Burundi. « Vous devez pulvériser, vous devez exterminer ces gens ! »

, par  DMigneau , popularité : 0%

Burundi. « Vous devez pulvériser, vous devez exterminer ces gens ! »

Réfugiés burundais rejoignant le camp de Nduta, dans la région de Kigoma, au nord-ouest de la Tanzanie, en octobre 2015. Photo : Oxfam/M. Mndeme/AFP

Sur les rives du lac Tanganyika se déploie une répression portant les ferments de logiques génocidaires.

C’est la conclusion d’un glaçant rapport publié par la Fédération internationale des droits de l’homme (Fidh) et son organisation affiliée au Burundi, la ligue Iteka.

Ces ONG dressent un sombre bilan humain de la crise politique née, il y a un an et demi, de la volonté du président Pierre Nkurunziza de s’accrocher coûte que coûte au pouvoir : plus de 1 000 morts, 8 000 personnes détenues pour des motifs politiques, 300 à 800 personnes disparues, des centaines de personnes torturées, plusieurs centaines de femmes victimes de violences sexuelles et des milliers d’arrestations arbitraires.

Surtout, le document décrit un régime engagé dans une inquiétante fuite en avant, prêt à manipuler l’ethnicité pour justifier de sanglantes logiques de répression. « Tous les critères et les conditions de la perpétration d’un génocide sont en place : une idéologie, une intention, des organes de sécurité et des relais de mobilisation notamment via les milices, un ciblage des populations à éliminer, des justifications historiques pour le faire. Si les Tutsis ne sont pas les seuls visés par le régime, le ressort ethnique est suffisamment instrumentalisé pour qualifier la situation actuelle au Burundi de répression aux dynamiques génocidaires », alertent les auteurs de ce rapport.

Pour comprendre la descente aux enfers de ce petit pays déjà déchiré, entre 1993 et 2006, par une guerre civile qui a fait 300 000 morts, il faut remonter au mois d’avril 2015 avec l’annonce d’une candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat. La rue s’enflamme et dans le sillage du mouvement populaire qui a chassé Blaise Compaoré du pouvoir au Burkina Faso, l’opposition burundaise appelle à des manifestations pacifiques.

Hutus et Tutsis confondus, l’opposition à un troisième mandat

Un mouvement citoyen prend corps. Baptisé « Halte au troisième mandat », il mobilise plus de 300 organisations de la société civile. Des voix s’élèvent jusque dans les rangs du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, pour dénoncer la corruption et demander le respect de la Constitution limitant à deux le nombre de mandats présidentiels.

Hutus et Tutsis confondus, les protestataires exigent le respect de l’accord d’Arusha, conclu en 2000, sur la base de fragiles équilibres politiques pour mettre un terme à la guerre civile et jeter les bases d’un État de droit. « Ma tâche la plus urgente est la réconciliation nationale », promettait Pierre Nkurunziza à son arrivée au pouvoir en 2005.

Ancien chef des Forces pour la défense de la démocratie (FDD), la principale rébellion à dominante hutue tardivement ralliée à l’accord d’Arusha, ce chrétien mystique, entre-temps, a pris goût au pouvoir.

Il fait le choix d’une violente répression, qui devient féroce après le putsch manqué du 13 mai 2005 orchestré par un groupe d’officiers frondeurs. Radios et médias sociaux sont suspendus.

Dans une sinistre chasse à l’homme, journalistes et militants d’opposition sont traqués, cibles d’actes de torture et d’assassinats. Dans les quartiers contestataires de Bujumbura, les exécutions sommaires se multiplient. L’armée fait l’objet de purges visant les ex-FAB - les soldats de l’ancienne armée à dominante tutsie - bras armé des régimes militaires du passé.

Les populations civiles payent un lourd tribut à cette répression de masse et des dizaines de milliers de Burundais partent chercher refuge dans les pays voisins.

La rhétorique ethnique et génocidaire des faucons du régime

Le 21 juillet 2015, l’élection présidentielle a finalement lieu. Trois jours plus tard, Pierre Nkurunziza est proclamé vainqueur. Sa réélection signe l’entrée dans un nouveau cycle de violences.

La mobilisation de l’appareil sécuritaire se conjugue avec celle des Imbonerakure, ces milices constituées de jeunes membres du CNDD-FDD, dont les pratiques rappellent celles des Interahamwe, séides du régime génocidaire rwandais, en 1994.

En réponse aux exactions du régime, des groupes armés rebelles entrent en scène.

Le 11 décembre 2015, dans la nuit, quatre camps militaires sont attaqués. Les représailles ne tardent pas : des centaines de jeunes hommes sont raflés, exécutés, jetés dans des fosses communes.

La plupart des victimes sont des Tutsis.

Le Rwanda voisin est désigné comme le parrain de l’opposition armée et, parmi les faucons du régime, la rhétorique ethnique et génocidaire se précise, avec la claire volonté d’assimiler les Tutsis aux « ennemis » d’un régime pourtant contesté bien au-delà des appartenances ethniques. « Vous devez pulvériser, vous devez exterminer ces gens (...). Attendez le jour où l’on dira “ travaillez ! ” vous verrez la différence ! », lance le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo devant des Imbonerakure, le 30 octobre 2015.

« Travail ». C’est par ce terme que les tenants du « Hutu Power » désignaient au Rwanda, en 1994, l’élimination systématique des Tutsis...

Insensible aux pressions comme aux sanctions, surtout préjudiciables à la population, le clan d’ex-seigneurs de guerre qui tient les rênes du pouvoir rejette le déploiement d’une force de maintien de la paix décidé par l’Union africaine, comme celui d’un contingent de 228 policiers de l’ONU prévu par la résolution 2303 du Conseil de sécurité.

Bujumbura claque la porte de la Cour pénale internationale et ferme le bureau du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme après la publication, le 20 septembre, d’un rapport onusien alertant sur « un grand danger de génocide ».

Posture de défi et de repli qui ruine tous les efforts en faveur d’une sortie de crise. «  Pierre Nkurunziza et ses compagnons d’armes ont conservé, en arrivant à la tête de l’État, la mentalité du maquis , analyse une source onusienne. Sûrs qu’une conspiration internationale se trame contre eux, ils sont aujourd’hui pris dans une dérive paranoïaque qui peut faire craindre le pire. »

Ces dernières semaines, dans ce pays au bord du gouffre, le niveau des violences a baissé. La tension et la peur restent - elles - à leur paroxysme.

Rosa Moussaoui,

Journaliste à la rubrique " Monde "

L’Humanité