Brésil : la démocratie menacée

, par  DMigneau , popularité : 31%

Brésil : la démocratie menacée

Reginaldo Moraes, représentant d’un groupe d’intellectuels brésiliens, donne un éclairage sur la crise institutionnelle et la menace d’un coup d’état au Brésil.

Depuis l’élection de l’ex-président Lula en 2003, le Brésil a vécu des transformations qui ont accru les droits sociaux, ont réduit la misère et l’inégalité et ont permis une plus grande participation du peuple aux décisions politiques. Quelques unes de ces réformes ont eu un impact important : des programmes de revenu minimum, le développement de l’agriculture familiale, développement du caractère national des manufactures, ce qui a créé des emplois, le crédit populaire et la valorisation du smic et des pensions.

Mais le pays a connu d’autres changements importants : grâce à une politique ambitieuse d’intégration régionale et de défense de la souveraineté nationale, le Brésil a pu se hisser dans le contexte international, quittant ainsi sa position de pays périphérique.

Ces changements ont été assez modestes pour ne pas mettre en risque la domination du capital. Mais la bourgeoisie dans un pays comme le Brésil ne se satisfait pas de sa condition de classe dominante. Elle exige des conditions qui lui permettent d’exploiter sans entrave la force de travail dont elle dispose. Et les classes moyennes ont été exaspérées non pas parce que leur niveau de vie se dégradait mais parce qu’elles voyaient les plus démunis gagner un peu plus de droits. Les brésiliens de classe moyenne rencontraient la « plèbe » dans les aéroports qui étaient jusque là un lieu privilégié de cette bourgeoisie et des riches. De même dans les universités, auparavant privilège des riches et de la classe moyenne. Même les shopping center ont été investis par les jeunes des quartiers. Cette mixité et la perte de ces espaces privés leur était insupportable.

Pour ces groupes, un gouvernement à peine réformiste est inacceptable. La tentative de changer le régime s’est révélée plus claire ces deux dernières années. Désormais le gouvernement de Dilma Rousseff est en train de subir un siège total par des groupes conservateurs qui ont été battus aux élections présidentielles de 2014 et par les forces sociales qui les soutiennent, la grande bourgeoisie et le capital financier national et international.

N’acceptant pas leurs échecs successifs et la montée des classes populaires dans la scène politique, les dirigeants de la droite brésilienne ont pris une décision : la candidate du Parti des Travailleurs (PT), Dilma Rousseff ne pouvait pas gagner. Et si elle gagnait, elle ne devait pas gouverner.

Les tentatives de saboter le gouvernement et de destituer la présidente se sont succédées. Mais paradoxalement et pour la première fois le gouvernement brésilien a conduit une politique de transparence et de combat de la corruption. Or, détournée par les organisations de droite, la lutte contre la corruption a été transformée en criminalisation de la politique. Le lynchage politique d’innocents et de présumés coupables transforme des juges en justiciers, alignés idéologiquement sur quelques groupes politiques.

S’est constitué ainsi un front de conspirateurs qui réunit des juges, des procureurs, des agents de la police, des associations du patronat, des partis politiques, des think tanks conservateurs, tous appuyés par une grande presse oligarchique.

Ce front de conspirateurs organise des perquisitions qui dépassent systématiquement le cadre de la loi. Pendant plusieurs mois, des écoutes illégales, des incarcérations de politiques ou d’anciens fonctionnaires de Petrobras et de cadres du BTT, le tout visant à obtenir des informations en échange de diminution de peine qui conduisent le pays vers un Etat policier. Ces dernières semaines un juge a organisé la séquestration de l’ex-président Lula, avec les caméras des télévisions comme témoins. Il était accusé de tout ce qu’on peut imaginer y compris de promouvoir l’intérêt des entreprises brésiliennes à l’étranger. En échange il aurait bénéficié d’avantages personnelles qui n’ont jamais été prouvés. Ses accusateurs, par contre, possèdent des biens et des propriétés qui ne sont pas déclarés au fisc. Par ailleurs, ils sont accusés d’avoir des comptes dans plusieurs paradis fiscaux.

En complément des opérations policières arbitraires, ce groupe de conspirateurs diffuse ses découvertes supposées par des rumeurs ou des titres sensationnalistes de journaux. L’objectif est de diaboliser dans les médias l’ex-président Lula et le PT mais surtout tout ce qui peut ressembler à un programme de progrès social.

L’objectif évident de cette attaque va au-delà d’un coup d’État ou de la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Il est de s’attaquer à la souveraineté populaire, exprimée par le vote, et de la mettre sous la tutelle de la magistrature dont les membres, non élus et protégés de tout contrôle social, sont engagés dans un programme de changements rétrogrades qui ne sont pas exprimés.

Dans la suite de ce coup d’État politique le front conservateur vise à supprimer les droits sociaux, à limiter les conquêtes populaires et à faciliter l’implantation ou l’expansion des grandes corporations multinationales dans des secteurs stratégiques des richesses du pays. Par ailleurs, ce front intègre des valeurs fondamentalistes religieuses, homophobes et racistes.

La lutte contre ce pas en arrière dans le processus politique du Brésil fait partie d’une lutte plus vaste contre l’avancée des idées d’extrême droite qui menace le monde civilisé. L’espoir de construire un monde comportant moins d’inégalités est menacé que ce soit en Amérique Latine, en Amérique du Nord, en Afrique, en Asie ou en Europe. Dans ce moment historique il ne faut pas hésiter, il faut agir.

Marilza de Melo Foucher

(Traduit du Portugais par Leneide Duarte-Plon)

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