Bénin : Patrice Talon, un ami devenu encombrant pour sa garde rapprochée ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Bénin : Patrice Talon, un ami devenu encombrant pour sa garde rapprochée ?

Le Bénin, autrefois modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest, vient de faire un saut gigantesque dans l’autoritarisme, sous la férule de son président de la République, Patrice Talon, qui a évincé les partis d’opposition des législatives du 28 avril dernier.

Un tournant désastreux pour l’image du pays et de ses institutions, mais aussi pour celle du chef de l’Etat et de ses hommes de confiance, dont beaucoup ont bâti leur carrière autour de la défense des libertés individuelles, du libéralisme et de l’Etat de droit.

Comme un hiatus.

Deux enseignements peuvent être tirés des élections législatives béninoises du 28 avril dernier, auxquelles n’étaient autorisées à participer que deux formations politiques " pro-régime ".

Tout d’abord, le Bénin, modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest, cité en exemple sur le continent, voire même à l’extérieur, a achevé de glisser vers un modèle autoritaire de l’exercice du pouvoir, au grand dam de tous les observateurs du pays... et des citoyens, surtout.

Ensuite, le scrutin, qui tient davantage de la gabegie électorale qu’autre chose, vient prouver que, derrière tout personnage politique autocratique, se cache - en réalité - une frustration profonde.

Confiscation du pouvoir

Frustration, en l’occurrence, d’un président, Patrice Talon, élu en 2016 – à l’époque, le pays voyait en lui un « visionnaire » – et qui n’aurait pas supporté, selon certains politologues, de voir son projet de réforme constitutionnelle retoqué à deux reprises par le Parlement.

" Exit ", par conséquent, ses désirs de grandeur, lui qui se voyait déjà rentrer dans l’Histoire en tant que premier président africain à instaurer un mandat de 7 ans.

Jusqu’à cette manipulation de la procédure électorale pour évincer de facto, quelques mois avant les législatives polémiques, tout parti politique d’opposition. Une opposition qui avait d’ailleurs déjà tourné le dos à un chef de l’Etat accusé de confondre son patrimoine et celui de l’Etat, et d’avoir recours à la justice du pays pour éliminer ses adversaires politiques.

Aujourd’hui, personne n’est dupe.

Les élections du 28 avril dernier n’ont pas fait que consacrer une Assemblée nationale « mono-couleur » : elles devraient entraîner l’adoption de la réforme constitutionnelle de Patrice Talon, qui pourra se maintenir au pouvoir afin, notamment, de faire fructifier ses affaires dans le pays – le magazine " Forbes Afrique " estimait son patrimoine à plus de 400 millions de dollars en 2015 –, comme le redoute une opposition qui a d’ores et déjà appelé à la tenue d’un nouveau scrutin.

S’il y a peu de chance qu’elle soit entendue par le régime, ses principales armes pourraient être néanmoins " les fidèles " du président Talon, tentés de se désolidariser d’un homme devenu bien trop autoritaire pour eux.

Olivier Boko, William Bourdon et Romuald Wadagni : péril en la demeure ?

On le sait, le « monde des affaires » supporte très mal les écarts " anti-démocratiques ". Ceux-ci pouvant rejaillir à tout instant sur l’image des entreprises qui flirteraient d’un peu trop près avec les régimes illibéraux.

Raison pour laquelle Olivier Boko, " homme de l’ombre " de Patrice Talon, à la tête de la société anonyme " Denrées et fournitures alimentaires " (DFA), ex- " Société intercontinentale de commercialisation et de négoce " (Sicone), pourrait avoir du souci à se faire.

" Jeune Afrique ", qui le présente comme « compagnon fidèle » de Talon, rappelait en 2017 qu’il était déjà « visé par les mêmes accusations d’association de malfaiteurs et de tentative d’assassinat » que le chef de l’Etat, sur la personne de Thomas Boni Yayi, ex-président béninois.

Ses clients et fournisseurs étrangers pourraient être tentés, à présent qu’Olivier Boko évolue dans le giron d’un autocrate, de revoir une bonne fois pour toutes leurs partenariats.

Que dire, également, de William Bourdon, avocat français de la Ville de Paris et de " Transparency International ", notamment, qui a fait de la lutte contre les dictatures et pour la démocratie un engagement de carrière ?

Le défenseur de Patrice Talon reverra-t-il les termes de sa relation avec le président béninois qui n’hésite pas à se servir de la justice de son pays à des fins politiques ?

Pour rappel, William Bourdon, en 2010 et 2011, avait défendu des « hommes d’affaires » qui s’opposaient à la privatisation du processus judiciaire dans leurs pays d’origine...

Enfin, le ministre béninois de l’Economie et des Finances, Romuald Wadagni, " proche parmi les proches " de Talon, de tous les voyages présidentiels et « très sollicité » par le président, selon " Jeune Afrique ", était promis à un bel avenir politique.

Le « meilleur ministre des Finances de l’année 2018 en Afrique », selon les « Financial Afrik Awards », qui sait allier l’économique et le social dans ses choix d’acquisitions, ne verra-t-il pas, cependant, ce futur prometteur lui échapper, en raison de sa trop grande proximité avec un chef de l’Etat ultra autoritaire ?

Parce que Patrice Talon pourrait constituer la principale faiblesse de sa " garde rapprochée ", il n’est pas exclu que celle-ci s’en éloigne petit à petit.

Raphael NAMIER

Le Grand Soir