" Aube Dorée " en prison, mais l’extrême-droite toujours présente

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Aube Dorée " en prison, mais l’extrême-droite toujours présente

Nikos Libertas / SOOC / SOOC via AFP

L’épilogue du procès d’ " Aube Dorée " vient de tomber après cinq années et demie de procès : la plupart des responsables du parti iront en prison. Mais de nombreuses idées restent présentes dans la société et les partis de masse. La droite semble s’adapter pour capter une part de cet électorat.

Finalement, certains membres du parti néonazi " Aube Dorée " dormiront en prison. Après plus de cinq années et demie de procès, la Cour a accordé ce jeudi 22 octobre des peines " suspensives " à 12 des 57 personnes condamnées ; les 45 autres devraient passer par la case " prison ".

Parmi eux , le fondateur et leader du parti, Nikos Michaloliakos, ou encore Ioannis Lagos, dont l’arrestation est ordonnée mais dont l’immunité parlementaire doit être levée par le « Parlement européen » où il siège.

Depuis celui des colonels, aucun procès, en Grèce, n’a eu un tel lien avec la vie politique nationale et européenne, ni n’a fait autant replongé le pays dans sa propre et douloureuse Histoire. A tel point que le leader d’ " Aube Dorée " a cherché à discréditer le verdict en voulant en faire un procès idéologique : " Je suis fier d’être envoyé en prison pour mes idées ", a-t-il ainsi déclaré à la télévision grecque.

Depuis avril 2015, ce ne sont pourtant pas des idées que le tribunal a examinés, mais bien des faits : l’assassinat du rappeur et militant de gauche Pavlos Fyssas, celui d’un immigré Pakistanais, Sahzat Luckman, les agressions de pêcheurs égyptiens en 2012 et de syndicalistes communistes en 2013... pour n’en citer que quelques uns.

Le 7 octobre, le premier verdict tombe : " Aube Dorée " est jugée " organisation criminelle " ; puis la Cour juge coupable ou complice des députés, des cadres et membres du parti.

« Le premier objectif de ce procès était de qualifier " Aube Dorée " d’organisation criminelle : il est atteint », explique Eleftheria Tompatzoglou, l’avocate de la famille Fyssas.

Mais elle prévient : « Les membres d’ " Aube Dorée " peuvent être de nouveau élus en se présentant avec d’autres partis ou en en créant un nouveau. Deux de ses cadres ont d’ailleurs déjà fondé leur propre formation... »

L’un d’entre eux n’est autre que Ioannis Lagos.

Magda Fyssas, la mère du rappeur assassiné n’est pas dupe : " Nous avons gagné une bataille ! Mais le fascisme n’est pas vaincu comme ça. Il faut se battre... "

LA CRISE GRECQUE TERREAU DE L’ULTRA-NATIONALISME

Le fait est que la disparition d’ " Aube Dorée " ne signe pas celle de ses idées dans la société.

" Auparavant, ses électeurs votaient pour des partis conservateurs ; ils n’osaient pas exprimer ouvertement leurs idées ou leurs sympathies ", souligne Eleftheria Tompatzoglou.

L’arrivée d’ " Aube Dorée " sur la scène nationale va, en quelque sorte, " libérer ces votes "... comme les paroles des plus extrémistes. Et pour ce faire, il y a un " terreau " idéal : la « crise grecque ».

Une crise qui devient vite un formidable " accélérateur de particules " pour véhiculer et exprimer bon nombre d’idées nauséabondes.

Pour rappel, à l’orée du 21ème siècle, " Aube Dorée " n’était encore qu’un groupuscule regroupant des nostalgiques de la collaboration avec l’Allemagne nazie ou de la dictature des colonels, qui sévit en Grèce entre 1967 et 1974.

Ce ne sera qu’en faveur de la crise économique et financière qui dévaste le pays, que ces idées vont peu à peu se diffuser et s’implanter à grande échelle.

« L’Union Européenne » et le FMI imposent au peuple grec une cure d’austérité sans égal dans l’Histoire, mêlant coupes dans les dépenses publiques, réduction du nombre de fonctionnaires, hausse des impôts, privatisation...

La réponse mènera à une hausse phénoménale du chômage, de la pauvreté et de l’exil, ainsi qu’à un sentiment d’abandon d’une population fragilisée.

La crise économique devient sociale, puis politique.

DE 2012 À 2019, ASCENSION IRRÉSISTIBLE DE L’EXTRÊME-DROITE

En novembre 2011, la légitimation de l’extrême-droite se retrouve au niveau gouvernemental.

Sous la pression de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel, un gouvernement dit " d’union nationale " est formé : il allie le " Pasok " (" social-démocrate "), la " Nouvelle Démocratie " (droite)... et le " Laos ", un petit parti d’extrême-droite.

Seule " Nouvelle Démocratie " - comme nous le verrons plus tard - parviendra à " amortir le choc " après le passage dans cette coalition.

Parallèlement, " Aube Dorée " sort de sa tanière en organisant différentes actions racistes, allant de la distribution alimentaire " pour les vrais Grecs " aux " ratonnades " contre les migrants.

Aux élections de 2012, le parti d’extrême droite envoie ses premiers députés siéger à « la Vouli ». Comme le montre le film " Aube Dorée, une affaire personnelle " (https://goldendawnapersonalaffair.com/fr/) réalisé par Angélique Kourounis, le parti recrute alors et en toute impunité des membres qui se revendiquent ouvertement du " national-socialisme ".

2012, 2013, 2014, 2015... quelles que soient les élections - de l’échelle locale à l’échelle européenne - son ascension semble irrésistible. Elle ne sera stoppée qu’en juillet 2019, lors des élections législatives où le parti ne parvient pas à franchir la barre des 3 % nécessaires pour obtenir des sièges à « la Vouli ».

Malgré tout, entre 2015 et 2019, et alors que " la gauche " prend les rênes du pays avec " Syriza ", 18 députés d’ " Aube Dorée " vont siéger sur les bancs de « la Vouli » en toute " respectabilité ".

MALGRÉ LA FIN D’ " AUBE DORÉE ", SES IDÉES PERDURENT

" L’expérience du passage catastrophique de cette formation nazie a été traumatisante, douloureuse et malheureusement très sanglante ", souligne aujourd’hui le « Premier ministre » Kyriakos Mitsotakis dans un article publié le 3 octobre dans le " Journal des rédacteurs ".

Ce 22 octobre, à l’énonciation du verdict, il a " tweeté " : " Ces peines montrent la résistance de notre démocratie et de l’Etat de droit. ". Un optimisme que l’on retrouve du coté de la Présidente de la République hellène, Katerina Sakellaropoulou pour qui ce jugement " historique (…) confirme que la démocratie et et ses institutions pourront toujours l’emporter ".

Sur la forme peut-être, sur le fond, cela reste à vérifier.

En effet, si la structure politique d’ " Aube Dorée " a aujourd’hui disparu, c’est loin d’être le cas des idées de cette désormais « organisation criminelle » dont les relents se font sentir jusque dans les rangs du parti au pouvoir.

La question migratoire en est une illustration.

Thanos Plevris, actuellement député de " Nouvelle Démocratie ", le parti du « Premier ministre » Kyriakos Mitsotakis, était membre du " Laos " en avril 2011 quand, dans une intervention publique, il a déclaré parlant des migrants : " Nous devons rendre la vie de ceux qui arrivent insupportable pour qu’ils envoie un message dans leur pays ".

Pendant la campagne électorale du printemps 2019, Makis Voridis, fondateur du " Laos " et désormais membre de ND précisait : " Il est très important que 70 % des migrants soient retournés pour pouvoir gérer les 30 % restants " (les réfugiés, selon lui).

Makis Voridis est, désormais, ministre du développement rural et de l’alimentation.

Durant le procès, plusieurs preuves ont été apportées que ND avait collaboré secrètement avec " Aube Dorée ". En avril 2014, le " bras droit " du « Premier ministre » de l’époque, Antonis Samaras, avait été surpris dans une vidéo en train de discuter de manière familière avec le porte-parole d’ " Aube Dorée " et de lui livrer des informations sur le rôle de « l’exécutif » dans les poursuites judiciaires lancées à l’encontre de son parti...

A l’époque déjà - on le voit - une part substantielle de la droite était prête à collaborer avec l’extrême-droite et à durcir le ton pour capter son électorat.

UN COMBAT IDÉOLOGIQUE LOIN D ’ÊTRE TERMINÉ

" Le combat contre les idées de l’extrême-droite est loin d’être terminé avec l’épilogue du procès d’AD ", prévient ainsi le journaliste Yannis Androulidakis qui suit le procès depuis le début pour le journal de gauche " Aghi ".

Avant de préciser : " Dans un pays qui organise des centres fermés pour les migrants, par exemple, nous pouvons voir que ces idées sont déjà à l’agenda du gouvernement. "

C’est aussi ce que suggère Alexandra Koronaiou, professeur de sociologie à l’Université " Panteion " d’Athènes : " Au niveau économique, ils suivent une direction néolibérale. Au niveau social et sociétal, c’est comme s’ils abandonnaient leur politique au profit de celle de l’extrême-droite et à ses idées. "

La chercheuse cite ainsi les décisions prises le lendemain même de l’élection de Kyriakos Mitsotakis : le ministère de l’immigration créé sous le gouvernement d’Alexis Tsipras a été supprimé et la politique migratoire intégrée au ministère de la protection du citoyen, le groupe de radio et télévision public grec ERT, l’agence de presse ANA ainsi que les « services de renseignement » ont été mis sous la tutelle directe du « Premier ministre »...

Dans un contexte où toutes les droites européennes lorgnent de plus en plus vers la droite extrême, la droite grecque résiste tout en se recomposant ; elle garde son nom tout en intégrant une part de l’extrême-droite.

Une question reste donc ouverte : la Grèce, " laboratoire " des politiques économiques européennes, est-elle maintenant devenue le laboratoire de la recomposition du paysage politique national et européen ?

Fabien PERRIER

Marianne