Catalogne : les fantômes de la Guerre d’Espagne

, par  DMigneau , popularité : 31%

Catalogne : les fantômes de la Guerre d’Espagne

Fondateurs " d’Indigène éditions " et éditeurs " d’Indignez-vous ! ", le manifeste de Stéphane Hessel qui a inspiré les " Indignados " espagnols, Jean-Pierre Barou et Sylvie Crossman revisitent la crise catalane à l’ombre de la guerre d’Espagne. Pour eux, « les morts de la Guerre d’Espagne ne se sont jamais réconciliés, et c’est bien ce qui aujourd’hui endeuille toute l’Espagne ».

Voilà ! C’est fait : la Catalogne sous tutelle de Madrid ; Carles Puigdemont, le président de la Generalitat, en fuite, comme aux temps de la " Retirada " quand le peuple républicain quittait Barcelone pour échapper aux troupes franquistes victorieuses alors que le « caudillo », élu comme il le disait lui-même « par la grâce de Dieu », s’installait à Madrid.

Tous les fantômes de la Guerre d’Espagne sont là, visages encore fardés des douleurs d’autrefois. Mais n’est-ce pas ce que l’écrivain Georges Bernanos craignait déjà, en 1936, prophétisant : « La réconciliation des vivants n’est possible qu’après la réconciliation des morts » ?

Bernanos pourtant phalangiste jusqu’à ce qu’il soit confronté de visu à Majorque, où il passait alors ses vacances, aux crimes commis par les hommes de son camp…

Les morts de la Guerre d’Espagne ne se sont jamais réconciliés et c’est bien ce qui aujourd’hui endeuille toute l’Espagne : d’un côté, un Mariano Rajoy, le président du Parti populaire (PP) créé en 1989 par le dernier ministre de l’Intérieur de Franco, Manolo Fraga, et qui - c’est un comble ! - dirige un pays à la tête d’un parti dont environ neuf cents élus font l’objet de poursuites pour délits de corruption ; de l’autre, un front populaire qui aurait pu se reconstituer, mais qui a buté, lors des élections de 2016, sur les mêmes clivages qu’alors : hier au profit de Franco annulant par le coup d’Etat militaire de juillet 36 le résultat des élections de février ; aujourd’hui, de Rajoy.

Le 5 mai 37, les " gardes d’assaut ", envoyés par les communistes en charge des forces de l’ordre dans le gouvernement républicain, avaient nettoyé Barcelone de ses forces libertaires, visant la grande centrale téléphonique dont la plupart des employés appartenaient à la Confédération nationale du travail (CNT), le plus peuplé de tous les syndicats d’Espagne.

Ce sont les mêmes " gardes d’assaut " – un corps militarisé créé en octobre 1931 pour défendre la République – qui, le 1er octobre 2017, ont bastonné la capitale catalane.

Le 16 mai 37, le premier ministre " socialiste ", Largo Caballero, avait démissionné ainsi que les quatre ministres anarchistes dont le ministre de la Justice.

S’il est une date qui devait marquer la perte de la Guerre d’Espagne par le front démocratique légitimement élu – miraculeuse union des communistes, des socialistes, des anarchistes, des Républicains… – c’est bien celle-là.

Un semblable espoir a surgi en mai 2011 sur la Puerta del Sol, à Madrid, avec l’irruption, sur le spectre politique espagnol, du mouvement " Podemos ", né de la marée des " Indignés ". Ce mouvement brisait les clivages de classes, de castes, de générations comme ce front populaire de 36 aux premières heures de son existence, ce front qui avait séduit des consciences européennes libres comme celle de l’écrivain anglais, George Orwell, sensible à l’espérance suscitée par ce front dressé contre la menace totalitaire d’un Franco, soutenu par Hitler, Mussolini

Dans " Hommage à la Catalogne ", écrit à chaud, en mai 1937, alors qu’il a rejoint les Brigades internationales de la caserne Lénine de Barcelone – où se regroupent les anti-staliniens – avec, sur ses épaules, la veste en velours côtelé que Henry Miller lui a donnée lors de son passage par Paris, Orwell fixe ce que les livres d’histoire gommeront et il le sait et il témoigne pour ça :

« Tout à coup, les six mille gardes d’assaut furent là, comme sortis de terre ; on en vit partout patrouiller dans les rues par groupes de dix, avec de long fusils en bandoulière, et un fusil-mitrailleur par groupe. »

Les livres d’histoire tairont aussi que « la terreur franquiste s’acharna sur les femmes », que les quartiers ouvriers de Séville furent nettoyés à la grenade et à l’arme blanche par la Légion étrangère venue d’Afrique, avec des femmes leur servant de boucliers humains, avec la volonté de glacer les consciences.

Il faudra attendre 2008 et les travaux d’une nouvelle génération d’historiens, comme l’Andalou José Luis Gutiérrez Molina, pour qu’on sache enfin ce qui se passa dans cette Espagne en guerre : une escalade des terreurs, " la blanche ", franquiste ; la rouge, " communiste " ; la noire, " anarchiste ".

Mais celui qui déclencha tout hier, ce fut Franco, comme aujourd’hui son fantôme, Rajoy !

L’Europe, déjà, s’était tue, avait détourné les yeux, ignoré les appels au secours du peuple républicain : en France, Léon Blum, Daladier, successivement premiers ministres en 1936.

En vérité, cette alliance de nations avait d’abord en tête de protéger ses intérêts économiques, méritant bien déjà ce terme de « démocraties d’argent » qu’allait lui appliquer Albert Camus dans les veines de qui coulait le sang catalan d’une mère, née à Minorque.

L’Espagne – dont le peuple allait tant souffrir de la grande crise financière de 2008 – s’était livrée aux capitaux étrangers, notamment anglais ; la firme d’armements britannique Vickers-Armstrong s’était implantée en Espagne, associée aux banques Zubira et Urquijo. Elle fournirait des armes à Franco. La métallurgie du Pays basque, la Compagnie des mines de cuivre de Rio Tinto en Andalousie, la très juteuse société Cros qui détenait le monopole de la production d’engrais dans un pays essentiellement agricole... toutes battaient pavillon britannique.

Fantôme encore que Felipe VI, l’actuel roi d’Espagne.

Ses déclarations unilatérales sur la Catalogne l’ont placé dans la continuité directe d’Alphonse XIII, chassé par les élections d’avril 1931 : le peuple ne voulait plus de cette lignée de Bourbons que Franco, juste avant de mourir, allait remettre en scène en nommant roi d’Espagne Juan Carlos, le père de Felipe.

Fantôme toujours ce blanc-bec de Pablo Casado, secrétaire adjoint du PP lorsqu’il menace le président de la Generalitat du même sort que celui réservé à l’indépendantiste catalan Lluís Companys passé par les armes en 1940 par Franco après avoir été livré par la Gestapo depuis la France de Pétain et de Laval.

Que l’Europe cesse de répandre, de reprendre ce mensonge éhonté que tous les ignorants de l’histoire perpètrent, à savoir que c’est la Catalogne qui est hors-droit !

Le " violeur de droits ", c’est Mariano Rajoy ; lui le " transgresseur de la loi ".

Dès 2004, le chef du " Parti populaire ", entouré des plus durs du parti, entame sa campagne contre la Catalogne - sa bête noire - en prenant la parole à la tribune des Cortes pour dénoncer le statut d’autonomie que le gouvernement " socialiste " de Jose Luis Zapatero a entrepris de consolider en vue de rendre possible un équilibre des ambitions autonomes qui ont toujours traversé l’Espagne avec non seulement les Catalans, mais les Basques, les Galiciens, les Valenciens…

Sa rage est telle qu’il demande en 2005, avant même que ce statut ne soit voté, qu’il soit, a priori, déclaré anticonstitutionnel.

En 2006, le statut ayant été voté en toute légitimité par toutes les composantes politiques du pays – sauf le " Parti populaire ", bien sûr –, Rajoy obtient enfin gain de cause. Mais c’est un jeu de dupes : le tribunal constitutionnel qu’il a saisi n’est pas représentatif de l’Espagne.

Regroupement d’apparatchiks du " Parti populaire " et du Parti " socialiste " (PSOE), il ne compte dans ses rangs pas un seul représentant des petits partis, si attachés à la notion d’autonomie : comme si on demandait à un tribunal de statuer sur le sort des femmes sans la moindre présence féminine !

Fini alors le plein statut d’autonomie : plus de « nation » catalane ; plus de statut préférentiel pour sa langue ; plus de « droits historiques ».

C’est le retour du passé haineux, guerrier, le retour de cette " Hispanidad ", réécriture de l’histoire espagnole par Franco contre toutes les évidences et les richesses du pays, privée des apports de la Catalogne, du Pays basque, de la Galice… et de ceux de cette culture arabo-andalouse si chère au poète Federico Garcia Lorca lequel, en s’en réclamant le 10 juin 1936 dans le journal " El Sol " de Madrid, avait signé son arrêt de mort.

Le 17 août, on le fusillait à Grenade.

En 1952, Camus s’indignera de cette forfaiture de " l’Hispanidad " dans une lettre au directeur général de l’Unesco alors que cette instance en charge des cultures du monde s’apprête à y accueillir une Espagne dans laquelle on n’a pas le droit de réciter Lorca...

Le même étau aujourd’hui se referme sur l’Espagne.

On peut, certes, ne pas trouver d’actualité la revendication d’une sécession catalane ; lui préférer une pleine autonomie, mais seulement après avoir entériné ces faits de l’histoire. Car à écouter ces jours-ci les femmes maires de Barcelone et de Madrid, Ada Colau et Manuela Carmena, l’une et l’autre élues par des plateformes citoyennes, ce qui se passe relève de « l’échec de l’activité politique des deux gouvernements, celui de la Catalogne et celui de Madrid ».

Pour elles, l’emploi de l’article 155 utilisé pour faire plier la Catalogne est « une expression brutale de l’échec de la négociation, du dialogue. »

L’Europe, en donnant aveuglément raison à Rajoy, ne fait qu’attiser le drame et la France en tête avec Emmanuel Macron, " si jeune " et déjà nouveau Daladier !

Il devrait pourtant se rappeler ces mots dits par un éditorialiste de la radio nationale de Madrid, en mai 2011, alors qu’il accueillait Stéphane Hessel, cet indéniable Européen : « Voilà trente-cinq ans que nous attendions ce message de la France. »

Trente-cinq ans : la date de la mort de Franco.

Alors, le manifeste de Stéphane Hessel faisait fureur dans le pays, traduit dans ses quatre langues officielles : le castillan, le catalan, le basque, le galicien. Tous pensaient encore à la guerre d’Espagne, espéraient que « la France des droits de l’Homme » allait se manifester, aider à ce que les vivants se réconcilient avec les morts.

Que l’Europe, enfin, admette que ce drame est aussi le sien et qu’il pourrait menacer un jour son propre avenir si elle se montre incapable de favoriser ce à quoi l’Espagne aspire depuis 36 : une fédération de consciences autonomes et libres !

Est-ce ce à quoi songeait Camus lorsqu’il déclarait, encore, que l’Espagne est « l’aristocratie de l’Europe » et qu’elle « défend ce qu’il y a de meilleur en nous » ?

Sylvie Crossman

MediaPart

* Jean-Pierre Barou et Sylvie Crossman sont les éditeurs " d’Indignez-vous ! " mais aussi de " Manuela Carmena, maire de Madrid, (Parce que les choses peuvent différentes) " et de " Podemos ", aux éditions Indigène.

Jean-Pierre Barou est, par ailleurs, l’auteur de " La Guerre d’Espagne ne fait que commencer " (Seuil, 2015).