Bayrou, haut-commissaire... sans Plan

, par  DMigneau , popularité : 0%

Bayrou, haut-commissaire... sans Plan

François Bayrou revient dans le dispositif gouvernemental. - JOEL SAGET / AFP

François Bayrou est de retour sous les ors de la République en tant que « Haut-commissaire au Plan ». Une promotion qui ressemble fort à un " coup d’esbroufe " : il n’est pas question de ressusciter le « Commissariat général » créé en 1946 par de Gaulle et Monnet, considéré comme clé dans la planification des " Trente Glorieuses ".

" Un très grand nombre de sujets qui conditionnent l’avenir ne sont jamais abordés ".

C’est ainsi que François Bayrou a justifié, mercredi au journal de " France 2 ", sa nomination comme « Haut-commissaire au Plan », officialisée ce jeudi 3 septembre en « Conseil des ministres ».

Une revanche pour celui qui avait dû quitter le gouvernement après seulement 34 jours au ministère de la Justice, en 2017, à la suite de l’ouverture d’une enquête pour des soupçons d’emplois fictifs au « Parlement européen ».

Voilà Bayrou à nouveau sous " les ors de la République " : il disposera d’un hôtel particulier bordant celui de Matignon, dans le cossu VIIe arrondissement de Paris, et d’une " équipe dédiée ".

Le grand luxe !

Le contribuable se consolera en apprenant que l’heureux promu ne sera pas rémunéré.

Joue-là comme Jean Monnet

Cette nomination sonne en apparence comme une victoire politique pour Bayrou qui a longtemps " prêché dans le désert " en prônant le retour du « Plan », l’instrument de planification clé de l’après « Seconde guerre mondiale », mais aussi de la prospérité économique durant les « Trente Glorieuses ».

C’est le général de Gaulle qui, en 1946, avait confié le « Commissariat général au Plan » à Jean Monnet, l’un des " pères fondateurs " de « l’Europe ».

Il s’agissait à cette époque de " flécher " les fonds consacrés à la reconstruction d’un pays en ruines et de plancher sur l’avenir des filières économiques.

Six secteurs de base avaient été retenus :

- le charbon,

- l’électricité,

- le ciment,

- le machinisme agricole,

- le transport et l’acier.

Rien de " soviétique " là-dedans : le plan était indicatif et, surtout, élaboré en concertation avec des patrons, des syndicalistes et des experts réunis dans différentes commissions.

Pourtant, l’initiative a été couronnée de succès durant de nombreuses années. Le quatrième Plan, de 1962 à 1965, considéré comme le mieux réussi, a atteint des objectifs inimaginables aujourd’hui : accroître le « Produit intérieur brut » de … 24 %, ce qui correspondait à un taux de croissance annuel de 5,5 % !

Malheureusement, « le Plan » s’est progressivement délité les décennies suivantes sous la pression du capitalisme financiarisé.

La pensée néolibérale a eu raison de la planification " à la française " et dans les années 90, Edouard Balladur mettra fin aux plans pluriannuels, avant que Jacques Chirac et son « Premier ministre », Dominique de Villepin, n’enterrent le « Commissariat ».

Celui-ci a été remplacé par le « Conseil d’analyse stratégique », puis par " France Stratégie ", un service placé sous la tutelle du « Premier ministre » qui compte une centaine de collaborateurs, chargé de " pondre " des rapports d’évaluation et de prospective.

Des documents de bon niveau, mais qui n’ont plus grand chose à voir avec ce qu’était « le Plan » après guerre…

La résurrection du plan ?

Dès lors, assiste-t-on aujourd’hui à une résurrection du « Plan » façon Jean Monnet, que Bayrou ne manque pas de citer ?

A la lecture du décret - rédigé en termes très vagues - qui institue officiellement le « Haut-commissariat », on est pris d’un sacré doute : on y apprend que Bayrou sera " chargé d’animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l’État ".

Pour remplir cette mission, le « Haut-commissaire » " dispose du concours de France Stratégie et des administrations et services de l’État susceptibles de contribuer à l’accomplissement de sa mission ".

Ce qui signifie, en creux, qu’il n’a d’autorité sur aucune administration spécifique. De là à dire que le maire de Pau est simplement " parachuté " à la tête d’une instance déjà existante, il n’y a qu’un pas que les mauvaises langues franchiront allègrement.

Autre " loup ", et non des moindres : si Emmanuel Macron recrée un « Commissariat au Plan », il n’y a aucune volonté affichée de relancer la planification. Ce qui fait de Bayrou un « Haut-commissaire au Plan »... sans plan !

La messe est dite.

" Le travail réalisé aura vocation à orienter l’action de l’exécutif ", tempère toutefois le député " MoDem " Jean-Noël Barrot, qui a rédigé une note sur le sujet.

« La planification n’a pas disparu, explique-t-il, mais elle s’est répartie dans les différents niveaux où le pouvoir s’est relogé : " l’Union européenne ", mais aussi les régions, qui signent des contrats de plan avec l’État ».

Ce qui n’empêche pas d’aller plus loin, juge Barrot : " La crise sanitaire a montré qu’il reste des domaines où la question de la souveraineté se pose et qui ne font plus l’objet d’une réflexion stratégique de long terme ".

Pour ses débuts, le « Haut-commissariat » devrait, par exemple, plancher sur la démographie.

Un sujet central, certes, mais avouons qu’on est bien loin de l’ambition des « Plans » des « Trente Glorieuses ». Une ambition dont on pourrait imaginer qu’elle servirait aujourd’hui à redonner une souveraineté économique à la France pour faire face aux secousses du commerce international, à la volatilité des marchés financiers et aux intérêts économiques de court terme d’actionnaires.

Avec pour finalité de minimiser les dégâts sociaux liés à la " mondialisation ".

Impasse idéologique

Il n’y a, au reste, rien dans le logiciel idéologique " macroniste " qui porte à croire au retour d’une économie planifiée.

D’abord parce que pour y arriver, il faut des moyens. Or, « l’exécutif » a toujours affiché sa volonté de réduire la dépense publique rapportée au PIB.

Volonté qui sera renforcée dans les prochains mois, puisqu’il s’agira de rétablir l’équilibre des finances publiques mis à mal par la crise du " coronavirus ". Or, comme le rappelait l’économiste de Xerfi Olivier Passet dans une chronique récente, la réussite des plans sous les « Trente Glorieuses » fut " intimement liée à l’abondance et à la stabilité des fonds dédiés aux grands projets ".

Le premier plan doit, par exemple, sa réussite au « plan Marshall », qui a financé les six secteurs de base sélectionnés par Jean Monnet.

De même, le quatrième plan de 1962-65 s’est " fait dans un contexte de prospérité exceptionnelle des finances publiques ", ajoutait l’économiste.

Comme le rappelle un rapport du Sénat, malgré les dépenses engagées, le ratio d’endettement public a reculé à environ 15 % du PIB à la fin des années 1960, " encouragé par le fort dynamisme de la croissance économique et de l’inflation, qui a alimenté les recettes publiques mais aussi la hausse du PIB nominal ".

Un cercle vertueux, en somme.

A cette époque, on se demandait même si la France n’avait pas une dette insuffisante

Ensuite, la réussite des « Plans » a tenu à la bonne entente entre " pouvoir politique ", patrons, syndicats et " grands commis de l’Etat " : tous " tiraient dans le même sens " !

Las, on en est loin aujourd’hui.

Difficile, par exemple, de faire confiance à un « patronat » peu patriote. Pour preuve, le basculement de fleurons industriels français sous pavillon étranger dans les années 2000 et 2010 tels " Pechiney ", " Alcatel ", " Alstom " ou " Technip ".

Parfois de véritables scandales d’Etat.

Et que dire de l’obsession pour la délocalisation qui a érodé durablement l’emploi industriel en France. Rappelons, par exemple, que dans l’industrie automobile, les effectifs français des principaux constructeurs se sont réduits de 30 % entre 2000 et 2014.

« Le jeu d’acteurs qui sous-tend la réussite de la planification a disparu, confirmait Olivier Passet. Du côté des entreprises, les " champions nationaux " sous tutelle de " l’État " ou de " grands patrons " sociaux ont cédé la place à des multinationales sous actionnariat international qui s’identifient de moins en moins au territoire. »

Et malheureusement les contrepoids se sont aussi affaiblis : " Du côté des syndicats, la masse critique destinée à la réflexion a rétréci comme peau de chagrin ", ajoutait l’économiste.

Pis, les « Hauts fonctionnaires » aux manettes n’ont plus les intérêts de l’Etat chevillés au corps. Rappelons le virage idéologique dans les années 1980, des technocrates de la « Direction générale du Trésor » sous la houlette de Jean-Claude Trichet qui, ne croyant plus dans l’intervention de « l’Etat », ont agi pour libéraliser massivement notre économie.

Travail de prospective

On l’aura compris, dans le contexte actuel, le poste de « Haut-commissaire au Plan » est plus conceptuel qu’opérationnel.

D’ailleurs, François Bayrou n’a absolument pas la main sur les cent milliards du " plan de relance " annoncé ce jeudi par le gouvernement pour combattre la crise, puisque Matignon et Bercy concentrent l’essentiel des décisions.

Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, ne craint donc pas de concurrence du maire de Pau, à en croire un député LREM qui compte parmi ses proches : " Le Maire s’en fout complètement. Il reste vingt mois avant la fin du quinquennat, alors si Bayrou veut faire des études sur les trente ans à venir... "

En privé, le patron du " MoDem " assume : " Il ne s’agit pas du tout de dire s’il faut dix milliards de plus ou de moins dans l’aéronautique. Ça, c’est de la relance immédiate. Le Plan, c’est un travail de prospective. La Chine gouverne à dix ans, alors qu’en France, on gouverne souvent à trente jours quand ce n’est pas à trente heures ! "

François Bayrou se rassurera peut-être en relisant ce qu’écrit Jean Monnet dans ses mémoires : " Aucun poste ministériel ne m’eût offert un champ d’action aussi vaste que celui que m’ouvrit la fonction indéfinissable de commissaire au Plan ".

« Indéfinissable » - c’est le mot - tant la résurrection de cette appellation si symbolique recouvre des missions très vagues.

Rattaché au gouvernement sans être ministre, « Commissaire au Plan » sans planification, disposant d’un certain nombre d’administrations sans que l’on sache exactement lesquelles, le poste de Bayrou est lesté d’ambiguïté.

Dont, c’est bien connu, on ne sort qu’à ses dépens.

Louis HAUSALTER et Mathias THEPPOT

Marianne

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