit jusqu’au 17 juin. Porteur d’un programme progressiste, il pourrait relever les défis du post-conflit. Une victoire de la droite serait, elle, synonyme de menace pour la construction de la paix.

Le 27 mai dernier, les Colombiens se sont rendus aux urnes pour élire leur nouveau président. Avec 25 % des voix, Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, symbole du renouveau d’une gauche démocratique, fait face à Ivan Duque, arrivé en tête avec 39 % des votes, représentant d’une droite dure et héritier politique de l’ancien président Alvaro Uribe qui pourfend le contenu des accords de paix signés avec la guérilla des « Farc » en 2016.

Qualifiés pour le second tour qui se tiendra le 17 juin, les deux candidats proposent des visions radicalement opposées pour l’avenir du pays.

Le programme de Gustavo Petro est le seul à même de résoudre les causes structurelles du conflit armé qui dure depuis plus de 60 ans.

La guerre opposant l’État aux mouvements de guérillas fut longue et cruelle, 150 000 Colombiens y ont perdu la vie. On compte six millions de déplacés et 60 000 disparus.

Après Haïti, la Colombie est devenu le pays le plus inégalitaire du continent, un tiers de la population vit sous le « seuil de pauvreté ».

A cette crise sociale s’ajoutent une corruption endémique, la persistance des assassinats politiques et le règne de l’impunité.

La paix reste à construire, mais de quelle paix parle-t-on ? C’est tout l’enjeu de cette campagne électorale.

La persistance des groupes armés

Malgré la démobilisation des « Farc », de nombreux acteurs armés contrôlent encore des régions entières. Près de deux mille anciens guérilleros des « Farc » ont refusé de signer les accords et se consacrent au trafic de drogue, notamment à la frontière de l’Équateur.

La guérilla de l’ELN, autre mouvement rebelle historique, n’a pas signé de cessez-le-feu, malgré l’ouverture des négociations, et des combats font rage à la frontière vénézuélienne.

Le pays connaît aussi un accroissement inquiétant de l’activité criminelle des mafias et des groupes narco-paramilitaires qui, pendant des décennies, ont été les alliés de l’armée colombienne dans sa lutte contre la guérilla.

Responsables de milliers d’assassinats de militants de gauche, de leaders paysans ou de syndicalistes, ces milices d’extrême-droite ont commis près de mille trois cents massacres de paysans accusés sans preuve de soutenir la guérilla.

Malgré une " démobilisation " en 2006, ces groupes n’ont jamais cessé d’exister et ce sont transformés en puissantes organisations criminelles, ils tentent aujourd’hui de contrôler les territoires autrefois aux mains des « Farc ».

Dernière nouveauté alarmante, les cartels mexicains s’implantent dans le pays pour maîtriser directement la production de coca et les routes du trafic de drogue.

Quelle sera la politique du futur président pour affronter ce nouveau conflit plus diffus que le précédent ?

La réponse ne pourra être exclusivement sécuritaire.

La construction de la paix devra nécessairement passer par des politiques publiques s’attaquant aux causes structurelles de la violence politique, parmi lesquelles la question agraire.

L’urgence de la question agraire

Le candidat Gustavo Petro en a fait l’élément central de son programme, " la Colombie Humaine ".

Un pour cent des exploitations agricoles concentre plus de 80 % des terres cultivables. Une situation unique en Amérique latine qui s’explique par une spoliation massive de terres durant les pires années du conflit.

Sur les six millions de déplacés, beaucoup ont souffert des crimes de la guérilla, mais une écrasante majorité a fui les massacres commis par les paramilitaires.

Une stratégie de terreur au service de grands propriétaires, de narcotrafiquants et d’entreprises pétrolières ou minières qui se sont accaparés les meilleures terres.

Les déplacés tentent de faire valoir leurs droits mais depuis deux ans, près de trois cents leaders populaires exigeant la restitution de terres ont été assassinés.

Tous les trois jours, un défenseur des « droits de l’Homme » est exécuté sans que l’État ne réagisse.

Aujourd’hui, seuls 8 millions d’hectares sont consacrés à l’agriculture contre 34 millions d’hectares destinés à l’élevage extensif.

Une poignée de grands propriétaires possèdent les terres les plus fertiles sans les cultiver.

Il est temps que la Colombie mette fin à ce modèle " latifundiste ".

Seul le candidat Petro envisage une redistribution de terres et une démocratisation du crédit pour accroître une production agricole qui sortirait de la misère des millions de paysans.

Cette réforme permettrait d’assurer la sécurité alimentaire du pays, de lutter contre les cultures de coca et de faire émerger un secteur agro-industriel créateur d’emplois, base d’une relance générale de l’économie.

Gustavo Petro prévoit aussi de mettre un coup d’arrêt à l’exploitation minière et pétrolière sans limite des territoires.

Responsable d’un désastre humain et environnemental pour de nombreuses communautés indiennes et afro-colombiennes, le modèle économique actuel, basé sur ces industries extractives, menace les ressources en eau et les forêts du pays.

Cette campagne a mis en évidence comment un secteur de la société a tiré profit du conflit en accumulant par la violence de gigantesques richesses foncières.

Ces forces conservatrices, qui soutiennent le candidat de droite Ivan Duque, tentent de diaboliser Gustavo Pétro en l’accusant de « castro-chavisme », alors que son programme tient d’un réformisme " social-démocrate " keynésien visant une démocratisation des services publics de l’éducation et de la santé.

Les défis de la justice transitionnelle

Ce que redoutent par dessus tout les élites traditionnelles, qu’incarnent le candidat Duque et l’ancien président Uribe, est l’entrée en vigueur de la justice transitionnelle prévue par les accords de paix.

Une juridiction spéciale doit, en effet, juger les auteurs des crimes commis durant le conflit, qu’ils soient anciens guérilleros, militaires ou civils.

S’ils confessent leurs exactions, ils pourront bénéficier de peines alternatives à la détention. S’ils les dissimulent, ils encourront jusqu’à 20 ans de prison.

Pour éviter le dévoilement des complicités criminelles de secteurs du patronat, de l’armée et de la classe politique avec le narco-paramilitarisme, la droite a promis de vider de son contenu cette « justice transitionnelle ».

En effet, Alvaro Uribe dans les années 90 a été le grand promoteur du para-militarisme dans le département d’Antioquia, il est soupçonné d’avoir mis sur pied avec son frère, Santiago Uribe, un groupe paramilitaire responsable de centaines d’exécutions sommaires.

Conscient de cette menace, Gustavo Petro a mis cette exigence de vérité et de réparation des victimes au cœur de son programme.

Face aux risques d’impunité, les Nations-Unies et la « communauté internationale », qui avaient célébré la signature des accords de paix, devront donc veiller à leur mise en œuvre effective par le prochain président.

Une alternance politique est-elle possible ?

Porté par une mobilisation aussi massive qu’inattendue, Gustavo Petro peut-il battre son adversaire de droite au second tour ?

Le grand élan d’enthousiasme provoqué par sa candidature suffira-t-il à le porter au pouvoir ?

En recevant le soutien des principaux partisans du candidat centriste Sergio Fajardo, ayant réuni 24 % des voix au premier tour, et de ceux du candidat libéral Humberto de la Calle, Gustavo Petro a élargit sa coalition à toutes les forces citoyennes et démocrates.

Ce nouvel accord pourrait convaincre les indécis et les partisans du " vote blanc ", près de 15 % de l’électorat, à rallier sa candidature le 17 juin prochain.

Les risques de fraude électorale sont réels mais une vigilance populaire le jour du vote et l’union de toutes les forces progressistes pourraient rendre possible une victoire de la gauche.

Cette alternance politique inédite, porteuse de justice sociale, contribuerait à la construction d’une paix durable en Colombie.

Nicolas Joxe,

journaliste, auteur du documentaire « Terreur d’État : Colombie, le combat des victimes du paramilitarisme » diffusé sur " France Culture ".

https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/terreur-detat-24-colombie-limpunite-des-crimes-paramilitaires

https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/terreur-detat-34-colombie-le-combat-des-victimes-du

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