Ce monstre qui nous gouverne

, par  DMigneau , popularité : 0%

Ce monstre qui nous gouverne

La réalité ne compte pas...

Comment obtenir le consentement d’un peuple soumis ?

Tout le monde vivait heureux en ce petit coin préservé des tempêtes, des calamités climatiques et des invasions barbares. Une communauté s’était regroupée au bord d’une rivière bienfaitrice, nourricière et protectrice. La bonne harmonie régnait, chacun avait sa place, son rôle à tenir et son importance pour le reste du groupe.

Un temps était dévolu chaque semaine au débat, à la modulation des conflits, à la fixation de buts et de règles. Un animateur ou une animatrice dirigeait la discussion dans laquelle il ne devait pas intervenir si ce n’est pour reformuler, demander des précisions, réguler le temps de parole. Il était choisi pour une Lune et une nouvelle personne prenait alors sa place.

Dans cette tribu, si les différentes tâches ou les différents rôles étaient tenus par des personnes compétentes, habiles, expérimentées, chacun s’attachait à partager une part de son savoir, à solliciter l’aide de son voisin, afin que d’autres puissent suppléer à un empêchement quelconque, la maladie ou la mort.

Il y avait un forgeron et dix autres capables de prendre éventuellement sa place. Il en était de même pour la lavandière, la couturière, l’herboriste, le menuisier, la laveuse des défunts. Tous les rôles du reste pouvaient être tenus indifféremment par une femme ou bien un homme et les enfants bénéficiaient d’une initiation très diversifiée avant que de faire un choix qui n’était jamais exclusif.

Une société idéale, en somme, avec les travaux des champs qui regroupaient systématiquement toute la communauté sans exception.

Les générations s’étaient succédé.

Le culte des anciens reposait non sur la vénération de quelques individus sortant du lot mais sur la permanence d’un récit collectif qui était repris et modifié une fois l’an lors de la nuit la plus longue. Chacun se savait ainsi héritier d’une lignée dans laquelle tous ceux qui avaient vécu avaient apporté leur pierre à l’édifice.

C’était ainsi, il n’y avait aucune raison que ça change pour le plus grand bonheur de tous.

Puis tout bascula quand l’un d’entre eux se montra plus adroit peut-être, plus valeureux sans doute en deux ou trois occasions, plus influent c’est certain. Il réclama pour le prix de ses mérites le droit de toujours présider au palabre, de ne partager ce privilège avec quiconque.

Pour les services qu’il avait rendus au groupe, la communauté se plia à ce désir qui ne changeait rien au cours des choses, du moins en apparence.

Insidieusement, l’homme – ça ne pouvait qu’être un mâle dominant – brisa les règles tacites, cessa de faire seulement « l’intercesseur » pour donner son avis, influencer les débats et finir par avoir voix prépondérante. Désormais, la communauté avait un chef ce qui ne modifiait en rien cependant la manière dont se déroulait leur existence, c’est ce qu’ils crurent tous, bien naïvement.

Petit à petit, le chef s’arrogea des privilèges. Il cessa de travailler pour, prétendait-il se consacrer pleinement et exclusivement au " bon fonctionnement " de la tribu. Il exigea des prérogatives, réclama des avantages, imposa un tribut pour vivre mieux que les autres sans devoir apporter sa part à la richesse collective.

Il avait des " responsabilités " et elles justifiaient ces entorses à la coutume. Il lui fallait aussi des serviteurs tout en s’arrogeant de curieux droits sur les femmes de la communauté qui avaient " l’heur de lui plaire ".

Le chef mourut en accordant par le seul mérite de la naissance, sa succession à son fils aîné. Ses filles, pourtant plus douces et plus intelligentes que cet héritier particulièrement cossard durent s’incliner.

La communauté plus encore et tous ses membres eurent à pâtir des caprices du gredin qui exigeait toujours plus pour entretenir sa couardise et son train de vie.

Le rituel du palabre devint progressivement un simulacre de discussion, la parole était accaparée par celui qui n’avait rien à dire de pertinent. Il lui fallut bien sûr, une solide garde prétorienne, attachée à sa personne ; la concorde n’était plus la règle dans la communauté.

Cela dura longtemps.

Le fils eut lui aussi un fils, plus fat et falot encore que son père. Lui ne savait rien faire d’autre que donner des ordres et jouir honteusement de la puissance que le peuple voulait bien lui consentir.

Il sentait bien qu’un " vent de fronde " soufflait dans les masures, que des mines torves se dressaient face à lui. Il lui fallait trouver une parade à ce mouvement de contestation, détourner l’attention, remettre " de l’ordre " dans son royaume.

Il eut une idée de génie ; il partagea le gâteau, s’octroyant la plus grosse part mais distribuant quelques morceaux à d’autres qui devinrent ses vassaux.

La mesure eut du succès. Si les plaintes continuaient, elles étaient tournées vers les subalternes que le chef rendait responsables des mauvaises récoltes, des saisons peu propices, des avanies de toute sorte. Parfois, il châtiait brutalement un de ces " bras droits ", offrait en place publique une formidable exécution et nommait un remplaçant parmi les plus populaires de la plèbe.

C’est justement lors de ces manifestations spectaculaires que le roi trouva opportun de distraire la foule de ses sujets.

C‘est son successeur qui mit en place « les jeux » de la tribu. Une fois l’an, lors de la nuit la plus courte cette fois, il décréta qu’on fit un grand feu de joie durant lequel des jeux opposeraient les plus forts, les plus habiles, les plus lestes.

Il y en avait pour toutes les qualités et les vainqueurs bénéficiaient à leur tour de privilèges durant l’année à venir.

La fièvre gagna toute la tribu. On cessa de s’entraider, chacun préférant entretenir de son côté un savoir dont il pourrait tirer profit lors du solstice. La méfiance, la suspicion gagnèrent les membres de ce qui fut jadis une communauté sans histoire.

Des querelles éclatèrent, bientôt se furent des rixes tandis qu’il n’y avait plus désormais d’instance de régulation. Le chef continuait de réunir la tribu mais uniquement pour donner des ordres et réclamer de nouveaux avantages.

La dynastie resta en place.

Il convenait désormais pour durer d’imposer le pouvoir par la force. Un « corps armé » fut mis en place pour protéger la demeure du monarque et se saisir des " fortes têtes ". Les jeux avaient eu pour effet délétère de voir surgir des athlètes capables par la seule force de se dresser face au chef.

Le glaive devint nécessaire pour mater ces " fortes têtes " et l’idée de la « contrainte par corps » fit son chemin. La privation de liberté s’imposa comme une réponse possible et la peine de mort devint le châtiment suprême.

Plus il y avait de répression, plus la colère grondait parmi le peuple des " sans grade ". La menace ne suffisait plus à " maintenir l’ordre ", les punitions n’étaient jamais dissuasives.

Un nouvel héritier frappa du poing sur la table ; ça ne pouvait plus durer. Le règne de la terreur avait des limites. Il convenait d’obtenir le même résultat par la seule conviction, par un retournement complet de « l’opinion publique ». Il consulta un intrigant personnage, connu pour son pouvoir hypnotique. L’homme lui révéla les secrets de la « manipulation de l’opinion », lui conseilla de distiller une peur factice parmi ses sujets pour mieux les dominer ensuite.

Il tira profit d’un incident regrettable pour faire advenir un nouvel ordre fondé non plus sur la crainte mais sur le consentement des plus faibles aux mesures décrétées " pour leur bien ".

Une enfant s’était égarée dans la forêt voisine. Malgré les recherches, elle demeura longtemps introuvable. C’est plus tard, par hasard, que son corps fut retrouvé, à moitié dévoré par les loups.

Quelle aubaine pour le monarque !!

Il réunit toute la tribu, vociféra après les inconscients qui laissent les enfants sans surveillance alors que les loups guettent les plus fragiles à la lisière du village.

Des mesures s’imposaient, en premier lieu de « couvre-feu » pour les plus jeunes. Ça ne suffisait pas, les enfants devaient cesser d’aller chez les uns et les autres pour se former, découvrir des savoir-faire, trouver leur propre voie. Ce serait désormais le rôle du pouvoir de décider de leur éducation avec une formation parfaitement adaptée au besoin du groupe et non plus pour l’épanouissement des plus jeunes.

Une rapide formation de base et une spécialisation précoce permettront ainsi de réduire « l’ouverture d’esprit » des plus jeunes.

Les familles crurent en la sincérité de ces mesures. Les enfants ainsi protégés, il n’y aurait plus de catastrophe et ils bénéficieraient tous de la même formation.

Ils ne déchantèrent pas ; ils ne pouvaient comprendre qu’ils étaient leurrés. En se trouvant dépossédés de ce rôle collectif de " formateur ", les adultes cessèrent de s’intéresser à tout ce qui se faisait dans le village pour ne plus se consacrer exclusivement qu’à leur seule fonction.

Il n’y eut bientôt plus que des " spécialistes " et plus personne pour donner un sens à tout ce qui se faisait. Pire encore, les enfants se trouvèrent coupés des savoirs ancestraux pour n’être plus que des singes savants sans vraiment donner du sens à leurs apprentissages.

Un nouveau monarque prit la suite de son défunt père. Il avait un coupable penchant pour les « jeunes gens », une déviance que parfois il ne parvenait pas à modérer. Il y eut des abus, des monstruosités inavouables. Il se souvint de la fille mangée par un loup autrefois. Ses victimes se retrouvèrent dans la forêt, défigurées et dévorées en partie. Les loups - une fois encore - jouèrent le rôle du " bouc émissaire ".

Le monstre en appela à la responsabilité des parents qui ne surveillaient pas assez leurs enfants. Il pointa du doigt les éleveurs qui en laissant paître des agneaux attiraient les fauves dans la région, accusa les familles de constituer des fumiers à la lisière de leur demeure qui entretenaient les petits rongeurs, proies des loups.

Il fit tant et si bien que chacun se pensa responsable du drame qui, malgré les efforts de chacun, ne cessait de se reproduire à intervalles réguliers.

La communauté se déchira, chacun accusant son voisin d’entretenir la présence des loups par ses négligences, sa façon d’agir, son comportement irresponsable. Malgré toutes les mesures prises, les barrières dressées autour du village, de nouvelles victimes étaient à déplorer.

La sidération gagna toute la population tandis que les familles endeuillées ne parvenaient plus à raisonner.

Pendant ce temps, pour justifier toutes les mesures nécessaires pour la traque des loups, le pouvoir multiplia les impôts, décréta des corvées obligatoires n’ayant aucun rapport, imposa des restrictions draconiennes dans la manière de vivre, supprima les jeux et les fêtes, confisqua les livres de contes qui évoquaient souvent l’animal.

La répression s’abattit pour un " oui " ou pour un " non ". C’est le loup qui en portait la responsabilité.

Il y eut des battues, la constitution d’une troupe de louvetiers, la confiscation du bétail pour former un immense troupeau seigneurial, des interdictions d’aller dans la forêt ramasser des baies ou des champignons.

La terreur régnait pour la plus grande satisfaction d’une partie de la population convaincue que tout ceci était décidé " pour son bien ".

Cela dura longtemps, aussi longtemps que le monarque eut des appétits sexuels inavouables et meurtriers. Il eut un successeur très différent, plus sage mais aussi plus avisé. Il avait déploré les agissements de son père tout en reconnaissant les mérites de son gouvernement par la terreur et l’effroi.

Pour bien gouverner « le peuple », il fallait qu’il y ait un loup, rien ne changea.

Cependant, il comprit qu’il fallait lâcher " un peu de lest ".

Pour calmer cependant les braves gens, il rétablit les jeux, les spectacles soigneusement choisis afin de ne jamais éveiller la méfiance du peuple. On chassa les rebelles et les lucides. On continua à tuer de temps à autre un pauvre gamin dont le cadavre était retrouvé plus tard dans la forêt déchiqueté de manière horrible.

À l’école, on continua d’enseigner la peur du loup, de l’accuser de tous les maux. Le " bonnet d’âne " fut remplacé par une " gueule de loup " qu’on décernait au cancre du jour. C’est ainsi que peut se maintenir cette société pour le seul bon plaisir d’une dynastie ni pire ni meilleure que celles qui sévissaient dans les autres contrées.

Consentement leur.

https://youtu.be/uSGg794HTDU

C’est Nabum

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