Cette bataille judiciaire derrière " La Bergère rentrant des moutons " de Pissarro

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Cette bataille judiciaire derrière " La Bergère rentrant des moutons " de Pissarro

La Bergère rentrant des moutons, de Pissaro - AFP

Exposée au Musée d’Orsay, la toile est au cœur d’une bataille judiciaire entre la France et les Etats-Unis. Spoliée pendant la « Seconde Guerre mondiale », vendue, achetée, finalement récupérée, elle pourrait être mis sous séquestre par la justice.

Explications.

" C’est une proposition très positive ! "

En sortant du tribunal de Paris, ce mardi 8 décembre, Ron Soffer, l’avocat de Léone Meyer, a l’espoir que l’affaire qu’il plaide trouve une issue favorable.

En jeu : un tableau de Pissarro, " La Bergère rentrant des moutons " peint en 1886. Exposé depuis 2016 au musée d’Orsay, il est actuellement l’objet d’une bataille juridique entre Léone Meyer, la petite-fille du fondateur des " Galeries Lafayette ", et le musée Fred Jones Jr de l’université d’Oklahoma.

Or, lors de l’audience du 8 décembre, la " Justice française " a annoncé envisager l’imposition d’une médiation entre les deux parties qui se déroulerait avant l’audience du 19 janvier sur le fond.

" Léone Meyer a déjà donné son accord sur ce principe ", précise l’avocat.

Une médiation qui s’annonce toutefois complexe et compliquée en raison d’un comportement du musée de l’Oklahoma qui frise l’obstination... malgré l’histoire du tableau qui mêle adoption d’une jeune orpheline et spoliations des biens juifs.

L’histoire familiale, pour commencer.

Léone Meyer est née en 1939, et perd ses parents en déportation.

A 7 ans, elle est adoptée par les époux Meyer dont le nom est, pendant de nombreuses années, synonyme de réussite commerciale. En effet, Raoul Meyer a épousé quelques années plus tôt la fille du fondateur des " Galeries Lafayette ", Yvonne Bader. C’est lui qui dirigera l’entreprise du 20 septembre 1944 jusqu’en 1970.

Passionnés d’art, ils collectionnent des toiles, notamment " impressionnistes ".

UN COFFRE PILLÉ PAR LA GESTAPO

Parmi celles-ci, " La Bergère rentrant des moutons " orne les murs de leur domicile parisien. Sous l’occupation, les Meyer déposent leur collection dans un coffre du « Crédit foncier de France », à Mont-de-Marsan. Mais en 1941, il est pillé par la « Gestapo ».

Les toiles sont dispersées.

Après-guerre, les époux Meyer retrouvent une partie de leur collection parmi les œuvres rapportées d’Allemagne par « les Alliés ». Mais il en manque, notamment celle de Pissarro.

En 1947, elle est donc inscrite sur le répertoire des biens spoliés en France. L’espoir de récupérer le bien ressurgit en 1951 quand Raoul Meyer repère l’œuvre dans une collection suisse. Il est de courte durée : les juges helvètes déboutent Raoul Meyer au motif que la spoliation serait prescrite après cinq ans.

Le tableau de Pissarro tombe alors dans les mains d’un galeriste new-yorkais, David Findlay, qui le vend en 1957 à des collectionneurs juifs, Aaron et Clara Weitzenhoffer. Il reste en leur possession jusqu’à ce qu’en 2000, ils décident de faire don de 33 tableaux impressionnistes (Monet, Renoir...) au musée Fred Jones de l’université de l’Oklahoma.

UN PROCÈS CONTRE L’UNIVERSITÉ D’OKLAHOMA

Raoul Meyer et son épouse sont alors décédés depuis longtemps mais Léone Meyer s’est attelée à la quête de la peinture de Pissarro afin " d’honorer la mémoire de son père et pour la remettre au Musée d’Orsay " souligne l’avocat.

C’est son fils, David, qui, via " Internet ", la localise Outre-Atlantique.

Alors, l’héritière intente un procès en 2013 à l’université d’Oklahoma pour récupérer la toile dérobée.

Au terme de trois années de pérégrinations dans la " Justice américaine ", elle signe – sous l’égide du « Congrès juif mondial » – un accord avec l’université par lequel la propriété de Léone Meyer sur le tableau est reconnue. Mais cette reconnaissance est assortie d’une condition : une rotation perpétuelle.

Ainsi, Mme Meyer s’engage à ce que son tableau soit d’abord exposé cinq ans en France, avant que ne commence cette rotation par phases de trois ans en Oklahoma, puis trois ans en France et ainsi de suite.

UN RETOUR DÉFINITIF AUX ETATS-UNIS ?

" Dès 2016, après la signature de l’accord de règlement signé par Madame Meyer avec l’Université de l’Oklahoma, le musée d’Orsay a accepté la proposition d’accueillir l’œuvre en dépôt afin de la partager avec ses visiteurs et il est visible depuis 2017 dans la galerie impressionniste " souligne-t-on du côté du musée parisien.

Où l’on se félicite également que " ce tableau de figure soit exemplaire de la production néo-impressionniste de l’artiste ; deux aspects de son œuvre peu représentés aujourd’hui dans les collections du musée d’Orsay et que le tableau viendrait judicieusement compléter. "

Sauf que les conditions " perpétuelles " imposées par l’accord de 2016 sont pour Orsay sources de " difficultés liées aux charges financières, illimitées dans le temps, tant sur le plan de la conservation de l’œuvre, que sur celui des finances publiques (coût du transport de l’œuvre entre Paris et l’université d’Oklahoma). "

Autrement dit, 2021 approche, le tableau risque de retourner aux Etats-Unis... et de ne plus revenir en France.

INTRAITABLE MUSÉE

Profitant de la " frilosité financière " du musée français, le musée d’Oklahoma pourrait garder " la Bergère " jouant de la clause selon laquelle, si l’un des deux partenaires refusaient de prendre en charge son coût de rotation, le second pourrait récupérer la garde de la toile.

« Si aucun accord n’est trouvé, le tableau pourrait devenir possession du département d’Etat américain », explique Maître Soffer.

Ainsi, derrière l’allure champêtre que dégage la toile au Musée d’Orsay se cache un nouveau litige qui place " la Bergère " au cœur des tribunaux.

D’une part, parce qu’ " en France, les obligations perpétuelles sont interdites par le Code civil ", précise Ron Soffer.

De l’autre, parce que malgré l’Histoire et les conventions internationales sur la spoliation des biens juifs, le musée d’Oklahoma se montre intraitable : il attend le retour de la toile aux Etats-Unis le 16 juillet 2021.

Pourquoi ?

La question reste en suspens...

Mais au regard du fond du musée américain – et notamment des œuvres reçus par les époux Weitzenhoffer – une hypothèse taraude les esprits : son administration pourrait craindre un précédent si la justice française cassait la transaction au motif que toutes les ventes successives qui ont eu lieu depuis 1945 sont réputées de " mauvaise foi ".

CESSEZ-LE-FEU

Une récente jurisprudence va d’ailleurs dans ce sens. Elle concerne l’ordonnance du 21 avril 1945 destinée à permettre aux victimes de spoliations de récupérer leurs biens. Mais elle était attaquée par un couple d’Américains, les époux Toll, qui avaient acquis en 1995, aux enchères chez " Christie’s ", à New York, une toile de 1887 également peinte par Pissarro, " La cueillette ".

Le 1er juillet 2020, la « Cour de cassation » a ordonné la restitution de cette œuvre aux descendants du collectionneur Simon Bauer spolié sous « l’Occupation ».

" La Bergère rentrant des moutons " sera-t-elle, alors, restituée à la rescapée de la Shoah ?

Léone Meyer a en tout cas accepté la médiation envisagée par « la Justice ». Ron Soffer espère - lui - " un cessez-le-feu du côté de l’Oklahoma dès lors que la médiation est l’approche retenue par le tribunal. "

Ce mardi 15 décembre, l’affaire prendra un tour nouveau : le bien spolié, vendu, acheté, finalement récupéré pourrait être " mis sous séquestre " par la « Justice française » avant que le tribunal se prononce sur le fond à la mi-janvier 2021.

" La Bergère rentrant des moutons " pourrait alors être enfin fixée au Musée d’Orsay... après avoir traversé l’Océan, la cupidité et les pires horreurs de l’Histoire.

Fabien PERRIER

Marianne