Aurélien Bernier : " L’Union européenne est une construction politique où la démocratie n’a pas sa place "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Aurélien Bernier : " L’Union européenne est une construction politique où la démocratie n’a pas sa place "

Ancien militant d’ " Attac ", Aurélien Bernier est l’auteur de nombreux essais sur la démondisalisation ou l’écologie, dont " La gauche radicale et ses tabous " (Seuil, 2014) et " La démondialisation ou le chaos " (Utopia, 2016). Il vient de publier avec le collectif " Chapitre 2 ", " La gauche à l’épreuve de l’Union européenne " (éditions du Croquant).

« La France deviendra un pays meilleur, à condition qu’elle retrouve la voie de sa démocratie, qu’elle soit plus juste et plus inclusive, qu’elle s’insurge contre le système de " l’Union européenne ", ses traités et ses institutions, qu’elle s’engage radicalement pour la " décarbonation " de son économie et qu’elle agisse au service de la paix dans les relations internationales », explique en mars 2016 le collectif " Chapitre 2 ", composé de militants ou intellectuels issus de " la gauche radicale ", dans son manifeste.

Dans " La gauche à l’épreuve de l’Union européenne ", le collectif montre qu’aucune politique n’est aujourd’hui possible, non seulement à cause de l’euro, mais aussi de l’ordre juridique européen.

L’un des rédacteurs du livre, Aurélien Bernier, revient avec nous sur cet ouvrage important qui paraît à peine deux mois avant les élections européennes.

Marianne : En 1924, Edouard Herriot dénonçait le " mur de l’argent ", représentant l’opposition des milieux d’affaires aux mesures de gauche. Aujourd’hui, faudrait-il parler d’un " mur de l’euro " ?

Aurélien Bernier : C’est toujours un " mur de l’argent ", auquel s’ajoute, au niveau institutionnel, un " mur de l’Union européenne " dont l’euro n’est qu’une composante.

Importante, certes, mais tout le monde focalise sur l’euro (y compris des amis qui nous inspirent, comme Frédéric Lordon) alors que le problème est bien plus vaste.

C’est la plus grande partie des compétences économiques et commerciales qui ont été transférées à « l’Union européenne », bien avant la monnaie.

Avec l’euro, on perd aussi le " levier monétaire ", ce qui est grave, mais l’interdiction de réguler les marchandises et les capitaux est bien plus ancienne.

Les directives de libéralisation n’ont pas attendu l’union monétaire. Nous montrons dans notre livre que « l’Union européenne » est avant tout un carcan juridique solidement verrouillé.

Nous sommes sidérés de voir que personne ne parle jamais de la façon de s’extraire concrètement de ce carcan juridique, même ceux qui assument la sortie de l’euro ou une " sortie des traités " !

Marianne : Comment se fait-il que quatre ans après l’échec de Syriza en Grèce, la gauche radicale peine toujours autant à dénoncer la construction européenne ?

Il y a une dimension idéologique et une dimension stratégique.

La " gauche radicale " hésite toujours à assumer une véritable rupture avec « l’Union européenne » par peur d’essuyer des " procès en souverainisme ". Et la montée des droites " populistes " n’aide pas à briser ce tabou.

Pourtant, nous sommes convaincus à " Chapitre 2 " que nous pouvons assumer à la fois une rupture avec « l’Union européenne » et la construction d’un nouvel internationalisme.

Encore faut-il penser les possibilités de coopération internationale aujourd’hui, ce que la gauche européenne ne fait quasiment plus.

Le problème stratégique tient au fait qu’assumer la rupture avec « l’Union européenne » nous emmène très loin dans l’action politique et que les options, que nous avons toutes voulu explorer dans le livre, sont peu nombreuses.

En fait, l’équation juridique est simple.

En France, les tribunaux administratifs contrôlent la conformité du droit national avec le droit européen. Or, ce droit européen est d’essence ultralibérale.

La jurisprudence ne laisse aucun doute : en l’état de l’ordre juridique, toute loi contraire au droit européen prise par la gauche au pouvoir serait annulée, non pas par la « Cour européenne », mais par les tribunaux français !

Ceux qui en douteraient n’ont qu’à lire la position du « Conseil d’État », qui est parfaitement claire. Si nous voulions, par exemple, contrôler les capitaux pour éviter leur fuite ou instaurer des droits de douane sur certains produits, n’importe quelle entreprise " lésée " (une banque, une société financière, une multinationale industrielle ou de services…) attaquerait cette décision et elle gagnerait.

Pour pouvoir mener une politique de gauche, il faut impérativement restaurer une primauté du droit national sur le droit communautaire, totale ou partielle, cela se discute en fonction de la stratégie politique que l’on veut adopter.

C’est une solution radicale mais inévitable. Et là, on comprend le malaise de la gauche : elle fuit le sujet car elle craint d’effrayer une partie de son électorat. Mais refuser cette réalité, c’est un peu comme refuser la loi de la gravitation.

Marianne : Alors que les européennes sont dans à peine plus de deux mois, l’Union européenne est presque totalement absente des débats publics. Comment l’expliquez-vous ?

Personne n’a intérêt à trop en parler, sauf Emmanuel Macron qui va se poser en " européiste en chef " pour tenter de s’extraire du bourbier dans lequel il se trouve.

La droite libérale n’a rien à dire de plus que Macron à ce sujet.

Le « Rassemblement national », qui a totalement viré de bord sur « l’Union européenne » - il faut le souligner !! - ne parlera vraisemblablement ni des traités ni de sortie de l’euro, mais d’immigration.

La " gauche radicale " est très gênée. Son électorat est divisé entre partisans de la rupture avec « l’Union européenne » et partisans du " changement de l’intérieur ".

Elle croit que le mieux à faire est de rester consensuelle, mais c’est un consensus toxique, car il ne convainc réellement personne. Surtout, il retarde la formation d’un courant d’opinion favorable à la rupture qui prendra de toute façon du temps à se constituer.

Le seul mouvement qui va centrer son propos sur le fond du débat européen est finalement l’UPR de François Asselineau. Son score sera intéressant à observer, d’autant qu’en restant flous et peu compréhensibles sur leurs stratégies, " la France insoumise " et le " Rassemblement national " lui font cadeau d’un espace politique potentiellement important.

Marianne : Vous montrez dans votre livre qu’une sortie de l’euro ne serait pas nécessairement le désastre annoncé. Mais un parti peut-il accéder au pouvoir en dénonçant l’euro ? Les marchés risqueraient de se déchaîner dès la campagne, dès que des sondages le placeraient en tête…

Les médias vont se déchaîner, c’est certain.

Pour « les marchés », j’en suis moins sûr.

Est-ce que « les marchés » ont dévasté le Royaume-Uni suite au " Brexit " ?

Est-ce qu’ils ont attaqué sauvagement pendant la campagne référendaire pour dissuader les citoyens de voter pour " le leave " ?

Non, car la réalité économique est bien plus complexe. Les multinationales européennes (y compris allemandes) ont des intérêts au Royaume-Uni. Elles en ont en France. " Mercedes " et " BMW " y vendent des voitures, " ThyssenKrupp " y vend des pièces de machines…

C’est la « Commission européenne » qui essaie de " punir " le Royaume-Uni, ce qui est rendu possible parce que le gouvernement britannique a choisi la voie de l’article 50 du traité européen qui donne un pouvoir incroyable à la « Commission européenne ». Mais la " tornade financière " qui nous plongerait dans la misère n’est pas un scénario plausible pour un pays comme la France.

Il n’en reste pas moins que nous serions victimes d’opérations de déstabilisation et qu’il y aurait des tentatives de fuite de capitaux. C’est pour cela qu’il y a urgence à agir dès l’arrivée au pouvoir et qu’il est impossible d’attendre la mise en place d’une « Constituante » ou l’achèvement de négociations par l’article 50.

Dès le lendemain des élections, il faut un référendum pour modifier la Constitution et restaurer des espaces de souveraineté juridique nationale, a minima sur les questions économiques.

Marianne : La gauche radicale peut-elle rompre seule avec " l’Union européenne " ? Doit-elle envisager la possibilité de s’allier avec des formations de droite républicaine souverainistes ?

Nous n’avons pas évoqué cette question dans le livre.

Personnellement, je pense qu’il faut d’abord créer un courant d’idées favorable à la rupture par la gauche, courant qui commence à se structurer mais qui est encore faible.

Le premier combat à mener est culturel : il faut briser le tabou européen au sein de la gauche. Nous verrons ensuite si des alliances sont possibles avec d’autres républicains, et d’autres questions se poseront.

Car il ne faut pas se le cacher : la rupture institutionnelle n’est qu’une première étape, presque la moins difficile. Vous évoquiez le " mur de l’argent " dans votre première question et vous aviez raison, car même débarrassés du « carcan européen », il faudra ensuite affronter les multinationales pour reprendre le pouvoir sur elles.

Et je ne suis pas sûr que nous soyons d’accord avec la droite - même " souverainiste-républicaine " - sur ce point.

Quel intérêt de rompre avec « l’Union européenne » pour rester sous l’emprise de " Total " ou de " Vinci " ? Je n’en vois pas vraiment.

Serait-on d’accord également sur la nécessité de mettre fin au néocolonialisme de la France, de coopérer avec les pays du Sud au lieu de les exploiter ?

Là encore, j’ai des doutes. Or, ces deux sujets (le rapport aux multinationales et l’internationalisme) sont pour moi absolument structurants.

Marianne : Vous montrez que les formations " eurosceptiques " progressent partout en Europe, surtout au sein des classes populaires. Cependant, l’" AFD ", en Allemagne, " la Lega " en Italie ou l’" UKIP " au Royaume-Uni sont avant tout des partis " anti-immigration ". " L’euroscepticisme " peut-il réellement marcher sur une base purement économique ?

Le sujet de l’immigration mériterait un livre entier et là encore, ce n’était pas le thème de celui-ci. Mais oui, je pense que l’approche économique à elle seule suffit à démontrer l’impératif de rupture, car elle montre que les choix néolibéraux que « l’Union européenne » nous impose juridiquement ne peuvent pas être remis en cause autrement.

Il y a aussi la question démocratique, qui est essentielle. Nous y consacrons un chapitre et qualifions « l’Union européenne » d’ " a-démocratie " : une construction politique où la démocratie n’a pas sa place, car les peuples en sont exclus et que les lobbies y règnent en maîtres.

Quand les " Gilets jaunes " réclament le « référendum d’initiative citoyenne » (RIC) c’est à mon avis excellent. Mais comprenons bien une chose : le RIC ne pourrait porter, en l’état du droit français, que sur ce qui n’est pas contraire au droit européen !

S’il y était acculé, Macron pourrait même accepter le RIC en étant certain que cela ne remettra pas en cause l’ordre libéral.

Pour que le RIC puisse porter vraiment sur tous les sujets, il faut au préalable réformer la Constitution pour redonner une forme de primauté au droit national sur le droit européen.

Voilà le sujet central. Qui est aussi celui dont personne ne veut parler.

Kevin Boucaud-Victoire

Marianne