" Bâclé, parasité par des injonctions contradictoires " : les professeurs mobilisés contre le protocole sanitaire " Covid-19 "

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Bâclé, parasité par des injonctions contradictoires " : les professeurs mobilisés contre le protocole sanitaire " Covid-19 "

Xose Bouzas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

En grève depuis le 2 novembre, jour de la rentrée des classes, des professeurs dénoncent un protocole sanitaire inapplicable et le mépris de leur ministre, Jean-Michel Blanquer. Ils demandent des cours en demi-groupes pour réduire les risques de contamination.

Oser aborder la question du protocole sanitaire avec un professeur, c’est se risquer à provoquer un rire nerveux, suivi d’une colère.

Le protocole ? Quel protocole ?

" Il n’a rien de renforcé, ce protocole ", tranche Vincent Geslain, professeur de Physique-Chimie, au collège Sonia Delaunay de Grigny (Essonne). Dans son établissement, classé " REP+ ", ils sont nombreux à être mobilisés depuis ce lundi 2 novembre, date de la rentrée des classes.

Sur 40 enseignants, nous indique-t-il, ils sont 25 à être en grève au quotidien accompagnés de 8 membres du personnel de vie scolaire. " Une grosse mobilisation ", juge-t-il. En cause, ces fameuses consignes ministérielles pour éviter tout risque de contamination.

" CE PROTOCOLE, C’EST DU VENT "

Trois jours avant cette rentrée, le ministère a publié un tout nouveau protocole sanitaire annoncé comme " renforcé " afin de permettre à tous les établissements scolaires d’accueillir leur public habituel.

Dans les grandes lignes, celui-ci peut se résumer en quelques nouveautés : port du masque obligatoire dès 6 ans, " limitation du brassage entre élèves " demandée et aération des classes conseillée le plus fréquemment possible.

" Ce protocole, c’est du vent, estime le professeur. Au quotidien, depuis la réouverture des établissements en juin, nous sommes obligés de bricoler nous-mêmes des mesures pour proposer des conditions d’études saines ".

La preuve, l’établissement propose - par exemple - depuis la reprise " post-premier confinement " que chaque classe soit dans une salle pour chacun des cours de la semaine. Et une zone de la cour de récréation est prévue pour chaque niveau.

Le but : éviter au maximum que les élèves ne se croisent.

Un moindre mal, à l’en croire. " Même en prenant ces précautions, les élèves se rencontrent dans les couloirs au retour des récréations par exemple, décrit-il. Nous pouvons essayer de décaler les horaires de récréation selon les niveaux, nous y avons longuement réfléchi, mais ils sont beaucoup trop nombreux. Ce serait une organisation trop difficile à gérer. Elle nous prendrait beaucoup de temps et d’énergie ".

UNE RÉFORME DU LYCÉE GÉNÉRAL MAL TOMBÉE

Cette extension locale du " concours Lépine " est à trouver dans tous les établissements, selon les témoignages recueillis par " Marianne ". Et il n’amuse pas vraiment les participants.

Sophie Bernardon est professeure de Philosophie à la cité scolaire La Fontaine du Vé de Sézanne, dans la Marne, qui regroupe un collège et un lycée polyvalent. Responsable de la section locale du " Snes-FSU ", elle indique avoir relevé 30 % de grévistes chaque jour depuis ce lundi. " D’habitude, c’est plutôt 5 - 6 %. Mais aujourd’hui, il y a un sentiment de colère extrêmement fort partagé par la plupart des collègues, estime-t-elle. Le protocole sanitaire est bâclé et parasité par un certain nombre d’injonctions contradictoires. C’est épuisant ".

La faute, avant tout, à la réforme du lycée général de Jean-Michel Blanquer.

" Cette réforme impose un immense brassage des populations à tous les niveaux, dénonce-t-elle. Dans les classes de première et de terminale, les élèves ont des cours de spécialité pendant 12 heures chaque semaine. Ces cours de spécialités réunissent des élèves en provenance de toutes les classes de première et de terminale pour former une autre classe que leur classe d’origine. Vous comprenez bien que, quand on nous dit simplement de " limiter le brassage ", ça nous fasse rire jaune ".

" HIÉRARCHIE ABSENTE ET MÉPRISANTE "

Au-delà de cette réforme qui " tombe mal ", les limites qu’ils rencontrent tiennent surtout au manque de moyens des établissements.

" Nous avons d’un côté cette consigne de limiter le brassage et, de l’autre, une impossibilité pour nos élèves de pouvoir être libérés pendant les heures de trous à cause du confinement… Nous devons donc garder l’ensemble de nos élèves alors que nous n’avons qu’une seule salle d’étude. Même si les consignes ministérielles nous ordonnent d’avoir une salle de permanence par niveaux, donc six au total, nous n’avons ni les locaux ni le personnel pour cela ".

Malgré tout, les établissements restent combatifs. Et ils sont nombreux à avoir adressé, par la voix de leur direction soutenue par les professeurs, une demande aux différents rectorats : la possibilité de pouvoir faire cours en demi-groupes.

En clair, la moitié de chaque classe assiste aux séances en semaine A, et l’autre moitié, en semaine B. C’est le cas du lycée professionnel Turgot de Montmorency (Val-d’Oise) où Régis Mounir enseigne les " Lettres et l’Histoire ".

" À ce jour, nous n’avons eu aucune réponse , constate-t-il. Nous avons une hiérarchie absente et méprisante ".

Dans son établissement, 80 % des enseignants sont actuellement en grève.

" LES LYCÉES VONT CERTAINEMENT TRÈS VITE FERMER "

Pour ce professeur, ce silence est d’autant plus pesant que chaque jour est le théâtre d’une mauvaise surprise. Comme ce lundi, où les enseignants " d’éducation physique et sportive " (EPS) ont appris qu’à cause d’un arrêté préfectoral répondant au risque terroriste, ils n’ont plus la permission de faire sortir leurs élèves hors de l’établissement.

" Trois classes avaient sport en même temps avec, comme seul terrain possible : le gymnase. Deux heures dans un lieu clos, avec des adolescents qui se dépensent sans masque, c’est insensé ! ", s’époumone-t-il.

À l’initiative de ce mouvement de grève qui devrait se prolonger, Nicolas Glière, professeur et porte-parole des " Stylos Rouges ", décrit un sentiment de désespoir qui se transforme, chaque jour, en une " haine qui devient personnelle " contre leur hiérarchie, en particulier leur ministre.

En témoigne le succès de ce mouvement qu’il décrit comme " très suivi " nationalement, bien qu’il n’existe pour le moment pas de chiffres officiels.

" Ça va bien plus loin qu’une simple colère , lance-t-il. Les demandes d’aménagement, comme les cours en demi-groupes, sont ignorées ou bien refusées. On bride les initiatives locales par crainte de perdre le contrôle, c’est insupportable. Chose inédite : même le personnel de direction est avec nous et ne comprend pas pourquoi on laisse perdurer une situation si dangereuse sur le terrain ".

C’est pourquoi chaque établissement se livre à la " débrouille ", ajoute-t-il, " tout en sachant qu’il est déjà trop tard ".

Sophie Bernardon reprend : " Cela fait des semaines que nous prenons un nombre d’heures impressionnant pour pallier les lacunes de ce protocole. Notre direction est à bout de souffle… En sachant que les lycées vont certainement très vite fermer, tout ce travail n’aura servi à rien. Alors que nous pourrions nous mettre d’accord sur un entre-deux de bon sens ".

Les fameux cours en demi-groupes, pour éviter le seul distanciel et ses ravages pour les élèves victimes de la fameuse " fracture numérique ".

Anthony CORTES

Marianne