Brésil. « Nous sommes otages de groupes et partis - même de gauche - qui ne veulent rien changer »

, par  DMigneau , popularité : 32%

Brésil. « Nous sommes otages de groupes et partis - même de gauche - qui ne veulent rien changer »

Entretien avec Henrique Costa conduit par Gabriel Brito

Non seulement le Brésil, mais la planète vit une décennie de crise économique avec de nombreuses retombées sociales, pour marquer une période historique de ce qu’on peut appeler le « capitalisme monopolistique ».

Dans ce cadre contraignant, les débats sont épuisés entre les projets présumés « droite ou gauche », « populistes ou libéraux ».

C’est dans ce contexte que nous publions un entretien avec le politologue Henrique Costa, un authentique membre de la génération qui est née et a grandi sous l’égide des « démocraties de marché ». (Réd. CdaC)

Correio da Cidadania : Temer est resté [1]. Comment cela est-il possible, alors qu’il est noyé dans des schémas de corruption et qu’il est la figure la plus délégitimée et désapprouvée par la population que l’on puisse avoir en mémoire ?

Henrique Costa : Le gouvernement de Michel Temer croit qu’en s’attachant l’appui du Congrès et celui du capital, qu’en se compromettant avec l’agenda « physiologique », avec l’instinct de survie des parlementaires et avec les réformes antipopulaires, il réussira à se maintenir jusqu’à la fin du mandat (décembre 1918).

Cette évaluation s’est montrée correcte jusqu’à maintenant puisque la ploutocratie brésilienne est disposée à discréditer toute la légitimité restante du système de représentation afin d’obtenir des gains à court et moyen terme.

La domination de la " machine publique " par une " élite " parlementaire constitue un pouvoir extraordinaire qui se vérifie par l’approbation d’amendements, de charges, etc.

Et un politicien aussi habile et sans scrupule que Temer, qui sait manier ce pouvoir à son bénéfice et à celui de ses partenaires, peut le garder longtemps, même au prix de sa popularité.

Malheureusement, alors qu’on assiste à ce festival de déception tous les jours, toute cette illégitimité, toute cette impopularité ne se sont pas transformées en mobilisation et cela pour deux raisons.

La première est qu’après la chute de Dilma [en août 2016], la spirale de la défiance à l’égard du système politique a repris.

La seconde est que la classe ouvrière précarisée est très occupée par la lutte pour la survie rendue très difficile par la crise économique.

De plus, la classe dite " moyenne " qui s’était agitée sur le scandale de corruption " Lava Jato ", voit maintenant que le pouvoir d’autoprotection de l’élite politique est pratiquement indestructible.

De toute façon, la population voit la politique à distance, autant par une sorte d’effet d’« immunisation » que par scepticisme. Il n’y a absolument rien qui connecte un minimum les gens avec elle.

C’est une catégorie totalement décollée de la réalité du peuple et autophagique, qui se reproduit par la force du financement privé et du fond électoral.

Aucun parti se risquerait aujourd’hui à s’autofinancer.

Au-delà de cela, il est bien clair que certaines organisations " de gauche " dont nous pensons qu’elles ont encore une capacité de mobiliser ont fait exactement le contraire : elles parient sur l’usure de Temer et sur le retour de Lula en 2018.

Elles n’arrivent à envisager aucune issue à la crise qui ne passe par la stabilité du système d’autorégulation de la politique et elles craignent qu’une réaction populaire puisse leur enlever leur capacité de « protagoniste » - comme cela s’était produit en juin 2014 : mouvement sur les transports gratuits, etc. - par l’ouverture de possibilités différentes de celles dans lesquelles elles occupent une position dominante.

Correio da Cidadania : Quel commentaire pouvez-vous nous livrer sur les faits des derniers jours qui ont précédé le vote sur le classement de la dénonciation contre Temer, ainsi que l’annulation de la session de la Chambre [des députés] ?

Henrique Costa : C’est l’exposition la plus explicite que l’on puisse imaginer du pouvoir de cooptation et d’auto-préservation que le système politique a développé au long des années d’après la "" redémocratisation ".

Cette démonstration impressionne par son ampleur et son effronterie, mais non par son mécanisme, que l’on savait exister dans ce que l’on a appelé le « présidentialisme de coalition » depuis les années FHC [Fernando Henrique Cardoso, président du 1er janvier 1995 au 1er janvier 2003].

Qu’il existe une masse « physiologique » de parlementaires qui est disposée à tout, nous le savons bien.

La session de la Chambre où l’on a voté sur l’admissibilité - ou non - de la dénonciation contre Temer, si on la compare au processus conduit contre Dilma, a ainsi été « éducative », puisqu’elle a explicité l’opportunisme des discours dans lesquels, quand ça les arrange, Dieu est substitué par la « stabilité économique ».

Malheureusement, la réaction du public n’a pour le moment pas été beaucoup plus loin que l’expression d’un scepticisme.

Ainsi, l’on peut dire que la nouveauté de 2017 réside dans le crépuscule de la polarisation qui a marqué ces presque trois décennies : l’implosion du PSDB [le Parti de la social-démocratie brésilienne], divisé entre une élite « partidaire » pourrie et viciée au sein de la " machine publique ", étatique à divers niveaux, et l’apparente reconsolidation du PT (Parti des travailleurs) en tant que parti accroché exclusivement à la figure charismatique de Lula et à l’échéance présidentielle [dont il est le favori, et donc, en contrecoup, la cible de toutes les attaques portant sur les mœurs de cette oligarchie politicienne].

Correio da Cidadania : Et que dire du rôle des gauches, spécialement des ex et peut-être futures alliées de Lula, qui lui ont garanti le quorum lors du vote sur le classement de la dénonciation le visant ?

Henrique Costa : Cet épisode devrait servir pour dévoiler enfin les intérêts occultes de la direction du parti (PT) dans ce processus.

Il est important de rappeler qu’en plus de garantir le quorum lors de ce vote, le PT a amené tous les autres partis de gauche avec lui.

Cela avait déjà été un peu gênant, lors de la session qui avait voté le processus contre Dilma, d’entendre des discours mis en scène faisant référence au nom de Carlos Marighella [2] et d’Olga Benário [3] [allusion au passé de lutte armée de Dilma Rousseff] comme si l’un de ces beaux parleurs avait donné sa vie pour que nous ayons ce système de « présidentialisme de coalition » et un gouvernement d’alliance avec le PMDB [le Parti du mouvement démocratique brésilien].

Ce qui se passe maintenant n’est pas très différent : les partis font du théâtre devant le public et les militants fidèles, mais ils arrangent ensuite tout dans les coulisses, en partenariat avec ceux-là mêmes qui perpètrent le coup parlementaire [destitution de Dilma Rousseff].

Et nous, nous restons otages de ce mode opératoire vicié.

Correio da Cidadania : A côté de cela, comment analysez-vous le flop de la grève du 30 juin, suivi de l’approbation de la réforme du Code du travail ?

Henrique Costa : Quand on voit un flop délibéré comme celui-ci, à un moment décisif de l’histoire du pays, il est difficile de trouver des arguments contre ceux qui voient dans la position des syndicats la préoccupation exclusive de maintenir leurs sources de financement qui leur garantissent la survie sans qu’ils aient besoin de conquérir un seul militant par leur politique.

D’après ce que l’on sait, les centrales syndicales sont en train de négocier avec Temer un substitut à la fin de l’impôt syndical [qui finance les appareils syndicaux] survenue il y a quelques mois.

Tout cela fait que la méfiance à l’égard des organisations traditionnelles " de gauche " s’approfondit encore plus, sans qu’il y ait d’alternatives de mobilisation pleinement disponibles.

Ces alternatives doivent être construites, ce qui n’est pas une mince affaire avec l’opposition déclarée de certains partis et syndicats.

Correio da Cidadania : Au point où en sont les choses, que dire encore de la gauche brésilienne ?

Henrique Costa : C’est une question compliquée, mais dire cela relève d’un lieu commun. Ce qu’il est essentiel de dire, c’est que la séparation de la gauche traditionnelle d’avec la classe ouvrière précarisée – qui constitue la majorité des travailleurs – se paie au prix fort par la délégitimation de ces organisations qui ne connaissent pas la réalité, ne s’intéressent pas à la question des affrontements si durs dans le monde du travail du XXIe siècle, lutte pour la survie.

Ces organisations n’ont aucune idée de la violence physique et symbolique que ce monde impose aux travailleurs. Même s’il est certainement une figure charismatique et que la population la plus pauvre garde le meilleur des souvenirs de sa présidence, Lula perturbe la gauche en lui injectant l’espoir d’un retour du pétisme au pouvoir central.

Une partie de ce « rappel » peut contaminer le PT, mais son destin en tant que parti est scellé.

Il n’a pas rénové ses directions. Il agit dans les coulisses contre les mobilisations de rue quand il n’agit pas directement contre elles, comme cela s’est produit en juin 2014.

Il fait partie intégrante du « condominium d’auto-préservation » dans lequel s’est transformée la politique institutionnelle brésilienne depuis l’éclatement du scandale de corruption " Lava Jato ".

Le PT fait partie de ce système et, alors qu’il ne veut rien d’autre que sa reconstruction, il essaie de tenir un discours " gauchiste " de défense de la population ; c’est une manipulation qui est peu convaincante, en plus d’être opportuniste.

Il y a encore un secteur de la classe " moyenne " lié à l’activité culturelle, à un certain entrepreneuriat « décollé » et à des universitaires « intellectualisés », qui a pris la décision de s’éloigner politiquement - et physiquement, à travers cette forme particulière d’embourgeoisement qu’est la « gentrification » [la différenciation socio-spatiale des logements urbains] de la souffrance sociale du travail et de parier sur la démocratie « en abstrait » et sur le rôle de l’Etat en tant que pourvoyeur de politiques publiques, un univers que ces gens connaissent bien, puisqu’ils sont les champions dans la course aux positions les meilleures dans le monde capitaliste contemporain.

Certains ont développé, comme de bons gestionnaires, la capacité de trouver dans cette " gauche " qu’ils considèrent comme dépassée des clients pour les services qu’ils proposent.

D’autres - et peut-être même de façon honnête - sont à la recherche de nouvelles alternatives, mais ils sont victimes de l’aliénation dont est frappée la gauche contemporaine.

C’est-à-dire qu’ils ne parviennent pas à voir que la démocratie qu’ils revendiquent au niveau institutionnel n’a jamais existé dans le chaos social.

Ils sont complètement égarés et reproduisent cette culture du narcissisme pour se livrer à la consommation les uns des autres. Ces gens constituent une niche qui est devenue l’interlocuteur préférentiel du « pétisme sans le peuple ».

Une fois de plus, c’est l’objectif électoral qui anime ces partis, avec des résultats plus que limités, évidemment.

Correio da Cidadania : Et que dire des mouvements identifiés à la droite qui, avec leurs cris contre la corruption, ont disparu des rues ?

Henrique Costa : La position politique de ces groupes est représentée par ce gouvernement. Il règne plus ou moins d’harmonie entre eux : il y a, par exemple, la position plus critique de Vem pra Rua [Descends dans la rue] par rapport à ceux du gouvernement qui sont mêlés à " Lava Jato " ou la posture viscéralement « excentrique » et « gangstérisée » du " Movimento Brasil Livre ".

Ces deux mouvements ont su canaliser le rejet de Dilma et ont assuré ainsi leur croissance. Ils ont réussi à faire élire des conseillers municipaux et même des préfets, mais on ne peut pas dire qu’ils ont une « base » , des gens qui les suivent et voient en eux une avant-garde ayant une politique cohérente qui engage les personnes à aller au-delà de ces moments de catharsis.

Même s’ils voulaient mobiliser, l’idéologie privatiste [en faveur des privatisations élargies face aux services publics], peu prisée par celle qui serait sa base naturelle, à savoir la classe " moyenne ", est représentée par ce gouvernement.

Cependant, le sentiment de honte que provoque la corruption explicite est finalement compensé par l’agenda économique qu’ils défendent.

De plus, ces groupes affrontent le même problème que les groupes de gauche, à savoir une base très satisfaite de son engagement dans le monde virtuel.

Gilmar Mendes

Correio da Cidadania : Comment analysez-vous les attaques de Gilmar Mendes contre le Procureur de la République, Rodrigo Janot ? Quels messages sont-ils contenus dans les mots du magistrat du Tribunal fédéral suprême (STF) ?

Henrique Costa : Gilmar Mendes [juriste, il a été de 2008 à 2010 président du Tribunal suprême fédéral et, actuellement, il préside le Tribunal suprême électoral] a une position très claire de défense de la « classe politique ».

On peut argumenter qu’il a ses préférences, mais son vote extrêmement symbolique en faveur de la libération de José Dirceu [dirigeant du PT impliqué dans des versements d’argent pour assurer des majorités sous la présidence de Lula] – « historique », comme lui-même l’a souligné – associé à sa posture de plus en plus agressive contre le Procureur général et les autres membres du groupe de travail sur l’affaire " Lava Jato ", est un exemple de la manière dont l’élite politique se tient les coudes.

Rodrigo Janot, Procureur général de la République (PGR) jusqu’en fin août 2017

Gilmar est dans une position privilégiée, presque invulnérable, et en l’absence d’acteurs disposés à « acheter » la dispute qu’ils ont avec le Ministère public, il se distingue : il ne parle pas seulement pour lui, mais il « est une sorte de porte-parole » pour la défense du système sans peur de représailles.

Correio da Cidadania : Et le changement survenu au poste de Procureur général de la République (PGR), comment l’analysez-vous ?

Raquel Dodge, Procureure générale de la République (PGR)

Henrique Costa : L’unique avantage que l’on retire de la nomination de Raquel Dodge [entrée en fonction en septembre], c’est que comme on n’attend rien d’elle de plus que de mettre dans un tiroir ce qu’elle pourra, on n’a pas grand-chose à perdre.

Rodrigo Janot, ex-PGR, a agi de façon discutable par rapport au bureau du PGR dans le cadre de l’Opération " Lava Jato ", mais il a conquis le respect de la société en donnant suite aux dénonciations, ce qui dans un pays connu pour l’impunité des politiques et des entrepreneurs lui a valu un appui populaire et une reconnaissance inédits.

Il n’y a pas de doute que l’arrivée de Raquel Dodge fait partie de la grande opération de sauvetage du condominium politique qui œuvre pour sa propre perpétuation, mais cela est également valide pour la gauche institutionnelle qui a encore plus de mépris pour Janot qu’en ce qui concerne Temer et son environnement.

Pour la société, cela représente encore un coup contre son illusion de " nettoyer la politique ", ce qui peut - d’ailleurs - se retourner en un rejet violent lors du vote de 2018.

Correio da Cidadania : Sur le plan continental, nous avons la crise vénézuélienne et l’hystérie exprimée par ces secteurs de la vieille gauche institutionnelle qui exhorte à un alignement automatique sur le madurisme. Qu’est-ce que cela représente à votre avis ?

Henrique Costa : La gauche institutionnelle, ce n’est pas d’aujourd’hui, adopte les postures les plus radicales quand il s’agit des voisins, alors que dès le lendemain de la destitution de Dilma, celle-ci était entrée dans une spirale préoccupante d’aliénation.

L’alignement sur Maduro est une façon d’expier ses fautes et de se faire pardonner tout ce qu’elle n’aurait pas fait, selon elle, au Brésil quand elle en avait l’opportunité.

La vérité est que beaucoup de ceux qui appuient ce qui se passe au Venezuela auraient voulu faire la même chose ici…

Ce n’est pas par hasard si nous entendons souvent des lamentations de " pétistes " qui se plaignent d’avoir « raté l’occasion » d’endoctriner les forces armées comme cela a été fait là-bas.

Et voilà le vieil héritage autoritaire et militariste que le stalinisme nous a laissé et qui tend à prendre de l’ampleur au moment où la gauche se trouve dans le pétrin.

Peu importe si l’actuelle Constitution a été approuvée par Chavez lui-même il y a moins de 10 ans (1999), si les critères de choix des constituants bénéficient largement aux bases sectorielles de Maduro, si les Etats-Unis n’ont pas à se plaindre – sur le fond – de ce gouvernement et si c’est un excellent partenaire commercial, parce que cet alignement est intuitif et qu’il symbolise ce qu’il y a de plus profond dans le " pétisme " à l’intérieur et à l’extérieur du PT : le remords de n’avoir pas fait la même chose et de s’être fait faire un croche-pied par le PMDB.

Correio da Cidadania : Comment pensez-vous que nous avancerons dès maintenant jusqu’à la fin de l’année, puis jusqu’à la prochaine campagne électorale ? Pensez-vous que l’apathie de la population et des divers mouvements sociaux permettront une stabilité institutionnelle ?

Henrique Costa : Comme je l’ai dit plus haut, Temer a forgé une alliance très efficace entre le Parlement et la bourgeoisie, ce qui en soi peut lui garantir de terminer son mandat.

Tacitement, la gauche a également intérêt à cet agenda.

Le fait de ne parler que des élections de 2018 depuis le jour qui a suivi la chute de Dilma en dit long sur tout ce processus. Nous sommes otages de partis et de mouvements traditionnels qui ne veulent rien changer.

Au contraire, ils veulent que tout revienne à ce que c’était au temps du " lulisme ", c’est-à-dire une présidence de coalition soutenue par l’argent des commodities, cette grande quantité d’argent étant disponible pour des programmes sociaux tels que le " Minha Casa, Minha Vida " [Ma Maison, Ma Vie], qui intéresse directement certains mouvements.

Ces conditions ne sont plus présentes, ce qui rend l’appui à la candidature de Lula encore plus discutable.

A court terme, l’unique chose qui peut avoir une incidence sur cette conjoncture est la nouvelle dénonciation que Rodrigo Janot va bientôt déposer contre Temer.

Ce sera encore une période d’« usure » pour le noyau du pouvoir qui se voit dans la tentative exaspérée de discréditer pratiquement tous les jours le Procureur général.

Cela signifie que celui-ci a encore un certain pouvoir dans les mains…

Si Temer devait échapper à nouveau - ce qui serait de l’intérêt de toute l’élite politique - les attentions se tourneraient alors vers la probable condamnation de Lula en seconde instance.

Quant au peuple, qui n’est pas invité à participer à tout cela, il continue à être apathique. Mais même si Lula échappe à la condamnation, il souffre encore d’un rejet très fort, ce qui risque de constituer un fort obstacle à un éventuel second tour.

Le déroulement de cet imbroglio est au fond beaucoup moins palpitant que ce qui se manifeste sur les réseaux sociaux et c’est dans les rues que tout cela devra être traité par des groupes organisés à gauche et à droite, avec leur capacité limitée de mobilisation.

Marina Silva jouit d’un vote consolidé dans la classe " moyenne ", mais insuffisant jusqu’à maintenant pour prendre son envol. Elle s’est également agitée dans les coulisses avec des artistes et des collectifs culturels, mais cela n’ajoute pas grand-chose à l’appui dont elle dispose déjà.

Mais au cas où Lula serait absent, elle pourrait avoir ses chances si elle abandonne son discours « anodin ».

De son côté, João Dória dispose d’une machine partidaire et entrepreneuriale et il a une ambition suffisante pour poignarder son parrain Alckmin.

C’est l’option qui a le plus de potentiel au sein de la droite, puisqu’il a prouvé à São Paulo qu’il pouvait réussir à se connecter avec un certain esprit présent dans la réalité concrète du travail, celle d’être un compétiteur actif ayant bien réussi dans la dispute sur le marché de la pénurie.

Mais c’est exactement cette apathie générale qui peut donner des contours dramatiques au processus, avec l’ascension d’un outsider comme Bolsonaro. Rien ne garantit que sa popularité actuelle survive aux coûts d’une élection majoritaire, mais les politiques, dans leur vice autophagique, se sont efforcés de la viabiliser.

Correio da Cidadania : Qu’est-ce que le Brésil va récolter de ces années d’instabilité et d’austérité ?

Henrique Costa : Encore à l’époque de la gestion de Dilma, la population avait senti que la forme de gestion de la question sociale brésilienne pouvait être violente.

Lula a inauguré la gestion de la pauvreté par les politiques publiques et sa successeure a exposé son visage violent à travers la Loi " antiterroriste " et l’usage extensif de la Force nationale dans la protection des grands travaux du néo-développementalisme « dilmiste » que ce soit à Belo Monte, dans la répression contre des populations indigènes, ou lors de l’état d’exception qui avait été décrété durant la Coupe du monde.

C’est aussi à cette époque que l’on a vu le chômage et la crise économique atteindre de plein fouet principalement la classe ouvrière précarisée.

Cela s’est approfondi dramatiquement depuis lors.

Le chaos à Rio de Janeiro, les rébellions dans les prisons du Nord du pays, la violence dans les grandes villes ne sont que la partie la plus visible d’un trou qui ne fait que devenir plus profond.

Dans le chaos social, la précarisation des relations de travail et l’augmentation de " l’informalisation " imposeront encore plus de souffrances et de stress à la routine du travail.

Dans la gestion de cette situation, la police sera de plus en plus sollicitée pour faire le " nettoyage social " de populations considérées comme « excédentaires », la population pauvre et noire étant bien sûr la cible prioritaire.

D’un autre côté, les condominiums fortifiés de la classe " moyenne " ségrégueront encore plus les riches et les pauvres.

Cela est déjà en train de se passer et le plus préoccupant c’est qu’il n’y ait pas d’opposition organisée.

Arriver en 2018 avec des réformes approuvées est l’objectif de tous les partis qui sont en dispute, celles-ci étant considérées comme des panacées à la crise économique.

Les jeux de pouvoir continuent de se dérouler à des années-lumière du monde concret.

L’espoir est que ce soit des groupes de gauche et en marge de l’institutionnalité qui puissent s’approprier toute l’énergie sociale qui fermente contre cet état de choses.

(Entretien publié par le site " Correio da Cidadania ", le 10 août 2017 ; traduction " A l’Encontre ")

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Henrique Costa est docteur en Sciences sociales de l’Universidade Estadual de Campinas (Unicamp). Il est actuellement Maître de conférence en Science politique auprès de l’Universidade de São Paulo (USP)

Gabriel Brito est journaliste et éditeur du " Correio da Cidadania "

Notes :

1] Le mercredi 2 août 2017, lorsque le vote était en cours et que le résultat ne pouvait pas être encore validé, l’opposition n’était plus en mesure de rassembler la majorité des deux tiers (342 voix) qui aurait donné le feu vert à la Cour suprême pour inculper le chef de l’Etat, Michel Temer, et l’écarter du pouvoir pour six mois.

Au total, 263 députés présents se sont prononcés " contre " l’ouverture d’un procès, contre seulement 227 " pour " et deux abstentions.

Michel Temer, sur le réseau des TV, a de suite proclamé, avec aplomb :

« La chambre des députés, qui représente le peuple brésilien (sic), s’est prononcée de façon claire et incontestable. Ce n’est en aucun cas une victoire personnelle, c’est une victoire de l’Etat de droit démocratique. »

Et Temer d’ajouter :

« Nous allons continuer à mettre en place les réformes [contre-réformes portant sur le Code du travail, le système de retraite, la politique budgétaire des plus restrictive] dont le Brésil a besoin. Je travaillerai inlassablement, jusqu’à la dernière minute de mon mandat, en décembre 2018. »

Or, les derniers sondages indiquaient que 81 % des Brésiliens et Brésiliennes souhaitaient que les députés se prononcent en faveur d’un procès.

Malgré une cote de popularité au niveau abyssal (5 %), le président semble avoir désormais une plus grande marge de manœuvre pour mettre en place les mesures d’austérité réclamées par « les marchés », soit selon le mantra des classes dominantes : « pour sortir le Brésil d’une récession historique ».

(Réd. A l’Encontre)

[2] Carlos Marighella est né en 1911 à Salvador des Bahia. Carlos Marighella adhéra au PCB à l’âge de 29 ans et se détacha, de suite, comme " organisateur " ; il fit des années de prison.

Dès le coup militaire de 1964, il fut convaincu de la nécessité de la lutte armée contre le pouvoir des militaires.

Il fit des stages à Cuba, en Chine, etc.

Il tenta d’unifier, après avoir créé " l’Alliance de libération nationale " (ALN), les diverses forces révolutionnaires prêtes à s’engager sur cette voie (MR 8, nom qui fait référence aux jours de la mort de Guevara, la VPR, etc.).

Marighella fut assassiné lors d’une embuscade policière le 4 novembre 1969. Sa contribution porta sur la conception de la « guérilla urbaine » en s’inspirant, entre autres, des expériences de l’IRA (Irlande du Nord).

Il ne développa pas une conception qui prenait en compte le travail en Algérie de la présence sociale et militaire du FLN au sein d’Alger qui conduisit, finalement, à l’offensive conduite par le général Massu qui « reçoit les pleins pouvoirs pour liquider le terrorisme ».

’offensive commença en janvier 1957 : 6 000 parachutistes furent mobilisés pour combattre par « tous les moyens » le FLN dans une ville de 800 000 habitants, dont la moitié de « musulmans », selon le langage de l’administration française. (Réd. A l’Encontre)

3] Il s’agit d’une militante communiste allemande d’origine juive. Elle avait épousé le dirigeant communiste de relief et « guérillero » : Luís Carlos Prestes.

Née en 1908, Olga Benário a été transférée dans le camp nazi de concentration de Ravensbrück dans lequel les femmes subissaient des « expérimentations médicales » du « docteur » Karl Gebhardt.

Elle résista à toutes les brutalités de la Gestapo et organisa même une révolte.

Elle fut transférée au camp d’extermination de Bernburg où elle fut exécutée avec 199 autres prisonnières, le 23 avril 1942. (Réd. A l’Encontre)