Chili Si, Chili No

, par  DMigneau , popularité : 22%

Chili Si, Chili No

De la « Confession d’une délatrice », cette militante d’extrême gauche qui dénonça ses camarades après le coup d’État de Pinochet en 1973, à la campagne pour le « No » au dictateur en 1988, qui provoqua sa chute : sans que le bilan de ses crimes n’ait été établi et sans que les massacreurs n’aient été jugés.

Sous le titre " Confession d’une délatrice ", Florence Aubenas publie un grand article dans " Le Monde " de ce 11 août sur Marcia Merino, dite " la Flaca ", une militante du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) chilien qui, arrêtée et torturée, après le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973, livra de nombreux camarades puis collabora avec la police secrète.

Bien des années plus tard, Carmen Castillo, qui avait été la compagne de Miguel Enriquez, le leader du MIR assassiné, retrouva " la Flaca " et réalisa un documentaire en l’interviewant avec beaucoup de retenue (" La Flaca Alejandra ", visible sur Internet, en espagnol seulement).

Marcia Merino, photo extraite du film " La Flaca Alejandra "

Les souvenirs remontent : ma rencontre à Alger, lors d’un voyage d’étude en août 1974, avec l’ambassadeur d’Allende resté en place (l’Algérie ayant refusé l’accréditation du représentant de Pinochet) qui nous confiait le peu d’espoir qu’il avait de sortie rapide de la dictature et évoquait - je relis mes notes - 30 000 morts et 60 000 arrestations (1).

Je me souviens aussi de mon ami Fernando, réfugié chilien en France, m’ayant confié un jour avoir subi dans les geôles de Santiago, attaché à un poteau, une exécution simulée.

Et aussi d’Adrian Rodriguez, responsable du MIR en Europe, rencontré discrètement en Franche-Comté fin 1979 et que j’ai interviewé pour " L’Estocade ", " Le Monde diplomatique " s’en faisant l’écho : son parti soutenait des luttes risquées au Chili et cherchait à collecter des fonds en Europe. Il me confiait qu’il invitait les militants réfugiés à revenir au pays pour mener le combat sur place.

Au début des années 70, on ne connaissait pas grand-chose de l’Amérique latine, mais on avait un faible pour le Chili. Il nous semblait que ce pays avait des similitudes avec la France. J’avais rencontré un soldat chilien qui visitait la France en Fiat 500 et tout dans ses propos, dans son désir de découvrir la culture française, disait combien il était nourri des valeurs de la République.

Le coup de force de l’armée, pourtant considérée comme la plus légaliste sous ces latitudes, avec le soutien actif des USA, nous incita à imaginer qu’en cas de victoire de la gauche en France, un jour, le danger putschiste serait bien réel.

Affiches de l’époque de l’Unité Populaire, sous Allende [collection YF]

" La joie est notre concept "

Arte diffusait ces jours-ci " No ", film de Pablo Larrain sorti en 2012. L’histoire se passe à Santiago-du-Chili, en 1988 : le dictateur Pinochet cherche à donner un second souffle à son pouvoir et lance un référendum, espérant ainsi retrouver par un plébiscite une place dans le concert international. La bataille bat son plein : les partisans du " No " à Pinochet veulent rappeler les crimes commis, les " 1 248 disparus ", les 40 % de Chiliens vivant sous le seuil de pauvreté.

Ils pensent pouvoir gagner en se faisant l’écho du sentiment de désespérance. Un personnage va jusqu’à dire : " Ce pays a besoin d’un acte divin ".

Une nouvelle génération voit les choses de façon totalement différente : René Saavedra (interprété par Gael Garcia Bernal, qui a joué auparavant le Che), jeune publicitaire, estime qu’il ne faut pas parler du passé.

Une employée pour le ménage dans les bureaux de l’agence est interrogée : elle est pour le " oui ", car elle vit bien, son fils fait des études, sa fille a du travail. Le passé, les massacres, les disparitions, " c’est du passé ".

Saavedra promène sa mine triste tout en proclamant que le message doit être agréable, joyeux, chargé d’humour : " le calme après la tempête ".

Il se met à dos une vieille garde qui insiste pour que l’on prenne en compte la douleur des gens et s’offusque que le mot d’ordre soit : " la joie est notre concept ". Elle y voit là de la pub pour Coca Cola, alors que des camarades ont été égorgés par ce pouvoir.

Le logo retenu représente le " No " avec un arc-en-ciel : seule allusion bien diffuse à des tendances politiques diverses (centre, gauche, extrême-gauche) grâce aux couleurs du rouge au violet ou plutôt du jaune au vert (" un truc de pédés ", assène un opposant à cette modernité). Pendant ce temps, la propagande de Pinochet pour le " Si " est un véritable hymne à la soviétique.

Et le soir des résultats, dans un premier temps, les partisans de la dictature sont tellement sûrs d’eux, qu’ils annoncent la victoire du " Si ", pour bien vite déchanter : c’est le Non qui a gagné.

Saavedra, qui n’avait cessé de répéter de toujours tenir compte du " contexte social actuel ", retourne à son métier : une pub avec top-modèle au sommet d’une tour. Comme dit Télérama : " Morale mordante : Pinochet aura été chassé par l’ultralibéralisme qu’il avait contribué à installer. "

Mordante, et désabusée.

Le renversement du régime suite à un scrutin qu’il avait lui-même voulu et organisé fera que les crimes commis quinze ans auparavant et la répression exercée durant tout ce temps, ne furent jamais poursuivis. Pinochet fut même relaxé par une Cour pour les crimes de l’opération Condor.

Le prix à payer pour que la démocratie advienne ? Pas sûr que la paix se construise sur des charniers prétendument oubliés.

YVES FAUCOUP

MediaPart

(1) Les chiffres admis aujourd’hui sont les suivants : " 2 277 morts ou disparus, 33 000 arrestations arbitraires et cas de tortures ", selon F. Aubenas qui reprend l’évaluation faite par le Comité Vérité et Réconciliation.

- Marcia Merino, " Confession d’une délatrice ", Florence Aubenas, Le Monde du 11 août :

http://www.lemonde.fr/festival/article/2016/08/10/confession-d-une-delatrice_4980632_4415198.html

- " No " : bande annonce ici :

https://www.youtube.com/watch?v=bhgSGL5-iv0&feature=youtu.be

Le film a été tourné avec des caméras des années 80, ainsi le format et le grain de l’image intègrent plus facilement les extraits d’actualités télévisées de 1988.