Bassin du Congo. Déforestation et destruction " Made in France "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Bassin du Congo. Déforestation et destruction " Made in France "

Les plus grandes forêts tropicales au monde se situent en Amazonie, en Indonésie et dans le bassin du Congo, où les compagnies françaises ont des intérêts économiques majeurs. Cette forêt a aussi brûlé cet été, mais au quotidien et depuis la colonisation, l’impérialisme français l’exploite au même titre que les populations qui y vivent.

Le gouvernement français n’a cessé de jouer la carte de l’écologie depuis la rentrée. Macron a « changé », de même que les grands groupes français qui depuis des années déjà financent, parrainent tous les sommets « inter-gouvernementaux » et se targuent d’appuyer, par des " fondations de charité " qui permettent de défiscaliser leurs profits, d’investir dans " la protection de l’environnement ".

Or, lorsque l’on remonte le fil des responsabilités dans les écocides en Amérique du Sud - et en particulier en Amazonie - on retrouve des noms qui nous sont familiers : " BNP Paribas ", " Total ", " Areva "...

Par ailleurs, alors que le monde regardait impuissant l’Amazonie brûler, seules quelques voix ont aussi rappelé que l’Afrique était aussi en flammes.

Et l’Afrique, c’est " le terrain de jeu " favori de l’impérialisme français.

Le stade « impérialiste » du capitalisme qui se caractérise par la fin d’un capitalisme « libre-concurrentiel » et par des fortes tendances au monopole, par la concentration dans des structures économiques trans-nationales du capital industriel et bancaire, avec une prédominance de ce dernier, et un appui important des États, s’est développé dans les pays centraux du capitalisme (Grande-Bretagne, Allemagne, États-Unis, France en premier lieu) à l’aube du vingtième-siècle sur le pillage des colonies et le partage du monde, quasiment achevé à la fin des années 1880 et remanié partiellement dans les années 1940 selon les nouveaux rapports de force inter-impérialistes issus de la « Seconde guerre mondiale ».

Les quelques puissances qui se sont ainsi partagées le monde et ses ressources, ont systématiquement pillé les pays sous leur domination et ont toujours veillé, avant et après les vagues d’indépendance, à maintenir ces pays dans un état de dépendance envers l’ancienne puissance coloniale : économie ultra-spécialisée et dépendante d’un secteur primaire (pétrole, gaz ou productions agricoles) particulièrement sensibles au cours des marchés internationaux et permettant un rapport de force important en cas d’arrêt de l’achat de ces matières premières, dépendance financière par des mécanismes de dette, d’investissements et de prêts parfois maquillés en « aide au développement », de contrôle de la monnaie comme le « franc CFA », maintien d’une force militaire, etc.

Le cas des anciennes colonies africaines françaises réparties entre l’AOF (« Afrique Occidentale Française ») et l’AEF (« Afrique Équatoriale Française ») sont des « cas d’école » dans la transition d’une forme de colonisation ouverte à un système de dépendance et de « néo-colonialisme » suite aux indépendances " post-guerre mondiale ", notamment celles qui ont été accordées - la bourgeoisie française voulant éviter de nouveaux fiascos à l’image de la guerre d’Indépendance algérienne – dans un système qui a été communément appelé « la Françafrique ».

La question de « la Françafrique » a été un enjeu important du discours " macronien " en campagne pour se poser en " homme nouveau ", en rupture avec les traditions de la Vème République.

Pourtant, " le naturel est revenu au galop " et les coups de peinture sur une réalité bien moins exaltante que la « start-up » macronienne se sont vite écaillés.

La montée des mouvements écologistes de jeunesse à l’internationale mais surtout au sein des pays capitalistes centraux, des mouvements qui se politisent sur l’inaction des classes dirigeantes, imposent un état des lieux et un retour sur la politique menée dans les pays dominés par l’impérialisme en lien avec les préoccupations écologiques.

Des richesses naturelles aux richesses de " Total " et Bolloré

La deuxième plus grande forêt tropicale de la planète, d’une superficie de deux millions de km² (soit environ la moitié du territoire de « l’Union Européenne »), se situe dans le bassin du fleuve Congo.

Elle s’étale sur six pays (Cameroun, République Centrafricaine, République du Congo, République Démocratique du Congo, Gabon et Guinée Équatoriale) et abrite une biodiversité particulièrement riche, près de 100 millions de personnes vivent de la forêt pour se nourrir (chasse, pêche et petite agriculture) et fabriquer des matériaux de construction.

Ce qui rend cette forêt centrale d’un point de vue climatique, c’est déjà bien sûr l’aspect de régulation des sols, de la pluviométrie et du stock de carbone que constitue une forêt de cette envergure mais également une spécificité que sont ses tourbières.

C’est dans la province de Lokolama en « République Démocratique du Congo » (RDC) qu’ont été repérées les plus grandes tourbières au monde.

Les tourbières sont constituées de couches de feuille dans un sol très humide, qui ne décompose donc pas les feuilles entièrement mais aboutit à de la tourbe et stocke ainsi des quantités énormes de carbone dans le sol.

Ces tourbières peuvent stocker 1500 tonnes de carbone par hectare ! Ce qui fait conclure aux scientifiques à l’origine de ces découvertes, Simon Lewis et Greta Dargie, que ces tourbières pourraient stocker autour de 30 milliards de tonnes de CO2 : environ une année d’émissions à l’échelle de la planète !

Mais cette forêt est aussi très convoitée par les industriels du bois pour ses essences qui représentent, rien que pour la RDC, un marché de 100 millions de dollars par an à l’échelle internationale en prenant en compte le commerce illégal de bois des trois grandes forêts tropicales – Amazonie, Bassin du Congo, Indonésie – un marché qui peut représenter de 30 à 100 milliards de dollars de chiffre d’affaire.

Des bois qui, depuis le bassin du Congo, sont exportés majoritairement vers la Chine, la France et la Belgique.

Une zone qui est également pétrolifère, dans tout le golfe de Guinée et même au sein des terres, " Total " explorant actuellement des gisements autour du Lac Albert en RDC et en Ouganda.

Des richesses naturelles et des écosystèmes complexes qui contrastent avec une pauvreté terrible : dans la région environ 70 % de la population rurale vit en dessous du « seuil de pauvreté » (moins de 2 $ par jour). [1]

Le groupe " Total ", héritier de l’entreprise d’État (néo)coloniale " Elf-Aquitaine " avec laquelle il a fusionné en 2000 peu après sa privatisation, est présent sur une grande partie du continent africain qui représente 30 % de sa production et 22 milliards de chiffre d’affaires en 2018 sur un total mondial de 170 milliards.

Le prix à payer, en revanche, pour ces résultats, ce sont des destructions d’écosystèmes, des déplacements de population pour des exploitations pétrolières, le pillage de pays dominés économiquement et le transfert de capitaux vers les pays capitalistes qui avaient été investis pour extraire les matières premières de tous les pays cités plus haut.

Tout ce processus étant sacré par ce chiffre : " Total " émettait en 2015 à l’échelle mondiale 311 millions de tonnes « équivalent CO2 ».

A titre de comparaison, en 2016, la France en émettait 463 millions de tonnes « équivalent CO2 ».

Autre maillon de la présence de l’impérialisme français en Afrique mais particulièrement concentré autour du Golfe de Guinée et du bassin du Congo, le groupe Bolloré.

Vincent Bolloré, entrepreneur breton a conquis en quelques années un quasi-monopole sur les transports et la « logistique » dans de nombreux pays du continent africain, tout particulièrement dans l’Ouest, du Sahel jusque sur les côtes angolaises.

A partir du milieu des années 1990, il a profité des " vagues de privatisation " et de la déstabilisation des États par des conflits militaires pour " tisser sa toile " qui le rend désormais quasi-incontournable de l’acheminement des ressources, des produits finis, des machines vers les lieux d’exportation : lignes de chemins de fer, concessions portuaires, grues, routes, usines de traverses de chemin de fer, importante flotte de bateaux de marchandises...

En 1995, Bolloré fait un " coup d’éclat boursier " en s’emparant du groupe " Rivaud " (un groupe qui a longtemps financé le RPR) qui lui ouvre les portes de l’héritage colonial à la fois sur les transports et la logistique mais aussi sur des plantations gigantesques de palmiers à huile ou d’hévéas.

Avantage majeur, ce groupe est d’une opacité financière redoutable : un enchevêtrement de " sociétés-écrans " qui ont toutes des participations les unes dans les autres, le tout organisé autour de la " Socfin " (société luxembourgeoise au nom bien colonial de " Société Financière des Caoutchoucs " qui exploite près de 200 000 hectares de forêt en Afrique et en Asie du Sud-Est) mais qui débouchent sur deux noms, Vincent Bolloré qui, en fin de course, détient 38,75 % de la " Socfin " et Hubert Fabri, un homme d’affaires belge qui lui en détient 54,24.

Un rôle plus discret qui a permis au groupe Bolloré de se dédouaner des accusations portées sur les conditions de travail dans ces plantations, en s’affirmant " actionnaire minoritaire " du groupe... [2]

En réalité, en Afrique, Bolloré n’a pas mis " tous ses œufs dans le même panier ". Il possède un premier groupe " Bolloré Transports & Logistics " qui se décline en filiale dans chaque pays et gère l’acheminement « door to door » (du " port à l’usine " ou à la plantation) de tout ce qui transite dans certains pays comme au Cameroun ou au Gabon.

Ce secteur a été renforcé également par l’acquisition à la fin des années 1990 du groupe " Saga " accrédité " défense " et n° 2 de « la manutention portuaire » sur le continent.

La domination de Bolloré dans de nombreux pays, c’est aussi une affirmation plus claire de la domination de l’impérialisme français puisqu’il gère les concessions de « lignes de chemins de fer » qui avaient été nationalisés lors des indépendances, comme la " Camrail " (Cameroun) ou la ligne " Congo-Océan ", haut fait colonial qui aura coûté la vie à 20 000 travailleurs envoyés de toutes les colonies françaises lors de sa construction.

https://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu04712/l-inauguration-de-la-ligne-de-chemin-de-fer-congo-ocean.html

Bolloré se retrouve maître sur terre et sur la mer, en obtenant des concessions portuaires : Libreville, Port-Gentil (Gabon), terminal de Kibri (Cameroun), Pointe-Noire (Congo)...

Ensuite, le groupe s’intéresse aux forêts notamment au travers de la " Socfin " et de ses filiales : exploitation forestière pour du bois d’œuvre, huile de palme, cacao, coton, bananeraies...

Des productions particulièrement polluantes qui participent activement à la déforestation, polluent les cours d’eau, notamment par les rejets de déchets lors de la production d’huile de palme et contribuent à paupériser les populations.

En effet, celles-ci dépendent de la forêt comme « moyen de subsistance ». Or, l’accès leur y est interdit lorsqu’une entreprise possède la concession et la biodiversité s’y éteint petit à petit.

Pour ce qui est des conditions de travail, elles sont exécrables. Certains journalistes y rapportent qu’on y travaille dès 14 ans pour un salaire de misère, sans protection lors de l’utilisation de produits chimiques et que la police - voire des milices privées - y font régner l’ordre et la terreur en emprisonnant les syndicalistes et en réprimant les mouvements de contestation ; les licenciements y sont très fréquents.

En RDC, la loi de 2002 oblige à des contreparties lors de l’attribution de concessions forestières comme la construction d’écoles, d’hôpitaux.

En général, comme c’est le cas avec les terres sur lesquelles vivent les Bayaka, les forêts sont dévastées et l’école a tout juste deux murs qui ont été dressés...

Version moderne de " l’apport de la culture ", de l’éducation et des soins par les Occidentaux en " mission civilisatrice " - on dirait aujourd’hui, par euphémisme, de « développement » - comme s’en vantent tant les grands groupes dans leurs " clips de promotion ".

Car, à côté de quelques activités de plantations de tabac et de " papier à cigarette " - activité d’origine de la famille Bolloré - le groupe Bolloré, c’est aussi un empire médiatique international qui a été " pointé du doigt " dans des élections controversées de dictateurs amis depuis son acquisition de " Vivendi " et un homme qui a naturellement " l’oreille " voire l’amitié de tous les chefs d’État des pays où il intervient.

Les élites locales corrompues et soumises aux divers intérêts impérialistes peuvent se montrer très arrangeantes pour ce qui est de l’ouverture de concessions en tout genre, pour être préféré lors d’un « appel d’offres » et pour avoir toute largesse dans l’exploitation des forêts ou des travailleurs du pays.

Source : Site Bolloré Africa Logistics

Bolloré dispose ainsi d’un réseau d’influence énorme à un niveau « supra-national » dans toute la région, réseau qui recoupe parfois ceux plus anciens de « la Françafrique ». Plusieurs agents de la DGSE (notamment du service action, celui des « barbouzes ») ont quitté l’institution pour rejoindre le groupe.

Michel Roussin, par exemple, ancien directeur du (anciennement) SDECE puis directeur de cabinet de Jacques Chirac s’est retrouvé propulsé vice-président du groupe Bolloré au début des années 2000.

De même Jean Heinrich, qui a dirigé le service " action " mais également la « Direction du Renseignement Militaire » a souvent été mis à contribution par le groupe.

Cette situation laisse " les coudées franches " au groupe pour s’enrichir sur le dos des populations locales et permettre le pillage de l’Afrique.

Le problème de l’accaparement des terres devient de plus en plus criant notamment en Afrique de l’Ouest où la déforestation participe activement à la paupérisation des populations et contribue au réchauffement climatique tout comme à des désastres écologiques que ce soit par la disparition du « facteur régulateur » qu’était la forêt pour les sols et les écosystèmes mais aussi d’invasions de parasites ou de maladies dans les immenses monocultures d’hévéas ou de palmiers à huile – qui obligent donc à traiter massivement.

Et si les contrôles s’accroissent sur les exportations de bois, notamment de manière particulièrement hypocrite de la part de l’UE malgré le fait que ce soient les entreprises européennes qui aient le plus pillé - et pillent toujours - le continent, ces contrôles ne restent souvent qu’une " réalité de papier " sur des protocoles internationaux.

La mise au pas des États africains et le contrôle étroit organisés par les puissances coloniales, ainsi que l’état de sous-développement dans lequel les pays sont maintenus par la spécialisation dans des secteurs d’exportation et donc le transfert de toutes les richesses vers les pays capitalistes centraux, notamment au travers des conglomérats qui exploitent les ressources, ne permet aucune gestion de la forêt qui soit rationnelle, écologique et profitable aux populations.

Geneviève de Lacour, dans un article d’" Alternatives économiques " rappelle que les quelques inspecteurs employés au Congo pour surveiller les activités industrielles ne disposent d’aucun moyen et sont même défrayés par les groupes qui les appellent pour venir faire un contrôle.

Quelques mécanismes internationaux ont été mis en place notamment le programme « REDD + » dans le but de réduire la déforestation.

Dans les années 2010, les Nations Unies (lors de leurs réunions où les plus grands impérialistes s’engagent vaguement à essayer de restaurer tout ce qu’ils ont détruit) fixaient l’objectif de réduire de moitié la déforestation en 2020 et de la faire stopper en 2030...

Source : Alternatives Économiques

Leur image souvent mise à mal, les grands consortiums s’engagent désormais, à l’échelle planétaire, dans une lutte sans merci contre le « réchauffement climatique ».

A coups de logos " verdis " en sponsors des grands sommets mondiaux [3], de « labels de gestion durable » des forêts, de défiscalisation par des dons depuis leurs " fondations caritatives ", les acteurs de l’impérialisme tentent de se repeindre " en vert ".

" Total " ambitionne - par exemple - de devenir «  LA major de l’énergie responsable »...

L’ONU s’est trouvée " charmée " par les 100 millions d’euros que la " Fondation Total " met en avant pour replanter des arbres - après en avoir détruit combien ? - tant et si bien que Patrick Pouyanné son PDG s’est vu décerner le prix de « pionner des objectifs du développement durable » !

Pourtant, comme l’expose Alain Karsenty chercheur au Cirad (" Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement ") dans un article, « Total et les forêts », " Total " espère bien faire du profit avec ces mesures " écologiques ".

Il ne s’agit aucunement de faire baisser les émissions, ni même de laisser les « ressources fossiles » dans le sol comme le conseillent urgemment de nombreux scientifiques, mais de « compenser ».

" Total " envisage donc de planter des arbres a priori à croissance rapide ; ce sont ceux qui permettent une plus-value le plus rapidement.

On s’imagine sans peine que " Total " n’ira pas entrer en concurrence avec les filiales du groupe Bolloré pour les concessions forestières mais ira se servir là où il y a de la place : sur les terres cultivées par la petite agriculture locale.

D’ailleurs, il est évident que pour qu’un tel projet ait une réelle ampleur, cela nécessite des surfaces gigantesques qui entrent en contradiction avec l’agriculture vivrière : une porte d’entrée pour criminaliser les " effets néfastes " des populations sur les forêts, la biodiversité là où les multinationales font tant pour les protéger.

Sandrine Feydel et Christophe Bonnueil s’étaient penchés, dans leur livre " Prédation : la nature, nouvel eldorado de la finance ", sur ces systèmes de compensation qui servent à exproprier des paysans pour planter des monocultures d’eucalyptus destinées à dépérir, à la spéculation sur les « crédits carbones » voire sur la disparition de certaines espèces végétales ou animales : avec " Total " mieux vaut parier contre le gorille, son cours est en baisse.

A côté des ses engagements " écologiques ", " Total " explore en ce moment différents gisements de pétrole, notamment à l’est de la RDC autour du lac Albert qui fait office de frontière naturelle avec l’Ouganda.

Sur les rives du fleuve, le parc national des Virungas qui abritent de nombreuses espèces en voie de disparition dont le gorille des montagnes dont la population est estimée aujourd’hui à tout juste 1 000 individus.

Les activités de " Total " menacent un cinquième du parc par la pollution des eaux, la déforestation nécessaire aux infrastructures et à la logistique.

Depuis que des ressources pétrolières ont été découvertes dans la zone, le braconnage et l’activité de milices ont redoublé dans le parc (200 gardes forestiers ont été tués dans la dernière quinzaine d’années.

Certains observateurs et militants affirment que la violence s’est radicalement accru lorsque les projets pétroliers se sont concrétisés, pour faire fuir les populations alentours et effrayer ceux qui voudraient y résister.

En effet, les militants ont obtenu quelques victoires comme l’annulation de l’exploitation par la " Soco International " en 2010, puis par " Total " désormais actionnaire majoritaire des gisements en 2013.

Seulement, les prospections ont repris et les profits sont alléchants : les réserves représenteraient trois milliards de barils pour une extraction quotidienne de 50 000 barils là où la RDC n’en produit que 25 000 quotidiennement aujourd’hui !

" Total " qui draine les richesses des sols africains sur tous les fronts devraient pouvoir en toucher deux mots au successeur de Joseph Kabila, Félix Tshisekedi.

Source : Les Échos

Chez Bolloré aussi, l’argument " écologique " permet de faire des affaires. Avec le projet " Blue Solutions " où il essaie de se positionner sur le marché déjà très concurrentiel du moteur électrique - et par ailleurs des " agro-carburants " à partir de ses plantations d’huile de palme - il espère pouvoir se placer en bonne place sur le « marché africain » qui, malgré la paupérisation d’une immense partie de la population, est porteur d’une croissance importante qui fait se tourner les yeux de tous les capitalistes (dès aujourd’hui sur « la téléphonie », mais aussi « l’automobile ») vers le continent [4].

Pourtant, cette " croissance " cache de grandes disparités et les indicateurs économiques ne permettent pas non plus par la simple observation du PIB par habitant de percevoir le pillage en règle des ressources (non-renouvelables) de l’Afrique dont les richesses ne pourraient être mises au service des populations ni même gérées de manière écologique sans une rupture forte avec les puissances impérialistes.

Aujourd’hui, les solutions qui sont mises en avant sont surtout incitatives : payer pour la protection de la forêt, comme une nouvelle forme « d’aide au développement » pour compenser les bénéfices qu’ils auraient pu percevoir pour l’exploiter.

Vu les taux de corruption endémiques qui sont entretenus par les systèmes néo-coloniaux, on peut se demander à quel point les millions que la Norvège transfère au gouvernement gabonais (18 millions de dollars en 2017, un accord signé il y a quelques semaines promet 10 dollars par tonnes de carbone non-émise dans la limite de 150 millions sur dix ans) vont réellement parvenir jusqu’à la population et non pas " grossir les poches " déjà bien pleines du clan Bongo.

Plus encore, ce genre d’initiatives est une forme de rente qui remplace l’exploitation forestière par une dépendance vis-à-vis de « crédits climatiques » fournis par ailleurs par un pays gazier.

La dette gabonaise s’élève aujourd’hui à 5 000 milliards de francs CFA (un peu plus de 7 milliards d’euros pour un PIB d’environ 15 milliards d’euros), la " charité " des capitalistes n’est qu’un moyen d’enchaîner un peu plus les pays dont elle se sert comme « réservoir de ressources » (labellisées « durables » ou non), une mesure d’émancipation des pays dominés par la tutelle impérialiste reste le non-paiement de la dette que les élites au pouvoir se sont systématiquement appliqués à payer religieusement.

Par ailleurs, l’expropriation de toutes les entreprises " extractivistes " et exportatrices se pose avec urgence quand on sait, par exemple, comme le révèle un retraité de la DGSE dans le documentaire de Patrick Benquet " Françafrique : 50 ans sous le sceau du secret " que certaines années, c’était l’équivalent de 70 % du PIB gabonais qui repartait en France, butin de pillage d’Elf.

Une domination historique : appauvrissement des populations et pollutions des milieux naturels par « la Françafrique »

La recherche de ressources minières et gazières a toujours été centrale pour l’impérialisme français, la métropole étant relativement peu fournie, de même que la classe ouvrière y était plus organisée et avait bénéficié d’acquis salariaux.

Longtemps, la réserve « d’or noir » a été l’Algérie, mais après « l’indépendance » algérienne, la perspective de manquer s’est faite sentir.

De plus après les indépendances formelles concédées par la bourgeoisie française, il s’agit d’y maintenir les affaires en commençant par lier les pays par des accords militaires, l’instauration d’une monnaie contrôlée par la France etc.

Le pays où les efforts ont été les plus concentrés dans la prospection et l’exploitation du pétrole a été le Gabon.

Les services secrets français, en quasi-indépendance de l’Élysée (pas question de mouiller le légendaire de Gaulle dans le pétrole et le sang de « la Françafrique »), sous la direction d’une « cellule africaine » dirigée par Jacques Foccart et en collaboration étroite avec Elf se sont efforcés de garantir la « stabilité » dans les pays nouvellement " indépendants ".

L’extraction du premier baril de pétrole a lieu sept ans après la découverte d’un gisement, les intérêts économiques de la bourgeoisie impérialiste exigent des régimes stables et soumis.

C’est le rôle qu’a occupé Omar Bongo dès 1967 puis son fils, Ali, à sa mort en 2009.

Une longue histoire de manipulations d’élections, de chefs d’État " marionnettes ", de coups d’État, de déstabilisation, d’armement de rebelles, pour le contrôle des États mais aussi pour éviter la prise du pouvoir par des " indépendantistes " qui ne se contentent pas de formules de traités ou par des groupes d’inspiration marxiste.

C’est d’ailleurs cette mission qui est en quelque sorte confiée à la France : limiter l’expansion de régimes qui se placeraient dans l’orbite de l’URSS en Afrique, en échange de quoi, les États-Unis laisse à la France son statut de " gendarme " et de pilleur quasi-unique de l’Afrique.

Tentatives de déstabilisation de Sékou Touré qui voulait rompre les liens avec l’ancienne puissance coloniale et refusait « le franc CFA » au début des années 1960 en Guinée par l’armement des rebelles, l’introduction en masse de faux billets dans le pays pour faire grimper l’inflation, empoisonnement du leader de l’UPC (" Union des Populations du Cameroun ") Félix Moumié par un agent français à Genêve, lutte contre un Coup d’État au Gabon en 1964 pour y remettre Léon Mba le président fantoche et modifier la constitution pour que Bongo lui succède sans élections : la bourgeoisie française n’a pas compté ses efforts pour conserver le bois et le pétrole africains qui ont fait sa richesse.

De même l’aide militaire française assure ces États contre toute agression extérieure et désordre intérieur à condition d’être première sur les ressources et de recevoir une forme " d’exclusivité commerciale ".

Cette liste marginale des crimes et du brigandage français en Afrique appelle à une liste qu’il serait encore plus fastidieux de dresser tant elle doit être juxtaposée à toute l’Histoire quotidienne de « la Françafrique » et de la colonisation qui serait celle des désastres écologiques entraînés par la domination française.

Au-delà des tests nucléaires dans le désert du Sahara, l’agriculture ultra-intensive réalisée dans les ex-colonies a laissé des traces. Si l’histoire du " chlordécone " aux Antilles est plutôt connue même si totalement obstruée encore par le pouvoir (il suffit de voir la réponse que donne Macron lors du " grand débat " face aux élus d’Outre-mer), on omet souvent qu’il a largement été utilisé également en Côté d’Ivoire et au Cameroun.

Les systèmes coloniaux et néo-coloniaux posent de fait, d’un point de vue historique et idéologique, non pas seulement méthodologique de calcul, une question centrale sur la responsabilité en termes d’émission et de destruction de l’environnement.

Le débat est souvent posé premièrement d’un point de vue " anti-historique " : ce sont les hommes qui polluent. Or, tout le travail des chercheurs qui ont avancé le défi de « faire rentrer l’Histoire dans le climat » [5] ont pointé que ce sont certains humains qui ont pollué et continuent à polluer majoritairement, un certain système de production historiquement déterminé : le capitalisme.

De même, il faut situer historiquement ce que représente d’un point de vue écologique l’impérialisme.

Affirmer, comme c’est fréquemment le cas, que les pays industriels ont pollué et que " les autres " (dont on ne sait pas trop bien pourquoi ils seraient " moins développés ") auraient un " droit de rattrapage ", c’est ne rien dire du fait que les États impérialistes ont pollué aussi en même temps qu’ils asservissaient les populations et les écosystèmes.

Comment de ce point de vue calculer, par exemple, « l’empreinte carbone » d’un pays comme le Gabon, lorsque ce sont des multinationales françaises qui ont modelé les structures économiques, politiques du pays, même si elles ont aujourd’hui perdu leur exclusive dans l’accaparement des terres du continent africain ?

Et que dans le même temps, les émissions produites au Gabon servent à exporter les capitaux et la production vers les pays impérialistes ?

C’est ici que les instances internationales des Nations Unies affirment leur caractère, en fait et non pas simplement en paroles, impérialiste et leur incapacité à changer quoi que ce soit aux structures qui ont déterminé le « réchauffement climatique ».

L’ONU est une institution qui cristallise les rapports de force inter-impérialistes " post-seconde guerre mondiale " - le « Conseil de sécurité » en est l’exemple le plus éclairant - et a été investi comme " arbitre " pour des règlements pacifiques des différends entre puissances impérialistes.

L’argent de la colonisation a permis la redistribution à la population française des miettes des " sur-profits coloniaux " faits par la bourgeoisie pour mettre en place un régime stable qui puisse faire des concessions aux classes populaires (retraites, sécurité sociale, salaires plus élevés) et ainsi diminuer les éléments d’autoritarisme pour structurer une " démocratie libérale " plus « démocratique » que les pays semi-coloniaux qui possèdent le même statut.

L’argent de « la Françafrique » en particulier a inondé la classe politique française " de gauche " comme de droite et les acteurs centraux (qui ont pu changer marginalement, " Elf " a été absorbé par " Total ", des restructurations ont pu changer les réseaux aussi mais dans le fond les rôles restent inchangés) restent les grands groupes du CAC 40 [6] qui possèdent une influence, naturellement, majeure au sein de la « République française » et en particulier sur la politique africaine de l’Élysée.

Leur soutien ou en tout cas la " non-hostilité " de certains d’entre eux, est une condition sine qua non pour arriver au pouvoir dans le cadre " démocratique " bourgeois.

De fait, toutes les forces politiques (ce qui inclut les " réformistes " les plus radicaux) ne s’opposent pas réellement à « la Françafrique » et à l’impérialisme français en général : quelle force politique aujourd’hui ne s’enorgueillit pas de posséder la Guyane ou Mayotte, et ne parle pas avec la main sur le cœur de la « France d’Outre-mer » ?

Qui aujourd’hui pose la question de l’annulation de la dette, question si sensible pour les impérialistes pour laquelle tant d’assassinats ont été commis, en premier lieu celui de Thomas Sankara au Burkina ?

L’impérialisme français peut se caractériser, avec des tendances peut-être plus fortes que d’autres États, de « rentier ».

Un impérialisme fortement « militariste » comme en témoignent les expéditions militaires incessantes sous la Vème République en Afrique et au Moyen-Orient ainsi que les ventes d’armes pour lesquelles de l’argent est souvent prêté en amont pour bénéficier de la vente et des intérêts qui sont des préoccupations centrales de la bourgeoisie française à chaque voyage présidentiel.

Là-dedans, les relations avec les anciennes colonies françaises jouent à plein : l’impérialisme français est particulièrement dépendant des relations économiques tissées tant pour les ressources énergétiques, les « terres rares », le bois qu’un afflux de capitaux qui permet à la France de maintenir sa place sur la scène internationale malgré un déclin global.

Il faut dire que, même en Afrique, la France n’a plus l’exclusivité.

Son rôle de " gendarme " n’étant plus utile après l’effondrement de l’URSS, d’autres forces économiques sont entrées en jeu.

Le renforcement militaire, flagrant sous la présidence Hollande, a donc permis de donner des assises plus franches aux impérialistes français en Afrique.

Les yeux des compagnies françaises en Afrique se tournent désormais vers les marchés des pays africains anglophones et lusophones pour diversifier leur mainmise sur le continent en pratiquant un « soft power » à la française, notamment face à la concurrence étasunienne et chinoise.

Les milieux naturels en proie à une concurrence féroce

Le stade « impérialiste » du capitalisme est une époque de « guerre, crise et révolutions ». La fin de la « guerre froide » a sonné la fin de la domination sans partage de l’impérialisme français sur ses anciennes colonies.

La concurrence se fait plus rude. Les élites africaines obtiennent des marges de manœuvre qu’elles n’avaient pas avant pour négocier le prix des matières premières.

Le clan Bongo a pu jouir ainsi, d’autant que de nombreux politiques français en étaient dépendants en termes de subventions, d’une relative autonomie vis-à-vis de « la Françafrique » qui n’a plus l’éclat qu’elle a connu jusqu’à Mitterrand.

Pourtant, si on ne peut que constater une modification partielle du rôle de la France, son emprise militaire sur le continent par des bases temporaires ou fixes, sa capacité d’intervention et ses liens avec les armées locales en font un acteur de premier ordre.

Un plan militaire sur lequel la Chine est, par exemple, incapable de rivaliser avec l’impérialisme français dans « l’interventionnisme ».

Exemple que l’impérialisme français n’est pas prêt à laisser sa place sans la vendre chèrement et semer un maximum de misère autour de lui, comme l’a démontré dans ses dernières années " Elf ", lorsqu’en « République du Congo », Lissouba (que la firme soutenait pour sa campagne présidentielle) a rompu son contrat pour privilégier en secret les États-Unis.

Retournement de veste, " Elf " va financer les partisans de Sassou Nguesso et user de son poids en Angola voisin pour appuyer Dos Santos qui aura pour tâche de soutenir militairement Nguesso.

Par ailleurs, si certains s’inquiètent d’une baisse de régime du capital impérialiste, il faut bien entendu garder en tête le caractère international du « capitalisme des monopoles ». Ainsi la fin d’exclusivité pour l’impérialisme français ne signifie pas éclipse.

Au contraire, le marché chinois ouvre de nouvelles possibilités, avec aussi moins de contrôle que le peu qui peut exister dans les exportations vers « l’Union Européenne ». Ainsi, " Total " travaille actuellement avec " Tullow Oil " (britannique) et CNOOC (chinois) à la construction du « plus long pipeline de brut chauffé au monde » qui devrait relier l’Ouganda à la Tanzanie.

Si conjoncturellement, le projet est arrêté depuis un mois pour des raisons de transferts de parts dans le projet, les affaires marchent bien en Afrique pour les capitalistes de toutes les nationalités.

Si Bolloré subit quelques revers sur des concessions qui arrivent à échéance, comme à Douala [7] ou de la concurrence au Gabon face à la société singapourienne " Olam ", certains États cherchant à limiter son pouvoir et à amener un peu de concurrence (ce que le Breton ne laisse jamais faire bien entendu, mettant en route son arsenal médiatique et saisissant la justice dans le pays même et en France), les " B’n B " comme on les appelle (Bolloré et Bouygues), " Eiffage " ou " Total " continuent de régner en Afrique.

Face à la concurrence chinoise, les Européens n’hésitent pas à mettre en avant l’argument écologique qui n’est que pure hypocrisie au vu de leurs activités quotidiennes.

Il est évident que la hausse de cette concurrence ne se fera pas sur des bases de « protection de l’environnement » et des populations, au contraire cette activité étant déjà, comme nous l’avons vu, le " terrain de chasse " des spéculateurs boursiers.

En définitive, malgré l’attention, en premier lieu symbolique, portée depuis Jacques Chirac mais particulièrement renouvelée sous le mandat d’Emmanuel Macron de rompre tout élément de continuité en apparence avec « la Françafrique », la bourgeoisie française est avant tout une bourgeoisie impérialiste dont les marges de manœuvre face au « réchauffement climatique » sont extrêmement limitées tant la bataille est rude désormais face aux tendances à la guerre commerciale qui se cristallisent de plus en plus entre les États-Unis et la Chine, qui entraînent un bouleversement dans les moyens de se fournir en ressources et une hausse des prix.

Si des conflits et des vagues massives de migrations écologiques vont secouer les pays du " Sud ", les capitalistes préfèrent commencer à stocker des armes et conquérir des positions stratégiques plutôt que de freiner le « réchauffement climatique ».

Car ce que révèle l’observation des relations entre États impérialistes et pays dominés, ce sont avant tout les inégalités face au réchauffement.

Inégalités quant à ses causes et quant à ses conséquences là où les rapports s’inversent.

Le réchauffement climatique doit éclairer d’un jour nouveau la barbarie capitaliste en cours et à venir.

Nous n’avons dans cet article, que peu parlé des luttes qui font face aux multinationales, aux gouvernements despotes à la solde des capitalistes mais elles sont nombreuses.

De plus, nous vivons une période qui voit un essor de la lutte des classes comme en Algérie et au Soudan, même si la contre-révolution la plus brutale y a stoppé les avancées d’une situation révolutionnaire.

Le sort du climat et de la planète est indissolublement lié à une libération du « joug impérialiste » de tous les pays qui en souffrent.

« L’écologie » est une lutte, une lutte des classes, et elle se joue à l’échelle internationale.

Depuis la France, la dénonciation systématique des crimes impérialistes est une nécessité absolue, quand ceux qui ont créé la crise (et toutes les autres) cherchent à se faire oublier et pointent les responsabilités vers une « bombe démographique africaine », responsable de tous les maux, vers la « femme africaine » comme facteur de stabilisation (Macron en 2017 en visite au Burkina) ou sur l’immigration.

Joachim Valente

revolutionpermanente.fr

NOTES DE BAS DE PAGE :

[1] Ongolo Symphorien, Karsenty Alain, « La lutte contre la déforestation en Afrique centrale : victime de l’oubli du politique ? », Écologie & politique, 2011/2 (N° 42), p. 71-80. DOI : 10.3917/ecopo.042.0071.

URL : https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2011-2-page-71.htm

[2] A ce sujet voir la série d’articles écrits par Martine Orange sur " Mediapart ".

Martine Orange, « Enquête sur la face cachée de l’empire bolloré », Mediapart, 2 février 2009.

Thomas Deltombe, « Port, rail, plantations : le triste bilan de Bolloré au Cameroun », Le Monde Diplomatique, Avril 2009.

[3] Pour la COP 21, on retrouvait en saigneurs de l’Afrique, entre autres, BNP Paribas, le " Crédit Agricole ", " Veolia ", " Suez ", " Axa " qui a permis un temps de financer l’empire Bolloré, mais aussi " Vivendi " propriété de Bolloré !

[4] Les « Investissements directs étrangers » (IDE) y sont en effet bien plus élevés : là où la tendance mondiale est à une baisse importante en 2018 (- 13 %), en Afrique, ils continuent de croître (+ 11 %).

[5] Andreas Malm, " L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital ", Paris, La Fabrique, 2017.

[6] Si on regarde la liste des groupes qui composent l’indice, difficile de dire lesquels n’ont pas d’intérêts majeurs en Afrique.

[7] Polycarpe Essomba, « Bolloré tente de récupérer la gestion du port de Douala au Cameroun », RFI, 2 octobre 2019.