Changer la vie : l’écologie vue par le pape François

, par  DMigneau , popularité : 61%

Changer la vie : l’écologie vue par le pape François

La prise de conscience de l’urgence écologique a bénéficié cette année du grand renfort du Vatican. L’encyclique " Laudato si " du pape François, un texte fondamental et révolutionnaire, est venu secouer les consciences. Un texte qui, au fil des pages, pointe d’un doigt accusateur, comme responsable du " dépotoir " que nous faisons de la planète, le profit, l’appât du gain...

En dehors de quelques agents stipendiés des multinationales, l’urgence écologique n’est plus désormais niée par personne. Cette prise de conscience connaît en 2015 une brusque accélération, due à trois événements : un été exceptionnellement chaud dans toute l’Europe, la préparation de la conférence mondiale qui se tiendra au mois de décembre à Paris et l’encyclique « Laudato si » (« Loué sois-tu ») du pape François. On n’a pas encore pris toute la mesure d’un texte aussi fondamental, aussi profond, aussi révolutionnaire.

Lorsqu’en janvier 2014 le président Hollande, comme pour s’excuser de se rendre auprès du chef de l’Église catholique, avait souligné que cette visite était « utile » en raison des idées du pape en matière écologique et climatique, je ne pus m’empêcher de sourire : n’y avait-il pas d’autres raisons qu’environnementales pour rendre visite à la plus importante autorité spirituelle de la planète ? Eh bien ! J’avais tort ; la lecture attentive de la dernière encyclique m’en a convaincu.

Que le pape, après bien d’autres, souligne le véritable saccage de la planète auquel l’homme se livre depuis les débuts de l’ère industrielle n’a rien de surprenant. Il emploie, pour décrire le véritable « dépotoir » que nous sommes en train de créer autour de nous, des mots forts qui méritent de rester, notamment ce qu’il appelle une « culture du déchet » : combustibles divers, fumées industrielles, acidification des sols par les insecticides et les fongicides, et toutes ces ordures industrielles dont beaucoup ne sont pas biodégradables.

Mais là où le pape se montre véritablement novateur, c’est dans l’analyse des causes et du contexte idéologique de ces phénomènes. Car, tout au long des 200 pages de cette encyclique, il y a un accusé principal : c’est le profit, l’appât du gain. Au-delà de la technolâtrie de notre époque, il y a la cupidité du capitalisme : « le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tendent à ignorer tout contexte » (58). Et le pape François de dénoncer sans craindre la polémique cette ruse du capitalisme qui entend se servir du courant écologique pour se maintenir et même progresser.

« Il ne suffit pas de concilier en un juste milieu la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. » (153)

Voilà qui est dit. Dans leur sectarisme, les libertariens américains qualifient le pape François de « marxiste ». C’est évidemment stupide : ce pape n’est pas « marxiste » mais il est anticapitaliste, ce n’est pas la même chose. Que l’on n’aille pas non plus, ajoute-t-il en substance, faire benoîtement de l’écologie un nouveau moteur de la croissance. Si la croissance n’est que la forme macroéconomique d’une société consumériste, dont François dénonce les tares, alors, non à cette croissance-là ! Le discours sur la croissance durable n’est souvent qu’un moyen d’enfermer l’écologie « dans la logique des finances et de la technocratie ».

Allons jusqu’au bout : le néo franciscanisme de ce pape ne met pas en cause seul le capitalisme financier. Il ne s’en prend pas seulement au matérialisme de l’époque, y compris celui des consommateurs. Il ne débusque pas seulement les ruses d’une social-démocratie de " juste milieu " pour faire de l’écologie le dernier rempart d’une économie de marché sans principes et sans boussole. Par le biais de l’écologie, il condamne sans appel les compromissions de sa propre Église : « Si une mauvaise compréhension de nos propres principes nous a parfois conduits à justifier le mauvais traitement de la nature, la domination despotique de l’être humain sur la création, ou les guerres, l’injustice et la violence, nous, les croyants, nous pouvons reconnaître que nous avons alors été infidèles au trésor de sagesse que nous devions garder. »

Je ne vois que deux failles dans ce formidable réquisitoire.

La première, c’est l’attachement à un populationnisme que tout le reste du discours, notamment la critique du progrès technique, devrait conduire à remettre en cause.

L’autre point aveugle chez ce jésuite doublé d’un franciscain, c’est la question de l’animal. François, qui bouscule allègrement la doctrine classique, commune au christianisme, au capitalisme et au marxisme, de la maîtrise absolue de l’homme sur la nature, ne pourra pas se contenter longtemps de protester contre les mauvais traitements que la technocratie et la recherche du gain maximal infligent à nos frères inférieurs. Car, l’un des nouveaux prolétaires de ce néocapitalisme, à côté de la nature elle-même, c’est l’animal. Le pape ajoute, et c’est une piste nouvelle, que chaque créature a une fonction et une bonté qui lui sont propres.. A quand une encyclique sur l’animal ?

A chaque jour suffit sa peine. C’est une chose énorme que le retour à l’Évangile de la pauvreté débouche sur la réconciliation de l’homme avec la nature. Par le biais de l’écologie, le pape François nous demande ni plus ni moins que de changer la vie. C’est un tournant majeur : nous sommes passés d’un coup d’un discours bucolique à une métaphysique de la nature.

Jacques Julliard

Marianne