« Camps du viol » au Soudan du sud

, par  DMigneau , popularité : 32%

« Camps du viol » au Soudan du sud

BENTIU (Soudan du Sud), 6 octobre 2015 – J’étais venu au Soudan du Sud à la recherche de crimes de guerre. Et je les ai trouvés.

Emmenée de force dans un camp militaire, une femme a été attachée et violée durant deux mois. Une autre a été kidnappée par des soldats et violée cinq nuits d’affilée. L’enlèvement systématique de femmes et de filles, transformées en esclaves sexuelles, est une nouvelle facette terrifiante de la guerre civile qui fait rage dans ce pays.

Pendant six jours, dans un site protégé qui accueille les personnes déplacées par les violences, nous avons mené des dizaines d’interviews qui ont mis en évidence ces exactions pratiquées de façon routinière et à grande échelle. Des femmes et des fillettes nous ont livré des témoignages épouvantables sur les « camps du viol » où certaines d’entre elles ont été détenues des jours, des semaines, voire des mois durant. Cela a donné un des reportages les plus effroyables qu’il m’ait été donné d’effectuer.

Je me rends régulièrement au Soudan du Sud depuis 2005, année où un accord de paix a mis fin à un conflit qui durait depuis plusieurs générations et a abouti à l’indépendance du pays six ans plus tard. Les progrès étaient lents, hésitants, timides. Mais ils existaient.

Les deux ennemis jurés en guerre au Soudan du Sud : le président Salva Kiir (à gauche) et le leader rebelle et ancien vice-président Riek Machar (AFP / Simon Maina - Ashraf Shazly)

Les deux dirigeants politiques les plus puissants du pays, le président Salva Kiir et son ancien vice-président Riek Machar – tous deux d’anciens commandants militaires – sont entrés en guerre pour le contrôle du parti au pouvoir, du pays et de l’exploitation de ses ressources naturelles, principalement le pétrole. Il n’a pas fallu longtemps à leurs forces armées respectives pour enfoncer le jeune pays dans des malheurs encore plus grands que ceux qu’il avait connus avant 2005 et pour faire atteindre à la violence fratricide de nouveaux sommets dans l’horreur.

Certaines exactions parmi les pires ont eu lieu plus tôt cette année dans l’Etat d’Unité, une immense étendue marécageuse parsemée de forêts et de champs pétrolifères dans le nord du pays, à la frontière avec le Soudan.

L’Etat d’Unité, « trou noir en terme d’informations »

Les informations faisant état d’atrocités ont commencé à fuser pendant une offensive des forces gouvernementales qui a duré d’avril à juillet. Human Rights Watch et la " Mission des Nations Unies au Soudan du Sud " (UNMISS) ont fait état d’une alarmante succession d’attaques qui présentaient toutes les mêmes caractéristiques : femmes violées par des hommes en armes qui ensuite les tuaient, parfois en les pendant aux arbres ; meurtres d’enfants, surtout de garçons ; maisons incendiées avec leurs habitants encore dedans ; enfants enrôlés de force, les enfants comme soldats et les fillettes comme porteuses ; villages entiers rayés de la carte et pillages généralisés.

Je suis parti pour l’Etat d’Unité dans le but d’enquêter sur ces allégations de crimes de guerre. Les combats et les pluies limitent considérablement l’accès à cette zone qualifiée par des humanitaires de « trou noir en terme d’informations ». J’ai l’espoir que mon voyage permettra d’attirer l’attention sur la guerre civile au Soudan du Sud, largement oubliée par la majeure partie de la planète, et sur les atrocités particulièrement choquantes perpétrées dans cette partie de l’Afrique.

Après une escale à Juba, je m’envole pour Bentiu, la capitale de l’Etat d’Unité. A cette époque de l’année, depuis un avion volant à 25.000 pieds, le Soudan du Sud est une étendue verdoyante qui s’étend à perte de vue. Les marais sont gorgés d’eau par la pluie et les rivières en crue. Alors que le bimoteur des Nations Unies effectue son approche, l’uniformité verte et sauvage est rompue par un alignement de toits blancs de la taille d’une petite ville. Le camp de l’ONU.

Un camp de réfugiés aux dimensions d’une ville

L’appareil atterrit sur une piste de terre battue des environs de Bentiu. Sur l’aérodrome, des soldats gouvernementaux sont en train de décharger des caisses non-étiquetées d’un avion de transport militaire Antonov. Deux pickups équipés de mitrailleuses lourdes sont stationnés à proximité. La grille du radiateur d’un des véhicules est ornée d’une guirlande de fleurs en plastique rose.

Le trajet jusqu’à la base de maintien de la paix des Nations unies est très court. Depuis le début de la guerre, six bases de l’ONU sont devenues des refuges pour des dizaines de milliers de déracinés, mais celle de Bentiu est la seule à avoir pris les proportions d’une véritable ville.

Le jour de mon arrivée, la population du camp s’élève à 118.000 personnes et des milliers d’autres arrivent chaque semaine alors que les espoirs d’accord de paix ne se concrétisent jamais. Les résidents sont en très grande majorité des femmes et des enfants venus se terrer dans ce rare havre de sécurité, protégé par les casques bleus mongols et ghanéens qui montent la garde du haut des miradors et patrouillent dans les environs.

Dans chaque tente, des dizaines d’histoires d’horreur

Je me dirige vers la partie sud du camp où, d’après ce qu’on m’a dit, je trouverai les nouveaux arrivants. Sur le chemin, je tombe sur un étudiant en économie qui a dû interrompre ses études à cause de la guerre et qui accepte de me servir d’interprète.

Devant l’une des tentes où des familles entières vivent entassées les unes sur les autres sous la chaleur accablante, j’explique qui je suis. Un journaliste intéressé de savoir comment les gens ont été affectés par le conflit. Quelqu’un a-t-il envie de me parler ? Une femme s’avance et accepte de me raconter ce qu’elle a vécu.

C’est une histoire d’horreur.

Elle explique que l’armée et ses milices tribales alliées ont attaqué son village. Elle a vu deux hommes se faire brûler vifs dans leur hutte. Cinq autres, dont son beau-frère, ont été tués par balles sous ses yeux.

« Les femmes avec de jeunes enfants, qui ne pouvaient pas s’enfuir, ont été violées par plusieurs hommes. Ils ont violé les femmes mariées, puis ils sont partis avec les jeunes filles », dit-elle.

« Combien de jeunes filles ? » je demande.

« Je connaissais quatre d’entre elles », répond la femme. « Une avait dix-huit ans, deux avaient quinze ans, et la dernière douze ans. »

Elle ajoute qu’elle connaît la sœur d’une des adolescentes kidnappées qui habite dans ce même camp. Elle m’emmène la voir.

Dans la tente suivante, je trouve deux sœurs qui, à elles deux, ont perdu six de leurs filles. Elles ont vu des hommes armés s’emparer d’elles et disparaître dans la nature. Je passe à une autre tente où je rencontre deux autres sœurs âgées de 28 et 15 ans qui ont toutes deux été enlevées et violées, ainsi qu’une autre femme qui a été violée en même temps que sa fille de 12 ans.

Nyabena (*), 30 ans, a été capturée par des soldats qui ont attaqué en avril son village du comté de Rubkona, abattu tous les garçons et les hommes et pillé et incendié les maisons. Elle a été séparée de ces cinq enfants, dont le petit dernier qu’elle nourrissait encore au sein.

Travaux forcés le jour, viols collectifs la nuit

Elle raconte que les filles et les femmes ont été rassemblées et emmenées à pied, avec celles d’un village voisin, vers le comté de Mayom. Cette zone est le fief du général Matthew Puljang, chef d’une milice ethnique Bul Nuer alliée à l’armée sud-soudanaise. Durant la journée, Nyabena est mise au travail. Sous surveillance, elle transporte biens et nourriture pillés, va chercher de l’eau ou sarcle les potagers des soldats. La nuit, elle est attachée aux autres femmes, à la disposition des miliciens.

« Quand un soldat voulait avoir des rapports sexuels, il venait, nous détachait et nous emmenait. Quand il avait fini, il vous ramenait et vous rattachait », raconte-t-elle, ramenant ses coudes derrière le dos pour montrer la façon dont elle était liée.

Selon elle, être violée par quatre hommes chaque nuit était courant. Celles qui refusaient de travailler ou qui se défendaient contre leur violeur disparaissaient. « Le matin, on découvrait qu’elles n’étaient plus là ». Sur la quarantaine de femmes que comptait son groupe, dix se sont ainsi volatilisées.

Et la série continue : chaque tente a son lot d’histoires insoutenables. Mais les similitudes pointent vers quelque chose de systématique, d’organisé, de planifié.

« Quand les filles sont " cassées ", ils s’en débarrassent »

Au cours des six jours que je passe à Bentiu, j’interroge des dizaines de femmes et d’adolescentes qui ont elles-mêmes été enlevées et ont réussi à s’échapper ou bien qui me racontent les expériences vécues par leurs enfants, leurs sœurs ou leurs mères.

Nyatuach, n’a plus de nouvelles de deux de ses trois filles adolescentes depuis leur enlèvement lors de l’attaque de leur village. Mais elle sait tout de leur calvaire depuis que la troisième, âgée de 17 ans, est revenue avec trois de ses nièces, toutes « très malades et très maigres ».

Elles « étaient faibles et, tellement d’hommes ayant eu des rapports avec elles, que des fluides s’écoulaient de leurs corps », explique Nyatuach. Elle décrit une incontinence provoquée par une fistule obstétrique - une déchire de la paroi entre le vagin et la vessie ou le rectum -, conséquence possible de viols particulièrement violents.

« Quand les filles sont " cassées ", ils s’en débarrassent », ajoute Nyatuach, pour expliquer que celles qui ne peuvent plus en supporter plus sont libérées ou tuées.

Petit à petit, un schéma de ces exactions prend forme. Les mêmes descriptions reviennent de façon récurrente : des camps où les femmes sont maintenues ligotées ou sous surveillance de gardes armés, mises aux travaux forcés pendant la journée puis violées pendant la nuit par des soldats qui font parfois la queue pour abuser d’elles chacun leur tour. Nyamai, 38 ans, raconte que quand elle a imploré les soldats « qu’un seul s’occupe d’elle », elle a été battue.

Que se passera-t-il maintenant que l’existence des « camps du viol » du Soudan du Sud est révélée au grand jour ? Cette histoire deviendra-t-elle une simple note en bas de page dans l’interminable litanie des horreurs perpétrée dans ce pays où la violence la plus insoutenable semble être vouée à l’ignorance et à l’oubli ? J’ose espérer que non.

En vertu de l’accord de paix théoriquement en vigueur, un tribunal spécial « hybride » – rassemblant des magistrats internationaux et sud-soudanais – doit être constitué pour juger les crimes de guerre au Soudan du Sud. Il s’inspirera des précédents du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, de son équivalent pour le Rwanda et du Tribunal spécial pour la Sierra Leone qui ont tous trois jugé, condamné et envoyé derrière les barreaux bon nombre de hauts responsables politiques et militaires.

Pour que la réconciliation soit plus qu’une forme obligatoire d’oubli et pour que la paix s’installe de façon durable, justice doit être faite pour les victimes de crimes au Soudan du Sud. Et j’espère que dans la liste des priorités du procureur figureront, en bonne place, les camps du viol de l’Etat d’Unité.

(*) Les noms de toutes les personnes interviewées dans cet article ont été modifiés.

Tristan McConnell

Journaliste de l’AFP basé à Nairobi. Suivez-le sur Twitter.

Cet article a été traduit par Roland de Courson à Paris.

AFP