" C’est un coup d’Etat qui a lieu en ce moment en Bolivie ! "

, par  DMigneau , popularité : 0%

" C’est un coup d’État qui a lieu en ce moment en Bolivie ! "

Membre de la direction nationale de la " Ligue Ouvrière Révolutionnaire " (LOR-CI) de Bolivie, Javo Ferreira revient pour " RévolutionPermanente.fr " sur l’évolution extrêmement rapide que connaît le pays depuis dimanche.

Révolution permanente : En France, la plupart des médias présentent les événements de dimanche en Bolivie comme la simple « démission d’Evo Morales ».

Javo Ferreira : t’arrête tout de suite. Ce qu’il s’est passé, ce dimanche, en Bolivie, c’est un coup d’État en bonne et due forme.

Dimanche matin, après la publication par « l’Organisation des États Américains » (OEA) d’un rapport donnant raison à l’opposition et selon lequel les élections du 20 octobre dernier n’auraient pas été remportées, dès le premier tour, par Evo Morales, ce dernier a décidé de reculer partiellement sur sa position initiale et a annoncé l’organisation d’un nouveau scrutin ainsi que le renouvellement du « Tribunal Suprême Électoral », accusé de complicité avec le gouvernement et de partialité.

Mais l’armée, qui se maintenait jusqu’à présent en retrait, est " sortie du bois ", exigeant que Morales démissionne.

Révolution permanente : Qui se trouve derrière le mouvement actuel, qui a commencé le 20 octobre ?

Javo Ferreira : Le mouvement est piloté, depuis le début, par la droite dure, dont les bastions se trouvent dans l’Est du pays, dans la région de Santa Cruz, mais qui dispose de relais dans plusieurs villes du pays, dont Potosí.

Cette droite dure, que l’on appelle en Bolivie le « mouvement civique », est soutenue par l’opposition à Morales, très forte au sein des « classes moyennes » et au sein, bien entendu, de la bourgeoisie, mais elle a su tisser des liens, également, avec certains secteurs du mouvement social, expliquant non seulement l’importance des manifestations qui ont eu lieu dans un certain nombre de villes depuis une vingtaine de jours, mais également les blocages routiers mis en place par l’opposition pour faire pression.

Ces derniers jours, la situation a changé avec plusieurs unités de police qui se sont mutinées contre le gouvernement et le ministère de l’Intérieur.

La décision de l’OEA a fini de faire basculer les militaires dans le camp des putschistes. Dans cette situation, donc, une heure après la conférence de presse organisée par l’état-major, Morales a bel et bien « démissionné », suivi de son vice-président et des présidents des deux chambres ainsi que plusieurs gouverneurs et maires du " Mouvement Au Socialisme " (MAS).

Le leader de la droite crucègne, Luis Fernando Camacho, a tenu promesse : il a fait irruption, ce dimanche, au siège du gouvernement, brandissant un drapeau bolivien et sa Bible.

Avocat et chef d’entreprise, très lié aux " milieux d’affaires " et " agro-industriels " de l’Est du pays, c’est un évangéliste convaincu qui se prévaut d’avoir l’appui des États-Unis.

Dès la publication du rapport de l’OEA, le secrétaire d’État de Donald Trump, Mike Pompeo, a déclaré que les États-Unis soutenaient l’option de l’organisation de nouvelles élections, ce qui équivaut à un " blanc-seing " donné aux putschistes.

Révolution permanente : Quelle est la situation d’un point de vue institutionnelle et comment expliquer un tel dénouement, pour l’heure ?

Javo Ferreira : Camacho, aujourd’hui, réclame la mise en place d’un « gouvernement de transition » composé de membres des « Comités civiques » et de militaires, c’est-à-dire - dans les faits - l’instauration d’un gouvernement piloté par les « Forces Armées », avec l’aval des États-Unis.

Mais si le bloc " conservateur-libéral ", composé du tandem Camacho - Carlos Mesa, le candidat malheureux de l’opposition aux élections du 20 octobre, a aujourd’hui le dessus, c’est également en raison de la politique de conciliation mise en place par les gouvernements successifs du MAS qui, au moins depuis 2008, n’ont eu de cesse de chercher des alliés à droite.

L’autre élément " à mettre en lumière " pour expliquer aussi la raison pour laquelle ce « bloc d’opposition » a trouvé des alliés au sein des classes populaires, c’est la gestion de l’État, ces dernières années, caractérisée par un degré important d’autoritarisme et de " personnalisme " autour de la figure de Morales.

Ce que craint par-dessus tout Morales, c’est l’action indépendante des masses. C’est pour cela que les rassemblements de soutien au gouvernement qui ont été organisés, ces derniers jours, avec la " Confédération Ouvrière Bolivienne " (COB), l’emblématique syndicat bolivien, à La Paz ou avec les organisations paysannes, à l’instar de la FNMCBBS, à Cochabamba, la seconde ville du pays, n’avaient que pour objectif de faire pression sur la droite.

Et ça n’a pas marché.

La décision de l’OEA, dans laquelle Morales plaçait ses espoirs, a été " le coup de grâce ". Il a donc fait " un pas de côté " et continue, avec les ex-membres de son gouvernement, à appeler au dialogue avec les putschistes et à la cessation des hostilités, alors qu’en ce moment des groupes paramilitaires d’extrême droite attaquent les domiciles de cadres du MAS et d’ex-ministres, mais également des locaux syndicaux et de partis de gauche.

Révolution permanente : Que se passe-t-il du côté des organisations populaires ?

Javo Ferreira : La " Confédération Ouvrière Bolivienne ", longtemps l’un des principaux soutiens de Evo Morales aux côtés du mouvement paysan et des mouvements indigènes a déclaré dimanche que « si pour éviter que le pays ne tombe pas dans la guerre civile, il faut que le président démissionne, et bien qu’il démissionne ».

Ça a été un coup très dur pour le MAS.

Certains secteurs d’extrême gauche, à l’instar du " Parti Ouvrier révolutionnaire " (POR-Masas), participe au mouvement " civico-putschiste ", se faisant les " porteurs d’eau " de la droite agro-industrielle.

De notre côté, nous - comme cela a été discuté lors de la « Rencontre Ouvrière, Paysanne, Etudiante et Populaire » organisée samedi, à La Paz - nous appelons à s’opposer énergiquement à cette offensive de la droite.

Pour ce faire, plus que jamais, nous avons besoin « d’auto-organisation » au sein du mouvement ouvrier, paysan, indigène, étudiant et de femmes, pour être en capacité d’affronter de manière indépendante cette nouvelle avancée de la droite la plus réactionnaire qui souhaite en finir avec nos conquêtes et nos acquis.

Propos recueillis par Jean Baptiste Thomas

revolutionpermanente.fr