« Beauvau de la sécurité » : la puissance des syndicats face à l’exécutif

, par  DMigneau , popularité : 0%

« Beauvau de la sécurité » : la puissance des syndicats face à l’exécutif

" On ne peut pas se permettre de se mettre à dos la police " : En une phrase, un haut responsable du ministère de l’Intérieur résume le rapport de forces entre « l’exécutif » affaibli par les crises à répétition et des syndicats de policiers puissants, alors que le « Beauvau de la sécurité » vient de débuter.

Un chiffre résume la puissance de ces syndicats. Si aujourd’hui, ils sont nombreux et divisés depuis l’éclatement de la FASP (" Fédération autonome des syndicats de police ") en 1981/1982, le taux de syndicalisation atteint entre 80 et 90 %, le plus fort de la fonction publique, leur offrant une puissance sans égal face à « l’exécutif ».

Et depuis deux ans, les policiers ont montré leur capacité à contenir la crise, au travers de différents mouvements ; des « Gilets jaunes » à la crise sanitaire, économique et sociale en passant par la contestation de la réforme des retraites et plus récemment, du texte de loi « Sécurité globale » porté par Gérald Darmanin.

Plus de deux ans de manifestations, ponctuées de confrontations violentes avec les " forces de l’ordre ".

Par " gros temps ", un gouvernement - quel qu’il soit - a besoin de pouvoir s’appuyer sur la police pour faire cesser " les troubles ". Mais, " plus un gouvernement a besoin de se montrer fort , dit à l’AFP l’historien de la police Jean-Marc Berlière, plus la communauté policière va mettre à profit cette situation pour réclamer des avancées sur tel ou tel dossier ".

M. Berlière note que les fondamentaux n’ont pas changé avec le temps. Les policiers forment une " corporation " soudée, avec une " idéologie forte ", " un vrai amour du métier ".

Et rares sont les ministres qui se sont opposés à eux.

« Les flics sont très " corpos ". Ils disent du bien du ministre tant qu’il épouse leur propos et le lâchent dès que ce n’est plus le cas, comme avec Christophe Castaner  », commente Michel Sapin, ex-ministre de " la Fonction publique ".

Fabien Vanhemelryck (" Alliance ") vante - au contraire - l’ " étroite concertation avec le ministère " et se félicite " quand le ministre va dans le sens des policiers ".

« Affaiblissement général de " l’appareil d’Etat " »

Cette force des syndicats s’exerce partout, dans les procédures d’avancement ou dans les commissariats : " Si t’es pas syndiqué, tu ne mutes pas ", résume un ancien policier pour décrire les commissions paritaires d’avancement. Jusqu’à 2015, les syndicats avaient la " haute main " sur les avancements. Cependant, au ministère de l’Intérieur, selon plusieurs sources contactées par l’AFP, un système perdure, avec " un volant de 100 personnes " à la discrétion des syndicats et des administrations.

Il ressort aussi de plusieurs témoignages recueillis par l’AFP que dans les commissariats, " le commissaire ne sait pas ce qui se passe dans sa taule ", selon les termes de l’un d’eux. Sous-entendu : il ignore au quotidien quels seront ses effectifs.

A cela, Fabien Vanhemelryck rétorque : ces commissaires " achètent la paix sociale ". Il parle de nécessité " d’un dialogue social fluide ".

En décembre 2018, au paroxysme du mouvement des « Gilets jaunes », le gouvernement était apparu " déboussolé " et les " forces de l’ordre " tout autant. A cette époque, les policiers avaient menacé de mettre " casques à terre ".

" En trois heures de rencontre avec le ministre, ils ont obtenu 120 à 150 euros nets d’augmentation par mois. On ne négocie plus, on donne tout, tout de suite ", enrage un haut responsable de la sécurité.

" Plus il y a d’agitation, de conflit, plus un gouvernement est prisonnier de sa police ", juge l’historien Jean-Marc Berlière.

Alain Bauer, professeur de criminologie, considère que tout cela " se traduit par un affaiblissement général de l’appareil d’Etat ". " Un gouvernement inexpérimenté " et " des syndicats lancés dans une concurrence exacerbée qui laisse peu de place à des réformes de fond ".

" On négocie des hausses de salaires. Résultat, les policiers sont mieux payés mais sont mal logés ", avec des problèmes de locaux, et de moyens.

" Ce sont des mendiants, qui plus est, détestés ", assène M. Bauer. Une conséquence d’un " syndicat de gamelles et de bidons ", raille un haut fonctionnaire.

Contact direct avec Macron

" Le Beauvau de la sécurité " constitue en quelque sorte un nouvel épisode de ces relations compliquées " gouvernement/syndicats de police ".

En pleine polémique sur les violences policières après " l’affaire Zecler ", un producteur de musique " tabassé " en novembre, Emmanuel Macron avait déclenché la colère des agents, en reconnaissant, le 4 décembre, dans une interview au média en ligne " Brut ", des " contrôles au faciès " et des violences de la part de " certains ".

Il avait annoncé également la mise en place d’une " plateforme de signalement " des discriminations.

Partout alors des rassemblements sauvages de protestations de policiers avaient été organisés, dont le plus symbolique au pied de l’Arc de Triomphe.

C’est ainsi qu’est apparu " le Beauvau de la sécurité " ; une " main tendue " du président Macron aux policiers, avec l’aide d’un des syndicats les plus importants, " Unité SGP police " (FO).

" Il fallait bien réactiver la jambe gauche du président ", s’amuse un membre de ce syndicat. " Le président a mis un taquet à Darmanin ", ajoute un autre, en affirmant que le ministre n’était pas au courant. Leur ancien secrétaire général, Yves Lefebvre, revendique - quant à lui - la paternité de l’appellation de ce " débat ".

Les deux autres syndicats les plus importants, " Alliance " et " Unsa ", ne goûtant guère l’initiative, ont donné de la voix, posant des conditions à leur participation :

- gratuité des transports,

- subvention pour leur mutuelle et examen de la réponse pénale.

En moins d’une heure, M. Darmanin leur a donné satisfaction.

" Un chantage ", selon un fonctionnaire du ministère. Le résultat " d’un dialogue social riche ", s’est défendu auprès de l’AFP l’entourage de M. Darmanin, en soulignant la création d’un poste de " conseiller social ", occupé par Alexandre Brugère, ce qui n’existait pas auparavant.

Les syndicats, qui téléphonaient directement au ministre, passent désormais par M. Brugère.

Pas tous. Certains ont noué, selon un syndicaliste, un contact direct avec le président Macron.

afp

la-croix.com