" C’était lui, Léotard ? " : au début du procès Balladur, premier inventaire d’une époque révolue

, par  DMigneau , popularité : 0%

" C’était lui, Léotard ? " : au début du procès Balladur, premier inventaire d’une époque révolue

Alain JOCARD / AFP

Pour la première audience du procès Karachi, la défense Balladur a demandé en vain que l’enquête reprenne… Quant à François Léotard, venu sans avocat, il n’a fait aucune observation. L’ancien « Premier ministre » va s’expliquer ce mercredi 20 janvier.

Les deux hommes se sont installés de part et d’autre de l’allée centrale.

Face aux juges, deux vieux messieurs.

Deux styles opposés surtout.

A droite, les cheveux blancs proprement peignés en arrière, chemise à boutons de manchette immaculée, cravate bordeaux et costume bleu nuit, Edouard Balladur, 91 ans. L’ancien « Premier ministre », toujours " tiré à quatre épingles " et à l’allure impeccable, pose ses mains fines délicatement sur la table devant lui.

Il est arrivé à petits pas, affrontant aux côtés de ses trois avocats la forêt de caméras et de flashs. Devant lui, une chemise rouge qui contient une déclaration de quatre pages qu’il compte lire à la « Cour de justice ».

Toute l’après-midi, stylo à la main, il continuera de l’annoter et de changer des phrases, concentré.

Sur la rangée de gauche, François Léotard a rejoint son banc tout seul.

Un " bob " souple sur la tête, une veste en cuir marron et un pantalon de toile noire, il s’est faufilé " incognito " comme s’il était déguisé, en trompant la meute de photographes.

Personne n’a reconnu l’ancien ministre de la Défense.

En revanche René Galy-Dejean, l’ancien trésorier de la campagne d’Edouard Balladur, convoqué comme " témoin " mais pris à tort pour le second prévenu du jour, a eu droit aux flashs dignes d’une arrivée à Cannes. " C’était lui, Léotard ? ", se demandaient les photographes après coup, signe aussi que ce procès se penche sur une époque révolue.

" JE COMPTE ME DÉFENDRE TOUT SEUL "

Devant lui, à gauche de l’allée centrale, l’ancien ministre de la Défense ne dépose aucun dossier ni aucune note en rapport avec " l’affaire Karachi ", mais deux livres. Un " Antigone " annoté par Brecht, et un " Oedipe sur la route " du psychanalyste Henry Bauchau, racontant la tragédie grecque du roi aux yeux crevés.

François Léotard enlève son blouson de cuir, découvrant une polaire noire usée et qui peluche, et s’assoit, l’allure défraichie.

Aux cotés d’Edouard Balladur, sa mine " ordinaire " paraît franchement négligée.

" Je compte me défendre tout seul ", annonce-t-il au président qui lui demande s’il est sans avocat. Prié de donner leur adresse, Edouard Balladur dont la voix s’est peu être un peu voilée, le souffle un peu plus court, mais n’a pas changé, déclame sans sourciller son adresse parisienne.

" Fréjus, 83 600 ", râle Léotard, les mains posées sur les hanches. Tout dans son attitude " peste " d’être là. Face aux deux hommes, trois juges et douze parlementaires, six sénateurs et six députés, habillés en robe noire, et composant la « Cour de Justice de la République ».

La presse les surplombe sur l‘estrade de cette salle de la première chambre la « Cour d’appel » de Paris construite spécialement pour elle lors du procès Pétain.

C’est de cette estrade que Joseph Kessel, pour le grand " France Soir " aujourd’hui disparu, a raconté le calvaire judiciaire de cet ancien maréchal de France passé à coté de « l’Histoire » et qui fut condamné à mort dans ces murs, le 15 aout 1945 à 3 h 00 du matin.

Le bois de ces mêmes fauteuils était là eux aussi quand Pierre Laval et Robert Brasillach, sous cette même fresque représentant « la Justice », ont été promis à la guillotine.

Une même salle, mais une autre époque.

LE " RÉSEAU K "

Mais c’était aussi d’une autre époque que la nôtre dont il va être question à ce procès Karachi. Félix de Belloy, un des trois avocats de l’ancien « Premier ministre », se lève pour camper le décor.

La défense d’Edouard Balladur, qui ne manque ni de culot ni d’ironie, a choisi de demander à la « Cour de Justice » un " supplément d’information ", c’est-à-dire qu’elle veuille bien stopper le procès et désigner un de ses membres pour relancer l’enquête.

Crânement, Me de Belloy entend démontrer que l’instruction judiciaire a manqué de " curiosité " sur certaines questions, et que ce dossier de 100 000 pages resterait pourtant " sans réponse " sur une série de " points essentiels ".

Il rappelle qu’en 1994, ces commissions sur des marchés de vente d’armes, " que l’on appelle corruption aujourd’hui " n’étaient pas interdites et que les montants dont il est question sont " dans la norme des usages des années 90 ".

Mais surtout, l’avocat soutient que l’enquête n’a pas tracé les destinations de tous les fonds versés en marge des contrats " Agosta " (trois sous-marins vendus au Pakistan) et " Sawari II " (trois frégates vendues à l’Arabie saoudite).

Il s’interroge entre autres sur les 15 millions de francs qui auraient été versés à un général français - selon les services de renseignement pakistanais - et qui n’ont fait l’objet d’aucune investigation

" On a construit un dossier sur des lacunes colossales ", martèle-t-il.

Une chose est sûre, l’enquête " valse " avec les milliards de francs et de dollars en marge de ces contrats d’armement signés en 1994.

Au centre de la toile, le " réseau K ", de Ziad Takieddine et de ses acolytes, le libanais El Assir, et le saoudien Ben Moussalem. Arrivé dans " les bagages " de François Léotard à la Défense, en 1993, ce " réseau K " aurait pompé des commissions " inutiles " selon l’accusation.

Le dossier évoque 500 puis 800 millions de francs, évadés pour l’essentiel dans des " paradis fiscaux " et dont la trace se perd. A lui seul, Takieddine aurait récupéré 82 millions de francs en espèces !

Autre certitude, le 26 avril 1995, au lendemain du premier tour de la présidentielle qui a signé son " arrêt de mort " politique, dix millions deux cent cinquante mille francs en liquide se sont retrouvés sur le « compte de campagne » d’Edouard Balladur.

Des miettes des " rétro-commissions " du " réseau K ", estime l’accusation, qui démontre qu’une somme de 10 millions de francs a bien été retirée d’un compte Suisse de Takieddine quelques jours plus tôt…

" Sauf que d’un côté en Suisse vous avez un retrait en coupures de 500 francs, et de l’autre à Paris, un dépôt avec des billets de 100, 200 francs… cela ne colle pas ", plaide déjà Me de Belloy, posant d’entrée " une pierre " sur cette étape essentielle de l’accusation.

BALLADUR SEMBLE BOUILLIR

Dans cette salle, c’est François Molins, le procureur général près la « Cour de cassation », qui a la charge de la représenter. La voix claire, au scalpel, le plus haut procureur de France démonte en sept minutes chrono la demande de " supplément d’information " présentée par la défense Balladur.

Lui aussi, d’entrée, pose " les jalons " de sa démonstration future, comme un général installant ses batteries sur un champ de bataille. " Les commissions ont été versées à un réseau, le réseau K, qui n’a été d’aucune utilité , commence le procureur. Ce qui est reproché ici c’est bien le versement de commissions inutiles qui ont donné lieu à des rétro-commissions. Il ne fait aucun doute que des montants considérables ont été versés à des intermédiaires inutiles  », assène-t-il, sans conditionnel.

Le ton est donné de chaque côté de la barre.

Quant à François Léotard, sans avocat, il n’a pas eu la parole et a déjà perdu une occasion de " placer ses pions "…

Après ses premières " banderilles ", il est clair déjà qu’une grosse partie du sort d’Edouard Balladur va se jouer sur la conviction de la Cour concernant l’origine de ces espèces déposées sur son compte de campagne.

« Soit il s’agit de l’argent collecté lors des meetings, soit de fonds secrets de Matignon, soit des rétro-commissions  », résumera le président Dominique Pauthe dans son long, poussif et laborieux rappel des faits.

Edouard Balladur sur sa chaise, devant l’avalanche de chiffres, de dates et de noms de sociétés " off shore ", semble " bouillir ". Il murmure à l’oreille de son avocat. Il est 17h30 quand le juge Pauthe compte lui donner la parole.

" Monsieur Balladur est resté très au-delà de ce que ses médecins lui avaient recommandé, l’interrompt Me du Belloy. Avec votre accord, M. Balladur demande à rentrer chez lui. "

Le président de la CJR semble ne pas comprendre. " Vous avez vu le certificat médical, il est prévu que M. Balladur ne reste que deux heures ", insiste son défenseur.

La salle s’agite. L’ancien « Premier ministre » se lève et ajuste sa veste. Il a enlevé son masque " anti covid " pour être bien sûr, sans micro, de bien se faire entendre. Sa voix charrie une pointe de colère : " Je voudrais faire une observation , dit-il, faisant taire le brouhaha. Dans une affaire aussi compliquée, je suggérerais que l’expression du conditionnel soit plus fréquemment utilisée. "

Du " Balladur dans le texte " : le jeune président Pauthe (62 ans) est désormais prié de mieux calibrer son expression.

" Je viendrai demain, j’ai des choses à dire ", prévient l’ancien « Premier ministre », avant de rejoindre la porte dérobée sur la droite de la salle. Comme toujours, lors de ces premières journées d’audience où rien ne se passe, une ambiance se forme.

Comme une houle…

Laurent VALDIGUIE

Marianne