Coincé par ses propres renoncements, Macron cherche une issue de secours

, par  DMigneau , popularité : 0%

Coincé par ses propres renoncements, Macron cherche une issue de secours

Les manifestations massives de samedi n’ont suscité aucun commentaire du pouvoir sur le fond des revendications. À peine certains ont-ils concédé la nécessité de retravailler l’article 24 de la loi sur la « sécurité globale » et de plancher sur de nouvelles propositions pour recréer de la « concorde ». Tout en continuant de dénier la nature du problème.

Un grand silence.

C’est ce qu’a opposé « l’exécutif » aux " Marches pour les libertés " qui se sont tenues, samedi 28 novembre, dans 70 villes de France.

Des mobilisations massives qui ont réuni des dizaines de milliers de personnes – 500 000, selon les organisateurs, 133 000, selon le ministère de l’intérieur –, mais n’ont suscité aucun commentaire de la part d’Emmanuel Macron ou de son gouvernement.

Samedi soir, seul Gérald Darmanin s’est exprimé sur " Twitter " pour condamner " les violences inacceptables contre les forces de l’ordre ", indiquant que 98 policiers et gendarmes avaient été blessés lors des manifestations.

https://twitter.com/GDarmanin/status/1332749594573279234

Dans la " même veine ", quelques rares ministres ou élus de la majorité ont réagi sur les « réseaux sociaux » pour dénoncer ce que " le patron " des députés " La République en marche " (LREM), Christophe Castaner, a qualifié de " déchainement de violence […] insupportable ", à la suite d’images montrant un policier pris à partie par des membres des " Black blocs ", place de la Bastille, à Paris.

https://twitter.com/CCastaner/status/1332783859348467712

« La violence est la loi de la brute. Celle qui s’exerce contre Michel et les forces de l’ordre aujourd’hui. Rejeter toute forme de violence est un impératif démocratique  », a également écrit le ministre chargé des " relations avec le Parlement ", Marc Fesneau.

https://twitter.com/MFesneau/status/1332796815704543235

Aucun d’entre eux n’a, en revanche, commenté ces autres images, relayées par l’AFP, du photographe indépendant Ameer al-Halbi, gravement blessé au visage pendant une charge de la police, alors qu’il couvrait la manifestation parisienne et qu’il était, selon le magazine " Polka ", pour lequel il collabore, " clairement identifié comme photographe de presse et ne pouvait être confondu avec un casseur ".

https://twitter.com/afpfr/status/1332944160832294916

https://www.instagram.com/p/CIK5ZDypLkD/

Surtout, aucun d’entre eux n’est réellement revenu sur l’objet même des mobilisations qui ont réuni des dizaines de milliers de personnes, mais aussi - une fois n’est pas coutume - l’ensemble des forces politiques de gauche.

Des membres de l’association " Attac " dans le défilé parisien du 28 novembre. © Samuel Boivin/NurPhoto via AFP

Le « pouvoir » n’entend pas renoncer comme cela à l’article 24 de sa loi sur la « Sécurité globale » et encore moins à l’ensemble du texte.

Sur l’objectif de cet article 24, nous sommes tous d’accord : il faut que l’on protège nos forces de l’ordre de vindictes sur les réseaux sociaux , a encore répété, dimanche, la députée LREM Yaël Braun-Pivet, présidente de la « Commission des lois » à « l’Assemblée ».

https://www.francetvinfo.fr/politique/proposition-de-loi-sur-la-securite-globale/video-securite-globale-evidemment-qu-il-faut-revoir-notre-copie-sur-l-article-24-estime-la-presidente-de-la-commission-des-lois-de-l-assemblee-yael-braun-pivet_4200247.html

" Pour autant, je vois bien, et je l’entends – il faudrait être sourd pour ne pas l’entendre – que ce que nous avons proposé et voté pour assurer cette protection n’est pas satisfaisant, donc évidemment qu’il faut revoir notre copie. "

" Nous avons encore des mois de travail devant nous ", a aussi indiqué Marc Fesneau dans les colonnes du " Journal du dimanche ".

https://www.lejdd.fr/Politique/le-ministre-marc-fesneau-sur-la-loi-securite-globale-nous-avons-encore-des-mois-de-travail-devant-nous-4008720

Après s’être " mis à dos " le « Parlement » en annonçant la création d’une commission " extra-parlementaire " censée, dans un premier temps, " proposer à la représentation nationale une nouvelle écriture de l’article 24 ", « l’exécutif » cherche désormais à sortir de la crise politique qu’il a lui-même engendrée.

Les mêmes qui assuraient, il y a quelques jours encore, qu’aucun des dispositifs prévus par la loi sur la " Sécurité globale " ne posait de problème – " C’est une excellente loi. […] Lisez ce texte, et pas tous les commentaires erronés qui en sont faits ", lançait Jean Castex aux sénateurs, le 25 novembre – affirment aujourd’hui qu’il y a " peut-être " quelque chose à revoir.

https://twitter.com/publicsenat/status/1331617646979198976

" Il faut maintenir " le texte, mais le " modifier ", a ainsi concédé le patron des députés " MoDem ", Patrick Mignola, jugeant l’article 24 " bon dans ses objectifs, mais mal écrit par les technocrates  ».

https://www.francetvinfo.fr/politique/proposition-de-loi-sur-la-securite-globale/video-securite-globale-cet-article-24-est-bon-dans-ses-objectifs-mais-il-a-ete-mal-ecrit-par-les-technocrates-estime-le-depute-modem-patrick-mignola_4200143.html

Un avis critique qui ne l’a pourtant pas empêché de voter pour l’ensemble de la proposition de loi.

http://www2.assemblee-nationale.fr/scrutins/detail/(legislature)/15/(num)/3254

Dans la majorité, quelques voix commencent à s’élever pour souligner les risques que font courir un tel entêtement.

« Quand une mesure suscite autant de résistance, il est parfois préférable d’y renoncer plutôt que de s’obstiner , a indiqué le vice-président LREM de « l’Assemblée », Hugues Renson. L’article 24 ne doit pas devenir notre CPE, ni notre " déchéance de nationalité " ! »

https://www.lefigaro.fr/politique/hugues-renson-l-article-24-ne-doit-pas-devenir-notre-cpe-ni-notre-decheance-de-nationalite-20201127

Le député de Paris fait partie des 48 élus de la majorité à s’être abstenus lors du vote en première lecture. C’est aussi le cas de Sacha Houlié, qui affirme, dans " La Nouvelle République ", que " la suppression de l’article 24 serait justifiée ".

https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/sacha-houlie-depute-lrem-de-la-vienne-supprimer-l-article-24-serait-justifie?utm_medium=Social&utm_source=Twitter&Echobox=1606573318

" Le texte a été rattrapé par le contexte ", souligne-t-il.

" C’est un texte qui me paraît inutile ", estime également la députée LREM Caroline Janvier, qui a voté « contre ».

https://www.francebleu.fr/infos/politique/un-texte-inutile-caroline-janvier-deputee-en-marche-du-loiret-ne-votera-pas-la-loi-securite-globale-1606146652

" J’ai énormément de collègues qui, de façon générale, ne sont pas très favorables à cette proposition de loi, qui sont très mal à l’aise avec cet article 24, mais aussi avec d’autres, concernant les questions des drones, des caméras-piétons ", confiait-elle aussi à " France 3 ".

https://france3-regions.francetvinfo.fr/centre-val-de-loire/loiret/loi-securite-globale-trois-questions-caroline-janvier-seule-deputee-lrem-inscrite-contre-article-24-1897770.html

Avant que la proposition de loi sur la « Sécurité globale » ne revienne éventuellement à « l’Assemblée » – si les deux chambres ne trouvent pas un " terrain d’entente " –, elle sera d’abord examinée au « Sénat » dans le courant du premier trimestre 2021.

Gérard Larcher, le président " Les Républicains " (LR) de l’institution du palais du Luxembourg, a d’ores et déjà prévenu dans " Le Parisien " : " Sans doute la commission des lois [du Sénat – ndlr], mais c’est à elle d’y travailler, va clarifier le texte de cet article 24, mais aussi d’autres articles. Sans doute les sénateurs vont-ils insérer ce nouveau délit dans le Code pénal, mais sans toucher à la loi sur la presse. "

https://www.leparisien.fr/politique/commission-sur-la-loi-securite-je-ne-laisserai-jamais-faire-n-importe-quoi-promet-larcher-27-11-2020-8410957.php

Pour le sénateur LR Philippe Bas, qui a longtemps présidé cette commission, « l’article 24 n’est ni fait ni à faire, […] il n’est même pas de nature à protéger les policiers ".

" Les gouvernements d’Emmanuel Macron ont l’art de créer eux-mêmes des crises politiques et de les amplifier quand ils cherchent à les résoudre ", a-t-il " tweeté ", dimanche.

https://twitter.com/BasPhilippe/status/1333041246915407872

Concurrencée sur son terrain du " tout-sécuritaire ", la droite LR a trouvé un " angle d’attaque " qui lui semble parfait pour regagner du terrain : l’amateurisme.

" C’est du travail d’amateurs. Mais ne cherchons pas trente-six responsabilités : le responsable de tout cela, c’est le président de la République ", a affirmé Xavier Bertrand sur " BFM ".

https://www.bfmtv.com/politique/defiance-envers-la-police-pour-xavier-bertrand-emmanuel-macron-est-le-seul-responsable_AV-202011290110.html

" Le seul responsable de tout ça, c’est Emmanuel Macron "

Le président des Hauts-de-France en a profité pour défendre Gérald Darmanin, qui lui reste proche malgré son ralliement à LREM.

" Il faut qu’on arrête de le rendre responsable de tout, des tensions dans le pays, parce qu’il n’est là que depuis quelques mois , a-t-il dit. Le seul qui soit là depuis le début du quinquennat, c’est le président de la République.

C’est lui qui a fait ces choix précédents de ministres de l’intérieur.

C’est lui qui - on le voit bien - n’est toujours pas à l’aise sur ces questions. Le seul responsable de tout ça, c’est Emmanuel Macron. "

Le chef de l’État ne s’est pas exprimé publiquement après les manifestations massives de samedi.

Dans la manifestation parisienne, le 28 novembre. © ES

La veille, il avait posté sur les « réseaux sociaux » un message dans lequel il exprimait sa " honte " face aux images des violences policières dont le producteur de musique Michel Zecler a été victime.

https://www.facebook.com/EmmanuelMacron/posts/3010677572498142

" Je crois en la République exemplaire : une police exemplaire avec les Français, des Français exemplaires avec les forces de l’ordre comme avec tous les représentants de l’autorité publique , écrivait-il alors. Je demande au gouvernement de me faire rapidement des propositions pour réaffirmer le lien de confiance qui doit naturellement exister entre les Français et ceux qui les protègent et pour lutter plus efficacement contre toutes les discriminations. "

En janvier 2020, la multiplication de témoignages vidéo avait déjà contraint Emmanuel Macron à évoquer " des comportements qui ne sont pas acceptables " et à réclamer " des propositions claires pour améliorer la déontologie ", quelques jours après la mort de Cédric Chouviat.

En juin de la même année, face à la vague internationale de soutien qui avait suivi le meurtre de George Floyd, à Minneapolis (États-Unis), il avait demandé au gouvernement de " faire aboutir rapidement ce travail ".

" Ce travail redevient une priorité pour le président ", indiquait alors son entourage au " Monde ".

lemonde.fr/politique/article/2020/06/08/violences-policieres-emmanuel-macron-saisit-le-gouvernement_6042083_823448.html

Or, six mois plus tard, toujours rien.

Certes, « Place Beauvau » a récemment rendu public son " Livre blanc " de la sécurité intérieure, commencé en 2019 par le ministre de l’intérieur d’alors, Christophe Castaner.

Certes, en première page, on peut y lire que l’objectif du gouvernement est de " recréer les conditions de la confiance entre la population et les forces de sécurité " – objectif qui figurait déjà dans le programme présidentiel de 2017. Mais, en réalité, le document que " Mediapart " avait publié prône le renforcement des technologies de surveillance et du contrôle de l’information, tout en faisant l’impasse sur les violences policières et le suivi disciplinaire.

Après s’être longtemps cantonné à des " ajustements de communication ", « l’exécutif » dit réfléchir à de nouvelles propositions.

Parmi les pistes envisagées, sont régulièrement évoquées une réforme de « l’Inspection générale de la police nationale » (IGPN) – qu’une partie de la majorité, à l’instar de la députée LREM Fiona Lazaar, appelle de ses vœux – ; la « formation continue » des forces de l’ordre ; ou encore la nomination d’un " haut-commissaire ".

https://www.huffingtonpost.fr/entry/violences-policieres-il-est-temps-de-reformer-ligpn_fr_5fbe82fdc5b66bb88c635e6d

Mais, sur le fond, le problème reste le même : comment Emmanuel Macron espère-t-il régler la question des violences policières, lui qui n’a cessé de s’enferrer dans le déni depuis le début de son quinquennat ?

Alors qu’il promettait, pendant la campagne présidentielle, la " tolérance zéro à l’égard de toute forme de délinquance ou d’incivilité, à l’égard de toute déviance, tout excès, toute violence policière ", le président de la République a radicalement changé de discours une fois élu, allant même jusqu’à récuser l’usage de cette expression.

https://twitter.com/emmanuelmacron/status/832609988304592900

« Ne parlez pas de “ répression ” ou de “ violences policières ”, ces mots sont inacceptables dans un " État de droit " », lançait-il en mars 2019. Au lieu de se montrer " intraitable ", comme il l’avait promis sur le plateau de " Mediapart " deux jours avant son élection, il a rapidement épousé l’argumentaire des syndicats de policiers et de la droite classique.

Pas une seule fois, Emmanuel Macron n’a publiquement remis en cause ni ses ministres de l’intérieur ni le préfet de police de Paris, Didier Lallement, toujours soutenu par « l’Élysée », malgré sa gestion toute personnelle du " maintien de l’ordre " et ses propos polémiques à répétition.

C’est pourtant bien le même Emmanuel Macron qui expliquait, en mars 2017, croire en " une République de la responsabilité ".

https://twitter.com/ellensalvi/status/1331954460478861313

" Ce n’est pas possible quand il y a une violence policière qu’il n’y ait aucune sanction dans la hiérarchie policière. Il y a un commissaire de police, il y a un directeur départemental de la sécurité publique, il y a un préfet et il y a un ministre ", disait-il à l’époque.

Aujourd’hui, il n’est plus question de " responsabilités " ou d’approche systémique des violences policières.

Le chef de l’État s’en tient " au cas par cas ". En janvier 2020, il avait demandé à Christophe Castaner de recevoir la famille de Cédric Chouviat.

Au mois de juin, il faisait de même avec l’ancienne « garde des Sceaux » Nicole Belloubet, pour la famille d’Adama Traoré, au mépris de la séparation des pouvoirs.

Dimanche, l’entourage de Michel Zecler, cité par " France Info ", indiquait que le producteur de musique avait été contacté par « l’Élysée » " afin de prendre de ses nouvelles " et de lui rappeler que le président de la République considérait comme " une honte " ce qui lui était arrivé.

https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/producteur-passe-a-tabac-par-des-policiers/direct-producteur-tabasse-par-des-policiers-les-quatre-agents-en-garde-a-vue-ont-ete-deferes-devant-la-justice_4200259.html

« Cela fait honte au président de la République ? Très bien. Il devrait avoir encore plus honte quand il entend son ministre de l’intérieur dire qu’il s’agit là de “ conneries ”, comme des sottises. Il ne s’agit pas de “ conneries ”. Il s’agit de délits scandaleux, d’une violence inadmissible  », a lancé l’avocat Henri Leclerc, samedi, place de la Bastille, en référence aux propos tenus la veille par Gérald Darmanin sur " France 2 ".

https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/police/violences-policieres/direct-suivez-l-intervention-du-ministre-de-l-interieur-gerald-darmanin-au-20-heures-de-france-2_4196815.html

" Lorsqu’il y a des gens qui déconnent, ils doivent quitter l’uniforme, ils doivent être sanctionnés ", avait alors indiqué le locataire de la place Beauvau.

Au-delà des " réécritures " dont fera l’objet le texte sur la « Sécurité globale » au cours des prochaines semaines, au-delà même des propositions que Gérald Darmanin pourrait commencer à évoquer lundi, à l’occasion de son audition par la « Commission des lois » de « l’Assemblée », une question hante les soutiens les plus mal à l’aise d’Emmanuel Macron : comment croire encore à ce qu’il dit quand tant de promesses ont été reniées ?

Le chef de l’État parle beaucoup, mais ses propos " sonnent creux ". Il assure " croire en nos libertés, dont [il est] le garant  ».

Il dit n’avoir " jamais cessé de défendre ces principes et tous ceux qui l’incarnent ".

https://twitter.com/EmmanuelMacron/status/1332404205013884929

Il se veut le chantre de la " concorde ".

https://twitter.com/EmmanuelMacron/status/1332404211640885249

Mais tout, dans ses choix politiques, prouve le contraire.

Depuis trois ans, les libertés fondamentales et les droits individuels n’ont cessé de reculer. Et beaucoup, malgré les dénégations du pouvoir, l’ont désormais compris.

Samedi, jour de mobilisation, et alors que le gouvernement et la majorité peinaient à rappeler leur " attachement " à la liberté de la presse, largement mobilisée dans la rue, des journalistes de l’audiovisuel dénonçaient dans une tribune les tentatives des « pouvoirs publics » de contrôler leur tournage.

https://twitter.com/SdjFrance2/status/1332749367317553152

" Avant d’autoriser à filmer des policiers dans l’exercice de leur fonction, le service de communication de la police nationale exige désormais un droit de validation du reportage avant diffusion. "

Ellen SALVI

MediaPart