Bob Dylan : un Nobel pour un musicien, enfin !

, par  DMigneau , popularité : 64%

Bob Dylan : un Nobel pour un musicien, enfin !

A 75 ans, le chanteur et compositeur américain a reçu le prix Nobel de littérature, jeudi 13 octobre. Avec cette attribution non académique, l’Académie suédoise donne un véritable coup de pied dans la fourmilière, rappelant que la littérature n’est pas cantonnée qu’aux belles pages de savants ouvrages.

Bob Dylan en 1969. Le chanteur américain vient de recevoir le prix Nobel. - MARY EVANS/SIPA

« Times They’re A Changing », prophétisait, en 1964, dans un messianique hymne de jeunesse le chantre de la folk revendicatrice. Le " Zim ", qui alors, évoquait, de son inimitable voix nasillarde, éraillée mais habitée, tout à la fois le mouvement pour les droits civiques, les prémices des " Summer of Love " à venir et les menaces de la guerre froide, ne pouvait imaginer à quel point il pouvait, plus de cinquante ans plus tard, avoir raison… de la bien-pensance littéraire.

Car le barde de 75 ans a cueilli, par surprise, les cinq derniers favoris en lice pour l’attribution du prix Nobel de littérature. Alors que les couloirs du Comité Nobel et de l’Académie suédoise bruissaient des noms d’illustres écrivains – le Japonais Haruki Murakami, donné favori à peu près chaque année depuis 10 ans, les Américains Philip Roth et Don DeLillo, le Kényan Ngugi Wa Thiong’o et l’Espagnol Javier Marias –, c’est lui qui succède à la Biélorusse Svetlana Alexievitch. « Pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique. »

« C’est simple, a déclaré Sara Danius, la Secrétaire générale de l’Académie suédoise, qui officialisait cette décision historique, c’est un grand poète et il incarne la tradition et la manipule de la manière la plus originale qui soit. Bob Dylan écrit une poésie pour l’oreille. Il s’inscrit dans une longue tradition qui remonte à William Blake. »

Le « voleur de pensées », qui avait aussi raflé, en 2008, le prix Pulitzer d’ordinaire attribué à des travaux journalistiques, est le premier musicien à recevoir cette prestigieuse récompense. Voilà qui devrait générer son lot de polémiques, aux Etats-Unis, où le " New Yorker " ne s’était pas gêné, en 2011, pour épingler l’« imposture » Dylan : « Un Oscar, ensuite un Pulitzer […] maintenant sur la liste des cotes de bookmaker pour le Ladbrokes. Poète, peintre, prix Nobel ? », et ailleurs.

La littérature est partout, en notes, en proses ou en vers

Mais tous ses détracteurs seraient bien inspirés de relire les paroles des chansons de trois disques, inégalables et inégalés, parus entre 1964 et 1966, " Bringing It All Back Home ", " Highway 61 Revisited " et " Blonde On Blonde ", premier double album de l’histoire du rock, pour se convaincre que ses paroles surréalistes, ses boutades nihilistes et ses riffs de Stratocaster, ne sont qu’une et même expression, celle d’un poète incandescent qui deviendra, bien malgré lui, l’incarnation de la contre-culture américaine.

Sa discographie porte comme en étendard la défense de cette voie littéraire du rock qu’emprunteront, après lui, Jim Morrison, John Lennon, Leonard Cohen ou Patti Smith. Une voie qu’il a continué d’explorer dans ses Chroniques *, des mémoires qui ne respectent ni la chronologie ni le style nostalgique, habituellement dévolu à ce genre d’exercice. Il y révèle un ton détaché, rageur, laconique et volontiers critique face à sa légende : « Frère aîné de la rébellion, pape de la contestation, tsar de la dissidence, leader des écornifleurs… [… ] Je n’étais pas un prêcheur. Je ne faisais pas de miracles. A ma place, n’importe qui serait devenu fou. »

Avec cette attribution non académique, véritable coup de pied dans la fourmilière, l’institution suédoise rappelle que la littérature n’est pas cantonnée qu’aux belles pages de savants ouvrages, mais qu’elle est partout, en notes, en proses ou en vers.

Après tout le dramaturge italien Dario Fo, dont on vient d’apprendre le décès, quelques heures avant le sacre du troubadour de Duluth, avait lui aussi été sacré prix Nobel, en 1997, au grand désarroi des éditeurs, mais pas des amoureux du satiriste qui avait fait du théâtre un véritable arme de dissuasion massive.

Dylan, lui, " Knocking on Heaven’s Door ", n’a toujours pas commenté la nouvelle…

Myriam Perfetti

*Chroniques, de Bob Dylan, Fayard, 318 p., 20 €.

Marianne