Chili : un gouvernement d’audace et d’équilibres

, par  DMigneau , popularité : 0%

Chili : un gouvernement d’audace et d’équilibres

Majoritairement féminin, le gouvernement chilien sur le perron du « Musée d’Histoire Naturelle » du Chili, le 21 janvier 2022. (Capture d’écran)

Pour Gabriel Boric, le jeune président " de gauche " élu le 19 décembre dernier, et qui entrera en fonction le 11 mars 2022, le plus dur commence. Il va falloir composer ! Il vient d’annoncer la composition de son gouvernement, majoritairement féminin. En son sein, 3 ministres " communistes ", 2 " socialistes ", 1 " écologiste " et beaucoup " d’indépendants "... dont l’ex-président de la « Banque centrale » du Chili.

Édifié en 1830 au sein du Parc Quinta Normal à Stantiago par le naturaliste français Claude Gay (à qui l’on doit les premières études complètes sur la flore, la faune, la géologie et la géographie du Chili), le « Musée National d’Histoire Naturelle » du Chili est connu de tous les Chiliens. C’est depuis ce lieu emblématique que Gabriel Boric le jeune Président " de gauche " élu le 19 décembre dernier - et qui entrera en fonction le 11 mars 2022 - a annoncé, ce 21 janvier à 9 heures (au Chili) la composition de son gouvernement.

Audace et équilibres sont au rendez-vous.

Audace : on annonçait une équipe paritaire. Elle est bien plus que cela : 14 femmes, 10 hommes. Les femmes héritent de certains postes-clé, à commencer à Izkia Siches (qui fut la « directrice de campagne » de Boric), 35 ans , ministre de de l’Intérieur ; Maya Fernández Allende, 50 ans, à la Défense, ou encore Marcela Ríos à la Justice.

Comme attendu, ce gouvernement est " inter-générationnel ".

Moyenne d’âge : 49 ans.

Le plus âgé est Carlos Montes Cisternas, 75 ans, membre du " Parti socialiste ", ministre du Logement.

La benjamine : Camila Valllejo, 33 ans, « Secrétaire générale » du gouvernement, « communiste ».

Un " écologiste " de 57 ans, Esteban Valenzuela, est à la tête du ministère de « l’Agriculture ».

La « Culture » revient à l’anthropologue Julieta Brosky, 38 ans, membre de " Convergence sociale ", le parti de Gabriel Boric, qui est, logiquement, le plus représenté.

Aucune force politique " de gauche " n’a été oubliée : " Parti communiste " (qui hérite notamment du ministère du Travail), " Parti socialiste ", " Parti libéral ", " Parti radical ", " Parti Communes ", " Révolution démocratique ", mais le gouvernement compte aussi de nombreux " indépendants ".

Gabriel Boric se savait attendu (au tournant) par les milieux économiques et financiers. La plus grosse surprise vient de la nomination au ministère du Budget de Mario Marcel, 63 ans, qui était jusqu’alors président de la « Banque centrale » du Chili.

Proche du " Parti socialiste ", il est issu d’une famille espagnole qui a fui le " franquisme ". Son nom avait été évoqué en 2006 comme possible ministre du Budget de Michelle Bachelet. Il connaît bien la France pour y avoir travaillé de 2011 à 2014, au sein de l’OCDE, comme responsable du " développement territorial ".

Mario Marcel quitte la présidence de la « Banque centrale » du Chili pour devenir ministre du Budget.

Pour Gabriel Boric, c’est maintenant que le plus dur commence. La tâche qui attend ce gouvernement n’est pas mince : s’attaquer aux inégalités sociales, améliorer le système de santé publique, réformer le système éducatif qui contraint les étudiants à s’endetter, rendre leur dignité à une majorité de retraités qui, dans le système privé actuel, reçoivent des paiements mensuels inférieurs au salaire minimum, etc.

Toutes ces réformes devront être conduites alors que, du fait de la pandémie, le déficit budgétaire chilien s’est accru et atteint désormais plus de 7 % du PIB.

Pour l’économiste Stephany Griffith-Jones (nièce de Franz Kafka, elle est née à Prague mais a fait ses études au Chili), qui a fait partie de l’équipe de conseillers de Boric pendant sa campagne, les objectifs contenus dans le programme de Boric sont toutefois réalisables dans la mesure où ils sont progressifs, et qu’ils peuvent être financés par un certain nombre de réformes fiscales : lutte contre la fraude et l’évasion fiscales qui représentent à elles seules 7 % du PIB, soit le double de la moyenne des pays de l’OCDE, introduction d’un « impôt sur la fortune », augmentation de la redevance imposée aux grands projets d’extraction de cuivre, suppression des exonérations fiscales et modification de l’impôt sur le revenu.

" Certaines mesures, telle que l’élimination des dettes étudiantes, ne posent pas de gros problème budgétaire ", estime Stephany Griffith-Jones.

" En revanche, d’autres mesures, telles que l’accès universel aux soins de santé ou l’amélioration des retraites, nécessitent des ressources importantes et devront donc être financées par l’impôt ".

Mais il y a de la marge : comme l’indique Nicolás Grau, professeur d’économie à l’université du Chili et membre de l’équipe de campagne de Boric, les données de l’OCDE confirment qu’au Chili, la charge fiscale est exceptionnellement faible pour une économie à ce niveau de développement. Elle ne représente que 20,9 % du PIB, en dessous des 34,7 % estimés pour l’Espagne en 2019 et des 28,6 % en Argentine.

Quant aux dépenses de « Sécurité Sociale », signe de « l’ultra-libéralisme » introduit par les années Pinochet, elles ne représentent que 1,5 % du PIB, contre 5,7 % en Argentine et 12,3 % en Espagne.

D’autre part, les ressources budgétaires de l’État devraient bénéficier des besoins croissants en cuivre dont le Chili est le premier producteur mondial, fortement demandé pour la " rénovation énergétique ".

Reste le cas du " lithium ".

https://www.leshumanites.org/post/le-chili-avec-ou-sans-lithium

Le programme de Boric prévoit la nationalisation de cette ressource, elle aussi en forte demande, et la régulation de son extraction.

Avant de clore son mandat, le président sortant Sebastián Piñera a tenté de confier " à la hussarde " de nouvelles concessions minières à quelques multinationales, notamment chinoise et russe. Mais sitôt l’annonce de " l’appel d’offres ", des députés ont déposé une plainte auprès du bureau du « Contrôleur général » pour demander que la décision soit annulée.

Quelques heures plus tard, le pouvoir judiciaire a annoncé que la « Cour d’appel » de Copiapó avait ordonné la suspension de " l’appel d’offres ".

Gabriel Boric sait cependant qu’il devra compter avec les milieux des affaires et de la finance. Or, selon " El Mostrador ", le jeune président " de gauche " " commence à séduire les entrepreneurs ". Convaincre le fonds de pension " AFP Habitat ", très important au Chili, est une autre " paire de manches ".

Quelle marge de manœuvre politique ?

A la « Chambre des Députés », la coalition " Apruebo Dignidad " qui a porté la candidature de Gabriel Boric à l’élection présidentielle et qui inclut le " Parti communiste ", n’est pas majoritaire, avec 37 sièges sur 155. A minima, les 37 voix du " Nouveau Pacte social " (" Parti socialiste " et " centre gauche "), les 3 voix de " Dignidad ahora " (centre gauche) et les 2 voix du " Parti écologiste " seront nécessaires pour voter les lois et réformes les plus emblématiques de Gabriel Boric.

Mais l’opposition de droite pourrait être plus " modérée " que prévu, et au Parlement, il n’est pas exclu que certain.e.s député.e.s de " centre droit " joignent également leurs voix. Très habilement, avant d’entrer en fonction, Gabriel Boric a reçu pendant plus d’une heure les leaders des partis de droite et " centre droit " de la coalition " Chile Vamos ".

Au sortir de cette réunion, ceux-ci se sont engagés à faire preuve d’un " esprit constructif ".

A priori, donc, pas d’obstruction systématique. La droite se déclare même disposée à une solution concertée pour mettre fin à la violence dans la région d’Araucanía, actuellement " militarisée " (vives oppositions avec la communauté Mapuche).

La droite devrait, en revanche, s’opposer à la loi d’amnistie pour les 211 " prisonniers politiques " condamnés et incarcérés pendant les manifestations qui ont eu lieu entre octobre 2019 et mars 2020.

Or, pour Gabriel Boric, c’est un point essentiel.

Paradoxalement, les embûches ne viendront peut-être pas tant de la droite que de « l’extrême-gauche », dont la revendication principale est précisément l’amnistie pour ces " prisonniers de la révolte " (“ Libertad a los presos de la revuelta ”).

Mais ce n’est pas le seul point de friction avec certains milieux " gauchistes " et/ou " anarchistes " qui ne voient en Boric qu’un pâle " socio-démocrate ", ricanent déjà de l’entrée au gouvernement de l’ex-président de la « Banque centrale », qui rejettent y compris le processus de « l’Assemblée constituante » au nom d’un esprit radicalement " anti-système " et veulent tout, tout de suite.

Sinon rien.

Cet article a été initialement publié sur le site des " humanités ".

Annonce du gouvernement de Gabriel Boric, le 21/01/22 (vidéo) :

https://youtu.be/Fy_7ud0_2tc

Jean-Marc ADOLPHE

Blogs.mediapart.fr

PS : Le dernier acte de Gabriel Boric avant d’annoncer la composition de son gouvernement aura été de rendre visite à Jacques Chonchol, 95 ans, qui fut ministre de « l’Agriculture » sous la présidence de Salvador Allende et à ce titre, chargé de mettre en place la réforme agraire.