" Bon gestionnaire ", " Obsédé par sa carrière " : Jean Castex, Premier ministre, vu de son fief à Prades

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" Bon gestionnaire ", " Obsédé par sa carrière " : Jean Castex, Premier ministre, vu de son fief à Prades

Ludovic MARIN / AFP

Comme l’annonçait " Marianne ", Jean Castex vient d’être nommé ce 3 juillet « Premier ministre ». En mai, nous avions réalisé un reportage dans son fief, à Prades. Dans cette commune de 7 000 âmes située au cœur des Pyrénées-Orientales, les administrés sont forcés de composer avec l’absence chronique de leur énarque de maire...

Ce lundi matin dans les rues de Prades, pas un chat. Pluie oblige. Sur un panneau, une affiche déchirée attire le regard : " Prades en confiance avec Jean Castex ". Dernier stigmate d’une campagne sous tension, qui a vu la machine « Castex » l’emporter avec 75,7 % des suffrages exprimés.

Mais depuis sa nomination en tant que " délégué interministériel " en charge de la stratégie de " déconfinement ", c’est bien la France entière qui est suspendue à ses lèvres. Alors dans les rues de Prades, qu’on l’aime ou qu’on le déteste, l’élu " prodige " s’infiltre dans toutes les conversations à l’heure d’un " déconfinement "... poussif.

Un maire en télétravail

« Ici tout le monde est respectueux, mais il faut encore être très prudent », lâche Patrick, 60 ans, retraité masqué acquis à la cause de la municipalité en place.

«  Jean Castex est un bon maire. Pour nous, c’est une fierté, mais lui, il reste simple », assure-t-il. Suite à l’élection municipale de 2008, c’est ici que le Gersois d’origine a élu domicile et installé son " fief ". Mais depuis sa nomination le 2 avril, « Monsieur Déconfinement » n’a pas quitté la capitale.

C’est donc Yves Delcor, son premier adjoint, qui assure l’intérim en toute humilité, martelant à qui veut bien l’entendre : « C’est Castex qui chapeaute, il reste le maire ».

Un édile en " télétravail " à l’autre bout de la France en somme, qu’il a sondé parfois par SMS, " quatre ou cinq fois depuis son départ à Paris ".

" Quand on lui envoie un mail, on fait en sorte qu’il puisse y répondre par oui ou par non. On essaie de lui faciliter le travail », détaille l’élu.

Le vendredi 8 mai, l’équipe municipale a distribué des masques aux citoyens lors d’une opération de porte-à-porte de grande envergure.

" Certains n’étaient pas là, mais nous avons fourni au moins 95 % de la population ", lâche Yves Delcor. En début de semaine, l’homme s’est également consacré à l’ouverture des écoles. Un événement auquel Prades ne pouvait évidemment pas échapper.

" Ce mardi, plus de 30 % des élèves rentrent en classe. On a bien préparé le coup ", assure-t-il, avant de renvoyer la lumière vers son énarque de maire.

" L’avantage, c’est qu’on a un maire qui s’appelle Jean Castex et que depuis 12 ans, il est arrivé à fédérer tout son monde », confie-t-il.

Une fierté, qui se lit aussi sur de nombreux visages. A l’image du pâtissier Sylvain Henoc : « Je l’ai écouté au Sénat l’autre jour, c’est un personnage que j’aime bien. Il a fort à faire de l’autre côté de la France. Il a échappé au bébé des " Gilets jaunes ", il a eu le bébé du déconfinement , sourit-il. Mais c’est un bébé lourd à porter... ».

" Ici, c’est un peu chacun pour soi "

Au fil de la matinée, des files d’attente se forment devant la poste et le " tabac-presse " qui drainent l’essentiel des premiers " déconfinés " de la ville.

Il faut avouer que Prades n’a rien d’une cité hyperactive. Ici, les retraités composent 38 % de la population (contre 27 % au niveau national), tandis que le chômage atteint les 16 % (contre 8 % pour tout l’Hexagone).

Et si près d’une personne sur deux semble arborer le précieux masque, les administrés du premier " déconfineur " de France n’ont pas bénéficié de " traitement de faveur ".

La pimpante Annie *, 91 ans, fait partie des tout premiers clients du salon de coiffure de la place centrale. Une véritable " bouffée d’oxygène " pour celle qui vient de vivre sept semaines de solitude et d’enfermement total.

Une pointe de colère dans la voix, elle l’annonce tout de go : « Vraiment rien ! Je n’ai vu personne de la mairie. Je n’ai eu aucun appel pour savoir si j’avais besoin d’aide. Ma femme de ménage s’est arrêtée de travailler et je vis seule , souffle-t-elle Alors je me suis débrouillée ».

Heureusement, la nonagénaire a pu compter sur son voisinage, qui s’est chargé de faire ses courses.

« Ah, quand il a voulu se présenter, c’était pas pareil. Il en a touchées, des mains ! Il en a fait, des embrassades ! Ici, on appelle ça des " toque manettes " (des " touche menotte " en catalan NDLR). Mais là, il n’y a plus personne », regrette Annie.

Un constat partagé par Paul, 45 ans, qui décapsule sa première canette de bière " déconfinée " devant un bistrot resté porte close.

« Ici, c’est un peu chacun pour soi, lâche-t-il. Niveau emploi, c’est la galère. Castex ne pense qu’à sa carrière. Mais ceux qui ne sont pas content ne disent rien et ne vont pas voter  ».

Pas de plan pour les commerces

Concernant les commerçants de la commune, " monsieur Déconfinement " ne s’est pas encore prononcé. Pour l’heure, aucune stratégie locale pour affronter la crise.

" Je suis allé à la mairie ce matin pour savoir s’ils avaient des bidons de gel hydroalcoolique et des conseils pour les commerçants, mais on m’a dit qu’il n’y avait rien de particulier  », raconte l’un d’eux.

Plus loquace, la responsable du salon " Myriam Coiffure " déplore un mutisme municipal " habituel ". " J’angoissais un peu hier, mais les clients m’ont mis à l’aise ", admet Myriam.

Cette commerçante, qui vit dans un village voisin, n’a reçu ni masque ni courrier.

" Personne n’est passé me voir. Je crois qu’il y a des petits problèmes de communication à Prades. Jean Castex est certainement un bon gestionnaire, mais d’un point de vue humain, c’est pas trop ça », déplore-t-elle.

Comme elle, la plupart des Pradéens ne croisent le maire que lors du marché du samedi matin. La semaine, même en temps normal, l’homme est à Paris.

" Moi, je le verrai bien Président "

Il faut dire qu’il collectionne les " casquettes ".

Maire depuis 2008, président de la " communauté de communes " du « Conflent Canigo » et conseiller départemental, Castex supervise aussi la " délégation interministérielle " aux « Jeux Olympiques » et « paralympiques » de Paris pour 2024, et dirige " l’Agence nationale du sport ".

Au total, l’homme cumule donc pas moins de six fonctions, pour un revenu annuel avoisinant les 200 000 euros.

Une boulimie qui alimente allègrement les travées de l’opposition, estimant que pour Castex, " Prades n’est qu’un marche-pied ".

" Ça le fait valoir en haut comme quelqu’un de proche du peuple ", souffle Nicolas Berjoan, tête de liste de " Prades en collectif " (Divers gauche). Une critique que le premier adjoint Yves Delcor balaie d’un revers de main.

« Si tous les gens de Prades ont cet éclairage aujourd’hui, c’est grâce à Castex ! Moi je pense que c’est un grand monsieur. Quand vous sortez d’une discussion avec lui, vous vous sentez grandi (…) Je trouve dommage qu’il n’ait pas " les dents qui rayent le parquet " parce qu’il aurait pu aller plus loin  ».

Un jeu d’ombre et de lumière en somme. Et une admiration sans borne…

De la part de son adjoint, du moins : " Moi, je le verrais bien président. Il en a l’étoffe ".

Rien que ça.

Prisca BORREL

Marianne

*Son prénom a été modifié.