Chili : des élections surprenantes et beaucoup d’interrogations

, par  DMigneau , popularité : 0%

Chili : des élections surprenantes et beaucoup d’interrogations

Ce dimanche, c’était jour de vote au Chili : le premier tour de l’élection présidentielle et l’élection des députés et sénateurs. Les médias européens s’y intéressent peu, focalisés qu’ils sont sur l’échec d’Angela Merkel à constituer un gouvernement de coalition. Il n’est pas interdit, néanmoins d’en tirer quelques enseignements.

Les enquêtes d’opinion

Tous les sondages donnaient Sebastián Piñera, ancien président de 2010 à 2014, de droite néolibérale, largement vainqueur au second tour devant son rival Alejandro Guillier, candidat d’une coalition (PS-PC-PPD-PR), successeur et héritier désigné de Michelle Bachelet, présidente sortante.

Les sondages le plébiscitaient à tel point que l’on se demandait s’il ne serait pas élu dès le premier tour. Sa victoire semblait, dans tous les cas, acquise. Il ne fait pas de doute que ces prévisions ont eu un impact sur le résultat final.

Le grand vainqueur : l’abstention

Le premier enseignement que l’on peut retirer des résultats est le taux d’abstention : 53 %.

Moins d’un chilien sur deux s’est prononcé lors de ces élections. Si l’on y ajoute les votes " blancs " et " nuls ", seulement 45,12 % de la population s’est exprimé pour l’un-e ou l’autre des 8 candidat-e-s.

6,5 millions de votant-e-s sur plus de 14 millions, ça interroge.

Les causes sont diverses mais on peut déjà y voir la dépolitisation de la société chilienne qui ne s’est toujours pas exorcisée de l’empreinte de Pinochet et le résultat prévu annoncé de manière si tonitruante par les médias à la solde de l’oligarchie.

Le vote obligatoire, aboli sous Bachelet, a sans doute contribué à cette désertion vers les urnes.

Les résultats

Sebastián Piñera (droite néolibérale) : 36,64 %

Alejandro Guillier (coalition PS-PC-PPD -PR ) : 22, 70 %

Beatriz Sánchez (Frente Amplio) : 20,27 %

José Antonio Kast (extrême droite pinochetiste) : 7,93 %

Carolina Goic (Démocratie Chrétienne) : 5,88 %

Marco Enriquez-Ominami (indépendant dissident du PS) : 5,71 %

Eduardo Artes (extrême gauche) : 0,51 %

Alejandro Navarro ( PAIS ) : 0,36 %

Les prédictions des sondeurs se sont donc confirmées par la présence au second tour de Piñera et Guillier avec un avantage bien moindre que prévu pour Piñera.

Le score de Guillier est conforme. Mais d’autres surprises sont au rendez-vous.

D’abord le score inattendu du Frente Amplio (" Front Élargi ") qui n’était crédité que de moins de 10 %, ce qui na pas été sans conséquence sur le fameux « vote utile » prôné durant sa campagne par Guillier.

Une autre, est la véritable déroute de la Démocratie Chrétienne, considérée jusqu’alors comme la deuxième force politique du pays.

Le Frente Amplio

C’est une nouvelle force dans le paysage politique chilien, une coalition constituée essentiellement de plusieurs groupes politiques de gauche et écologistes anti-néolibéraux, dont les principales figures sont issues du mouvement étudiant qui s’est mobilisé dans les rues il y a une décennie et qui se cherche encore et doit progresser au-delà de ses divergences internes.

Il est un peut tôt pour dire si elle peut s’apparenter à Podemos, Die Linke ou à la " France Insoumise ", bien qu’elle leur ressemble sur nombreux points.

Évidement, il ne nous appartient pas de donner des leçons aux forces émergentes qui ont toutefois, tout notre soutien. Le Frente Amplio ne comptait jusqu’alors qu’un seule député. Il en compte désormais 20 et un sénateur.

Son résultat au premier tour est encourageant sur ce que peuvent devenir ces mouvements à vocation citoyenne qui rejettent le néo-libéralisme, évidemment prôné par la droite, mais aussi par la " social-démocratie " qui n’est en fait que l’illusion d’une " gauche sociale " dévouée aux intérêts des multinationales.

Mais cette présence dans les instances législatives ne sera pas de nature à modifier dans l’immédiat le rapport de forces entre les deux grandes composantes qui se disputent le pouvoir.

Pour se fortifier, le Frente Amplio devra s’ouvrir à des initiatives citoyennes, faute de quoi il serait assimilé à un mouvement politique ordinaire. Le PCCH (Parti communiste chilien), qui compte 8 députés, devra faire ses choix stratégiques quant à l’avenir en abandonnant cette condescendance qui nous est si familière.

Mais cette alliance de partis politiques, malgré la sympathie que nous lui portons, n’aura de visibilité que lorsque les confusions ou contradictions en son sein seront levées. Mais après plus de 30 ans de libéralisme forcené, il n’est pas aisé de faire table rase du passé et d’assimiler les concepts de ce que peut être une révolution citoyenne.

Il lui reste à avancer dans la reconquête des droits sociaux abandonnés par les politiques précédentes et nous lui adressons, bien évidemment, tous nos souhaits de réussite dans cette entreprise, ô combien délicate, difficile et de longue haleine, ce qui est le lot de tous les mouvements émergents après quelques années d’existence.

Une autre nouvelle significative du revirement politique est l’élection à la députation de la première femme Mapuche, Emilia Nayudo Ancapichun.

Le second tour

La partie sera rude et serrée. Nul doute que Piñera cherchera à récupérer les voix de Kast, ce qui n’est pas forcément acquis. Que Goic préfère s’allier à Piñera plutôt qu’à Guiller, c’est bien possible car la DC a toujours eu un rôle trouble dans ses alliances.

N’oublions pas que le chrétien-démocrate Patricio Aylwin, devenu président après Pinochet, s’est déclaré favorable au coup d’État contre Salvador Allende.

La partie est aussi rude pour Guillier car, pour récupérer les voix du Frente Amplio, il lui faudra faire des concessions programmatiques sur maints points, tels que mettre un terme à la privatisation de la santé, l’éducation et l’accès à l’eau, ainsi que la séparation effective du pouvoir judiciaire du pouvoir exécutif.

On pourrait penser, néanmoins, que la somme des voix de Enriquez-Ominami et de la majorité du Frente Amplio puisse permettre à Alejandro Guillier de devenir le prochain président de la République chilienne. Mais un tel scénario laisse ouverte la question de pouvoir constituer une coalition de soutien parlementaire solide et durable, tant les contradictions entre un membre actuel du bi-partisme (PS-PC-PPD–PR) néolibéral et les anticapitalistes du Frente Amplio sont insurmontables.

Christian Rodriguez

NB : la Bourse de Santiago a chuté après le résultat des élections. C’est la plus forte chute dans le monde. Serait-ce un signe ?

Le Grand Soir