Brésil : Censure etc.

, par  DMigneau , popularité : 0%

Brésil : Censure etc.

Tandis que le pays s’enfonce dans une interminable crise politique, sur fond de violence sociale et de remise en cause des droits fondamentaux, des mouvements d’extrême-droite prennent les devants d’une lutte contre l’art, la laïcité, la liberté d’expression et la communauté LGBT.

Tout a commencé en septembre dernier, au musée Santander de Porto Alegre, avec l’ouverture d’une exposition " Queer " ne répondant pas vraiment aux éxigences d’un modèle familial traditionaliste et religieux.

TOUT, non.

TOUT a vraiment commencé l’an dernier avec un coup d’état institutionnel qui a destitué la Présidente de la République pour instaurer un programme de privatisations, de révision du code du travail, de réformes constitutionnelles, de coupes budgétaires, de dénigrement des Droits de l’Hommes et de massacre environnemental.

Ce « tout » étant, enfin, savamment masqué par une prétendue lutte contre la corruption et encadré par une banalisation alarmante des discours racistes, homophobes et militaristes.

Bref, un an plus tard, en septembre 2017, ouvre cette exposition au musée Santander de Porto Alegre, dont le contenu vaguement " provocateur " restait tout de même assez loin d’ode à la pornographie.

Mais il n’en aura pas fallu davantage pour que le mouvement d’extrême-droite MBL [Movimento Brasil Livre] dénonce vigoureusement sur internet l’immoralité de cette atteinte aux mœurs et du mouvement LGBT, obtenant finalement la fermeture de l’exposition par la direction du musée.

L’annonce fait scandale. Des manifestations de soutien aux artistes sont organisées aux quatre coins du pays. À Porto Alegre un rassemblement populaire spontané aux portes du musée est sévèrement réprimé par la police.

Rien à faire : la direction ne changera pas d’avis.

Quelques jours plus tard, le Président de la République Michel Temer est dénoncé par un ancien responsable financier de son parti d’avoir touché personnellement des « pourboires » de plusieurs millions de Réals - et donc d’euros - de la part de plusieurs grandes entreprises.

C’est la deuxième fois dans l’histoire du Brésil qu’un président en exercice fait l’objet d’une accusation criminelle de corruption.

La première fois, c’était en juin dernier et s’agissait du même homme.

Non, soit dit en passant, ça n’a jamais été le cas de Dilma.

Dans un discours à la Loge Maçonique du Grand Orient de Brasília, le Général Antônio Mourão des armées brésiliennes s’aventure à défendre la possibilité d’une intervention militaire si jamais les institutions politiques actuelles se révélaient incapables de venir à bout d’une telle crise.

Au même moment, mais sans doute par coïncidence (?), l’armée envahit la favela de Rocinha, à Rio de Janeiro. Intervenant avec plusieurs jours de retard pour « rétablir l’ordre » à la suite d’une guerre de gangs, elle fait preuve d’une inefficacité exemplaire, teintée de violence gratuite, et se retire finalement au bout d’une semaine en laissant le quartier aux mains des trafiquants.

Musée d’Art Moderne de São Paulo.

Le choréographe Wagner Schwartz expose son corps nu et couché au sol dans une performance artistique où le public est invité à le manipuler. Une vidéo amateure montre une jeune fille de 7 ou 8 ans, accompagnée de sa mère, s’en allant toucher le pied de l’artiste.

Sur internet, les commentaires du MBL viralisent : halte à la « pédophilie » ! Oui à « l’artistophobie ».

À Rio, Musée d’Art municipal (MAR) annonce publiquement sa volonté d’accueillir l’exposition " Queer " censurée à Porto Alegre...

Une entreprise vite avortée suite au véto formel de Marcelo Crivela, Maire évangéliste de la ville, qui diffuse sur internet le message de son rejet dans une vidéo grotesque et amateur.

Dans tout le pays, le milieu de l’art et de la production culturelle commence à se serrer les coudes. Divers mouvements émergent derrière le mot d’ordre " Censura Nunca Mais " (" Censure Plus Jamais ", en référence à la dictature militaire de 1964-1985).

À Rio, la productrice Paula Lavigne, épouse du chanteur Caetano Veloso, agite les médias et lance, avec la participation de diverses célébrités, une campagne vidéo en réponse aux campagnes de diffamation des artistes.

L’entourage du maire de Rio parodie l’initiative avec une vidéo troublante, imitant en tout point le langage esthétique de celle de Paula Lavigne, et critiquant littéralement « cette merde que vous appelez art ».

Autant dire que la tension monte. Pourtant, les tentatives de manifestations et débats publics se font sans grande porté ni conviction.

Car au fond, personne n’est dupe devant la « Cortina de Fumaça » dressée devant une classe artistique beaucoup trop politisée et ennemie du nouveau gouvernement. Derrière le « Rideau de Fumée » opaque d’un débat improbable entre censure et " pédophilie ", existe la sombre réalité d’un pays en faillite, gouverné par une mafia et pillé par des intérêts étrangers.

Finalement, entendre parler d’ une exposition annulée ou partiellement censurée dans une grande ville brésilienne est devenu, en ce mois d’octobre, suffisamment répétitif et quotidien pour que la population en accepte l’idée.

Car oui, je vous ai épargné ici bien des faits et détails.

Les artistes qui ne dérangeaient jusqu’à présent qu’une partie de classe politique, se voient soudain considérés comme « la bête noire » du pays, responsables de la crise, de la corruption, de la violence et, surtout, de « l’immoralité » de la société toute entière.

Pendant ce temps, Brasilia décide seule du sort de l’État.

Car si la séparation des pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire – est présentée en France comme l’une des garanties de la démocratie, elle a toujours été source d’une grande confusion au sein des institutions brésiliennes.

Le 25 octobre 2016, ce sont bien les députés qui ont été invités à décider de la mise en examen, ou non, de Michel Temer. Un vote strictement politique, donc, et évidemment objet de négociations " obscures ".

Le résultat est sans appel ni surprise. Malgré une popularité de 3 % dans les sondages et une légère baisse d’influence au sein du Parlement, le Président non-élu restera en place encore quelques mois et son second procès sera sagement rangé dans un tiroir.

Charlotte Dafol

AgoraVox