Azyle vs. RATP : le juste prix

, par  DMigneau , popularité : 64%

Azyle vs. RATP : le juste prix

Azyle est une légende vivante du graffiti français. La RATP évalue le préjudice de ses peintures à 190.000 euros. Un chiffre qui sera contesté, preuves et procès-verbal d’huissier à l’appui, mercredi 7 octobre 2015 à 13h30 devant la Cour d’Appel de Paris, date d’un procès historique du graffiti qui cible l’opacité des devis constamment produits par la RATP.

Si les arts urbains ont désormais pignon sur rue au musée, dans le marché de l’art et même à l’Assemblée nationale, la première institution qui s’est intéressée à ce mouvement est judiciaire. Article 322-1 du Code Pénal oblige : est puni le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins sans autorisation préalable sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain. Dans sa version pure et dure, le graffiti sur métro n’est pas à vendre et les cotes des artistes frappées par les juges sont négatives… et souvent spéculatives.

Héritage du graffiti new yorkais, le métro est la cible la plus prestigieuse aux yeux des graffeurs dits " hardcores ", ce qui a contraint la RATP a revoir totalement sa sécurité (maîtres-chiens, caméras, détecteurs de mouvement, collaboration avec la brigade anti tag) et son matériel (plastification des rames du métro pour protéger la carrosserie contre la peinture).

Selon la RATP, le coût des dégradations atteindrait des dizaines de millions d’euros par an… Il est pourtant impossible d’obtenir des chiffres exacts qui isolent les graffitis du vandalisme quotidien (lacération de fauteuils, impacts de projectiles, traitement des déchets et des chewing gums, etc.).

Impossible également d’obtenir des chiffres qui n’intègrent pas les moyens mis en œuvre pour lutter contre le graffiti de manière préventive et qui relèvent pourtant simplement du bon fonctionnement d’un service public.

Conclusion d’une longue enquête digne d’un mauvais polar, Azyle a été arrêté en 2007 après 17 ans de peinture illégale dans le métro parisien mais aussi sur quelques chars d’assaut de l’armée ou sur le Concorde.

Légende vivante du milieu, Azyle s’est imposé dans l’histoire de l’art en affirmant ne pas être un artiste et en restant dans l’ombre de son anonymat et de ses peintures systématiquement détruites. Sa spécialité ? Le style " punition " : il répétait à l’infini son tag jusqu’à en rendre les lettre abstraites et illisibles grâces à des jeux de recouvrements, de superpositions, de projections, de mélanges des matières, des peintures, des solvants et des encres. Estimation du préjudice : 190.000 euros pour les peintures exécutées entre 2004 et 2007 (les autres plus anciennes sont prescrites).

Azyle a avoué les faits - ce qui est rare dans le milieu - mais il conteste les méthodes de calcul de la RATP connues pour être opaques. Payer, oui, mais le juste prix : autour de 40.000 euros selon son avocat.

Un jeu d’enfant pour cet ingénieur automobile d’une grande entreprise française et très réputé dans sa discipline (la soudure des tôles). Il décide alors de reproduire devant un huissier et les journalistes de Clique.tv et de Mediapart le processus de nettoyage de la RATP et obtient une moyenne qui contredit complètement les estimations de la partie civile.

Là où la RATP revendique une heure de nettoyage pour un mètre carré de peinture, Azyle obtient une moyenne entre 2 et 10 minutes en fonction du temps de séchage de la peinture (48h, 24h, 2h) et le temps d’action des solvants anti graffiti sur la peinture à effacer. Il s’explique dans cette vidéo pour Mediapart, court extrait d’un long entretien inédit qui sera intégralement publié à la suite de son audience du 7 octobre en Cour d’Appel :

https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=h1ir3ML4ShI#t=0

Le procès d’Azyle est emblématique des lacunes flagrantes de la lutte anti-graffiti. Mediapart avait rendu compte en juin 2011 du très symbolique procès de Versailles où la Justice s’était montrée clémente envers les 56 prévenus.

Depuis, les peines isolées se durcissent, allant parfois même jusqu’à de la prison ferme : lire notre portrait de Boris, passé par la prison de Fleury-Mérogis pendant 4 mois l’été dernier. Son complice présumé, Cokney, également mis en examen, avait déjà été condamné lors d’un autre procès en 2014 à 228.000 euros d’amende. Son dossier judiciaire révélait lui aussi de très nombreuses incohérences dans les devis fournis par la RATP et la SNCF. Autant de documents que nous avions publiés dans un ouvrage " Chiaroscuro " (ed. Classic Paris, 2015) et qui faisait de sa procédure judiciaire une œuvre d’art.

Débat sur la gravité du dommage - lourd ou léger - provoqué par la peinture. Devis en double ou en triple. Facturations multiples pour des mêmes dégradations, mais avec des devis différents (dates de plaintes différentes, estimations de la surface dégradée différentes, estimation du préjudice différent). Devis pour des peintures qui n’ont pas été nettoyées et qui sont sur des rames réformées. Estimation litigieuse du temps de nettoyage des rames et du coût en fonction du jour ou de la nuit. Evaluation du préjudice moral…

Demain Azyle soulèvera de nouveau devant un juge toutes ces zones d’ombres presque toujours écartées par les juges qui ne rentrent pas assez dans le détail des dossiers liés au graffiti.

Hugo Vitrani

MediaPart