Campagnes maghrébines en ruine

, par  DMigneau , popularité : 65%

Campagnes maghrébines en ruine

A Jerada, les mines de charbon sont fermées mais de nombreux jeunes périssent. Ces garçons qui creusent des puits pour chercher du charbon et qui meurent, n’ont que ce seul expédient pour aider leurs familles. Quinze femmes sont mortes des suites d’une distribution d’aide alimentaire à Sidi Boulaalam au Maroc, le 19 novembre 2017. Et on parle de « rapprochement des civilisations » ! G. Faÿ alerte.

Il est l’un des seuls universitaires à nous alerter sur cette " mal vie " sociale. Une chape de plomb est posée sur la pauvreté rurale au Maghreb et sur l’émigration.

L’inertie des gouvernements et des organisations internationales, qui n’est pas spécifique au Maroc, est réelle. Les universitaires se taisent et pourtant la déforestation et la puissance démographique participent au désastre de la planète entière.

Au lieu d’encourager le développement au Maghreb, Gérard Faÿ, socio- géographe, spécialiste des eaux et forêts, enseignant chercheur à l’Institut National d’Aménagement et d’urbanisme, et à l’Université Paris VII, constate une inertie inexplicable de la part des organismes internationaux, des pouvoirs politiques et des autres enseignants chercheurs autour de questions écologiques et de pauvreté au Maghreb.

Comment expliquer le mutisme de ses collègues concernant son admirable travail ?

Dans Collectivités, territoires, et Mal développement dans les campagnes marocaines, il s’intéresse à la gestion les espaces pastoraux et les terroirs cultivés au Maroc. Une compilation de diverses contributions scientifiques publiées dans des revues, notes techniques de projets PNUD-FAO et comptes rendus de recherches liés au CNRS, communications, est proposée dans un livre publié par la Faculté des Lettres et des Sciences de rabat, dans la Série : " Essais et recherches ", n° 73.

Présentés sous cinq sections, le magnifique travail de Gérard Faÿ analyse le « mal développement » au Maghreb qu’aucune pauvreté naturelle pourtant ne condamne. Les plans de développement ont été inefficaces parce qu’ils ne reposaient sur aucune concertation, sourds aux collectivités territoriales.

En 1975, Gérard Faÿ s’engage avec des agronomes, des zootechniciens et des ingénieurs forestiers, des économistes et des écologistes, sur un projet financé par le PNUD et supervisé par la FAO.

Des actions de 5 à 10 ans sont programmées par la Direction des Eaux et Forêts et de la conservation des sols. Maître-assistant à l’Institut National d’Aménagement et d’urbanisme, Gérard Faÿ coordonne une équipe pour étudier le problème forestier dans le haut Atlas Central.

Trente années de travail sont ainsi proposées. Géographiquement pensées, consciencieusement analysées, Gérard Faÿ - contrairement à ses collègues - silencieux sur la situation, manifeste une inquiétude et alerte le lecteur sur la dégradation écologique accélérée des pays « rifains ».

Et il analyse la stagnation des productions agro-alimentaire dans ce pays et le dépeuplement par l’émigration dans les campagnes rifaines.

Il explique comment et pourquoi ces régions subissent une régression évidente malgré les engagements des organismes internationaux, à partir de trois montagnes, premiers terrains de recherche : le Rif Occidental, le Moyen-Altas et le Haut-Altas, « secondairement l’ensemble du Maroc septentrional, voire d’autres milieux montagnards du Maghreb ».

Il explique comment s’est déroulés la dégradation écologique avec « la destruction d’une grande partie des boisements naturels, l’appauvrissement des parcours, érosions des sols vulnérables mis en culture, la stagnation des systèmes de productions et la paupérisation du plus grand nombre ».

Il impute cette responsabilité à la colonisation en Algérie, aux protectorats en Tunisie, bref aux administrations étatiques peu soucieuses des anciennes structures villageoises. L’Etat, en se substituant aux " Jma’a-s " des villages, n’a fait que détériorer - avec ses lois et réglementations - l’environnement et accroître les inégalités parmi les hommes.

Les massifs du Rif marocain jusqu’aux montagnes telliennes de la Tunisie en passant par la Kabylie sont vulnérables :

« lorsque le couvert végétal naturel est détruit, les précipitations habituellement violentes s’abattent sur des pentes fortes au sous-sol imperméable, déclenchent de puissantes érosions. Depuis les années 1947-1950, les dangers que représente cette dégradation écologique sont connus. Les trois pays se sont dotés de services de Défense et restauration des sols (DRS).

Mais trop souvent, comme au Maroc, on a appliqué des aménagements-types comme les réseaux de banquettes complantées sans se soucier d’en observer les impacts et d’en corriger certains effets négatifs.

Finalement, dans de très nombreux massifs et sur leurs piémonts, l’érosion hydrique continue ses ravages et, derrière les barrages édifiés à grand frais, l’envasement des retenues progresse beaucoup plus vite qu’on ne le prévoyait ». (p.25)

Les montagnes rifaines des Ghzaoua, les Beni Mestara et les Beni Mesguilda s’enfoncent dans un sous-développement alors qu’elles étaient prospères au XIXe siècles.

Présentant les écrits d’Auguste Mouliéras, Edmond Doutté (1899) écrivit : " Le pays des Djebala est en maint et maint endroit un des plus riches du Maroc ; certaines parties sont tellement luxuriantes que les habitants ont surnommé leur pays Ech cham es Cérire, c’est-à-dire la petite Syrie, la Syrie étant toujours, chez les poètes arabes, considérée comme le pays le plus verdoyant du monde ».

Gérard Faÿ reprend Léon l’Africain qui écrit au XVIe siècle, concernant les territoires des Beni Mesguilda : « Tous ces habitants fabriquent du savon car ils tirent de leur montagne une grande quantité d’huile ». Dans une tribu voisine, il y a « beaucoup de vignes, d’oliviers et de figuiers ; le marché a lieu une par semaine : on y vend des vins, de l’huile et des raisins secs rouges en grade quantité ».

Malheureusement de grands bouleversements ont eu lieu vers les années 1920. Perte de contrôle des " djma’a-s ", c’est-à-dire des assemblées de villages due à une présence administrative étatique imposant ses lois :

« Le service des Eaux et forêts entreprit d’intégrer forêts et matorrals au domaine privé de l’État en se basant sur le dahir de 1917 selon lequel " tout terrain occupé par un peuplement végétal ligneux d’origine naturelle doit être considéré comme faisant partie du domaine forestier de l’État ".

Les lois de l’État ont alors poussé des hommes à trahir leur terre pour ne pas être spoliés. Ils abattirent les arbres fruitiers pour ne pas être dépossédés. Les Djema’a-s organisaient des ateliers de culture " en longue jachère-matorral ", système de production qui protégeaient très efficacement les sols. Généralement inclinées, ces terres n’ont pas résisté à l’érosion lorsqu’elles furent brutalement dénudées ».

Le dépérissement des djma’a-s sous tutelle de l’État durant la période coloniale a aussi été provoqué par une perte d’autonomie politique. L’impuissance des populations locales à sauvegarder leurs anciennes méthodes de cultures les a entraînées, pour certains, à fuir.

Leurs anciennes techniques qui facilitaient l’écoulement des eaux sur des terres cultivées ont été négativement jugées. Venant s’ajouter aux lois de l’État, autrement dit à l’absence de consultation des collectivités rurales, l’absence de soin et d’éducation, dans ces régions, pousse la population à vivre dans des bidonvilles.

L’article adopté par " le Bulletin Économique et Social du Maroc " de 1975 de Gérard Faÿ explique l’échec d’une politique forestière française indifférente aux organisations coutumières agraires des rifains en pratiquant aussi une puissante déforestation.

« Du Rif Occidental jusqu’aux Mogods tunisiens en passant par les Tessala, L’Ouarsenis et les Kabylies, tous les indices d’une intense érosion sont là : terres cultivées qui ont la couleur des roches du sous-sol, versant sillonnés de ravines ou boursouflés par la solifluxion, talwegs sur-creusées, oueds qui charrient en périodes de crue d’énormes quantités d’alluvions » (Bouju, 1991, Maurer, 1991).

Certes, le Cannabis prospère dans « l’ancienne espagnole ».

« L’extension du kif, dans l’ancien Rif espagnol, depuis les années 1980, a considérablement augmenté les revenus de la population : l’équipement des périmètres irrigués s’améliore, l’habitat se transforme, les centres urbains grossissent.

Au sud de l’ancienne frontière, dans les communes où l’État s’efforce encore d’interdire la culture du Cannabis Sativa, une proportion croissante des revenus provient des apports ou envois des migrants, y compris ceux des jeunes hommes qui montent dans le pays du Kif pour travailler dans les plantations, raffiner la drogue, la transporter (G. Faÿ et A. Ouazzani, 1995) ». (p.75)

Les officiels laissent filer. Cette économie « d’entretiens » n’offre aucune perspective d’avenir et l’enrichissement de ces petits groupes ne change pas le constat du « mal développement ».

Le « mal développement » est un fait. Des erreurs ont été commises notamment par le DERRO, pleinement entêté, en visant une politique coûteuse et inefficiente pendant plus de trente ans. Car le sol empire. Les racines des arbres se déchaussent autant que ceux des hommes.

Mais Gérard Faÿ n’est pas démuni d’espoirs et de propositions riches en perspectives, en affirmant l’urgence d’une reconnaissance des erreurs du passé afin de « réorienter les efforts des services publics ».

Il préconise la mise en valeur du savoir faire ancestral, la récolte de monographies permettant de reconstituer les savoirs faire anciens propre à l’arboriculture ; une réinvention - donc - des disciplines coutumières inhérentes à la terre.

Mais il ne s’agit pas d’une reprise de défuntes institutions, il ne s’agit pas d’une récupération non adaptée aux systèmes progressifs modernes qui ne répondrait pas aux nécessités économiques actuelles mais une « réinvention » des jma’a-s.

D’ailleurs, il souligne l’intime alliance entre démocratie et développement.

« Il faut chercher à revaloriser certaines complémentarités essentielles qui existaient dans les sociétés rurales entre le bour et l’irrigué, les terroirs cultivés et les espaces pastoraux, les montagnes et leurs piémonts, etc. »

« Il faut, à notre sens, écrit-il, abandonner définitivement les perspectives de " conservation " voire de " restauration " des ressources naturelles (les forêts, les eaux, les sols) qui étaient celles d’après la Seconde Guerre Mondiale.

Ces ressources, poursuit Gérard Faÿ sont aujourd’hui largement détruites : des superbes forêts qui couvraient jadis les montagnes rifaines ne subsistent plus que quelques beaux arbres dans des bois sacrés ; partout, de la Tinjitane à la Kroumirie, les sols mal protégés par les matorrals sont décapés et appauvris. Et les eaux de pluie ruissellent si vite que nombre de sources jadis pérennes tarissent désormais certains étés… » (p. 66)

Gérard Faÿ relève que l’ensemble de la population « ne renonce néanmoins pas à aux systèmes de production anciens même si " la pression humaine " sur des milieux particulièrement vulnérables s’accentue avec l’accroissement de la population ».

Il est urgent de responsabiliser la population rurale. C’est aux montagnards que revient la tache imminente de combattre l’érosion des sols, mais ils sont paupérisés. Alors, il faut « aménager les territoires des collectivités, mieux intégrer leurs économies dans le jeu des échanges nationaux, ce qui suppose des aides importantes et bien orientées ».

L’enjeu est hautement politique, il est humain.

Fadela HEBBADJ

MediaPart